D’Encre et d’Ombre


Certaines histoires fascinent parce qu’elles dérangent. Les hommes que l’imaginaire collectif a figés dans l’horreur, les mystères que personne n’a su résoudre… Je ne cherche pas à les expliquer, ni à les absoudre. J’aime à m’attarder sur ce qui se dissimule derrière la légende, la silhouette dans les ténèbres, l’enfant avant le crime, l’humain avant le jugement.

L’ombre m’a toujours semblé plus intéressante que la lumière qui lui est opposée.

Le Mort Joyeux

Dans une terre grasse et pleine d’escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
Plutôt que d’implorer une larme du monde,
Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

À travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

Charles Baudelaire.
Les Fleurs du Mal, 1861.