Le Mystère Bathsheba Sherman

Qui était Bathsheba Sherman ? Entre récits occultes, folklore rural et archives silencieuses, son histoire reste enveloppée d’ombre et de mystère.

Bandeau echos de l'ombre

Au 1677 Round Top Road, à Burrillville dans le Rhode Island, se dresse une ferme de 1736 devenue tristement célèbre sous le nom de Conjuring House. Parmi les noms qui hantent son histoire, un revient sans cesse depuis les années 1970, celui de Bathsheba Sherman. Sorcière, meurtrière, adoratrice du Diable,la légende lui prête tous les crimes. Les archives, elles, décrivent une autre femme.

Sous le vernis d’Hollywood et les récits de sorcellerie s’efface le portrait d’une femme que l’Histoire avait pourtant consignée sans éclat dans ses registres. Loin des sacrifices sataniques et des ombres démoniaques qui ont fait le succès de Conjuring, la véritable Bathsheba Sherman aurait menée la vie âpre, rangée et silencieuse des fermières de Nouvelle-Angleterre au milieu du XIXᵉ siècle.

Une vie de terre, loin des légendes

Bathsheba sherman

Née Bathsheba Thayer le 10 mars 1812 dans la campagne verdoyante de Rhode Island, elle grandit au rythme des saisons et des travaux de la terre. En 1844, elle unit son destin à celui de Judson Sherman, un agriculteur local. Ensemble, ils s’installèrent sur leur propre exploitation à la périphérie de Burrillville.

La légende raconte que le malheur a frappé le berceau de ses enfants comme la marque d’une malédiction. La réalité serait plus simple, et plus douloureuse : entre 1847 et 1856, trois de ses enfants, Julia, Edward et George, succombèrent en bas âge. Rien d’exceptionnel à cela. Dans la Nouvelle-Angleterre du XIXᵉ siècle, la mortalité infantile frappait la plupart des foyers, sans distinction ni surnaturel. Le fils aîné du couple, Herbert, grandit en revanche jusqu’à l’âge adulte, se maria et fonda à son tour une famille, sous le regard d’une communauté rurale qui ne chercha jamais à le bannir ou le chasser.

L’histoire hollywoodienne dépeint une femme traquée par le village, accusée d’avoir sacrifié un nourrisson à l’aide d’une aiguille à tricoter avant de se pendre à un arbre du domaine en proférant une malédiction. Les faits seraient tout autres. En 1849, Bathsheba gardait un nourrisson qui lui aurait été confié. L’enfant serait mort soudainement. Le coroner du comté aurait enquêté et conclu à une mort accidentelle par asphyxie, sans trace de violence ni d’objet en cause. Aucune inculpation ne s’en serait suivie. Plus largement, ni les archives judiciaires d’État ni les gazettes de l’époque ne mentionnent le moindre procès, la moindre accusation formelle, ni même une rumeur publique contre elle de son vivant.

Le 25 mai 1885, à l’âge de soixante-treize ans, Bathsheba s’éteignit dans sa maison, terrassée par une paralysie que la médecine moderne attribuerait à un accident vasculaire cérébral. Loin de la terre indigne réservée aux suicidés ou aux hérétiques, elle reçut des funérailles chrétiennes données par le pasteur de la paroisse, avant d’être inhumée aux côtés de son époux dans le petit cimetière de Harrisville.

Comment naît une malédiction

Bathsheba n’a jamais habité ni possédé la ferme du 1677 Round Top Road. Son nom a été associé à la maison près d’un siècle plus tard, lors de l’arrivée de la famille Perron en 1971 et de l’intervention d’Ed et Lorraine Warren. Lors de sa première, Lorraine Warren a affirmé ressentir une présence maléfique liée au passé du village et désigné publiquement l’ancienne résidente :

« L’esprit le plus répugnant et le plus impie de cette maison s’appelle Bathsheba. Elle a vécu ici au XIXᵉ siècle, s’est pendue et a maudit cette terre. »

Une intuition devenue rumeur, puis légende, jusqu’à transformer une existence paisible du XIXᵉ siècle en figure de proue du cinéma d’épouvante.

Rendre justice à une morte

La réhabilitation de Bathsheba doit beaucoup à une femme : J’aime Rubio, autrice et journaliste d’investigation historique installée en Californie, qui fait de cette affaire un projet à cœur après la sortie du film en 2013. Ses recherches, qu’elle consigne jusque dans un chapitre de son livre Stories Of The Forgotten, sont sans appel :

« Elle n’a jamais été accusée du moindre méfait de son vivant. Il n’existe absolument aucun document venant étayer les affirmations des Warren ou des Perron. »

Et de résumer, sans détour :

« Des milliards de dollars ont été générés par cette franchise Conjuring, qui repose entièrement sur des mensonges. Et qui en paie le prix ? Bathsheba Sherman. »

Sa pierre tombale a longtemps payé le prix de la légende. Vandalisée à répétition par des visiteurs venus chercher les traces d’une sorcière, elle a été restaurée une première fois par Betty Mencucci, présidente de la Burrillville Historical Society, restauration qui n’a pas suffi à décourager les profanations suivantes. En 2023, J’aime Rubio a lancé une cagnotte en ligne pour financer une pierre tombale entièrement neuve. Celle-ci a été posée le 30 août 2024 par Betty et Carlo Mencucci, au nom de la société historique. « Elle n’est pas en paix », a expliqué Betty Mencucci, encore sollicitée aujourd’hui par des équipes de tournage en quête de sensations sur sa tombe.

Les historiens et Andrea Perron elle-même s’accordent désormais à lui rendre justice. L’aînée des filles Perron, qui a grandi dans la maison, est devenue l’une des principales voix à prendre la défense de l’ancienne fermière :

« Bathsheba a été victime d’un véritable assassinat de réputation après sa mort. Elle n’était pas une sorcière, elle n’a tué aucun enfant et elle ne s’est pas pendue. L’Histoire lui doit des excuses. »

Rien, dans les archives, ne permet de dire que Bathsheba Sherman était réellement une sorcière ou une meurtrière, mais rien ne permet non plus d’affirmer que les récits apparus un siècle plus tard n’ont aucune racine. Entre silence, folklore et mémoire, une part d’incertitude demeure… et c’est souvent ainsi que naissent les légendes.

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