![]()
Les Sorcières de Zugarramurdi
1609 : une simple accusation embrase le Pays basque. Aveux extorqués, crapauds-familiers, sabbats au Berroscoberro. L'histoire vraie de Zugarramurdi.

L’origine de l’épidémie : la terreur du Pays de Labourd
Les Sorcières de Zugarramurdi (Las Brujas de Zugarramurdi) est un film réalisé par Álex de la Iglesia qui s’inspire des tragiques événements qui se déroulèrent au début du dix-septième siècle dans le petit village de Zugarramurdi, au Pays basque, brusquement frappé d’une véritable « épidémie diabolique ». Ce soudain engouement pour la sorcellerie allait déboucher sur de nombreuses exécutions et sur le procès le plus célèbre de toute l’histoire de la sorcellerie dans la péninsule Ibérique.
La répression exercée en France contre les sorcières du Pays de Labourd en mille six cent neuf fut à l’origine de celle menée au Pays basque espagnol par la suite. Dans cette zone frontalière sous tension politique, les pouvoirs centraux cherchaient également à imposer leur autorité sur des populations rurales perçues comme insoumises. Depuis mille six cent huit, la recrudescence des phénomènes de sorcellerie en France était sans précédent, ce qui avait conduit les autorités à lancer une action d’envergure. Le conseiller au Parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre, s’y était distingué par sa cruauté. Les accusées avaient été torturées, leurs aveux extorqués par la question, et quatre-vingts d’entre elles avaient été menées au bûcher. De Lancre était persuadé que les trente mille habitants du Pays de Labourd se trouvaient sous l’influence d’une secte diabolique et il pensait en avoir la preuve formelle : la marque du démon avait été décelée sur plus de trois mille enfants.
Cette répression avait provoqué l’exode d’une bonne partie de la population vers le Nouveau Monde et vers l’Espagne. Un tel afflux de prétendues sorcières sur le territoire espagnol avait bien évidemment suscité l’inquiétude des autorités, mais ce fut le témoignage de María de Ximildegui qui déclencha véritablement les événements.
María de Ximildegui et l’engrenage des dénonciations

María de Ximildegui était née de parents français mais elle était originaire de Zugarramurdi, un petit village du Pays basque espagnol où elle avait passé son enfance. Puis, vers la fin de son adolescence, à l’âge de seize ans, María s’était rendue en France où elle avait exercé le métier de servante pendant quatre ans. D’épouvantables récits circulaient sur les sorcières, des histoires qui terrorisaient la population, et la jeune fille avait baigné dans cette atmosphère durant toutes ces années.
En mille six cent huit, au début du mois de décembre, lors de son retour à Zugarramurdi, María affirma à sa famille et à ses amis que pendant trois ans, alors qu’elle résidait en France, à Ciboure, elle avait abandonné la foi et était devenue une sorcière. Durant cette période, elle aurait appartenu à une assemblée de sorcières et assisté à des sabbats. Puis, elle aurait eu une révélation lors du carême qui l’avait persuadée de revenir à l’Église, froissant les membres de la secte qui lui auraient jeté un sort de maladie mortelle pour se venger. Elle avait cependant survécu au maléfice et s’était repentie auprès d’un prêtre qui l’avait absoute.
La jeune femme déclara également que lors de ses séjours à Zugarramurdi, elle s’était rendue à deux reprises à des réunions sabbatiques auxquelles assistaient plusieurs habitantes du village. Si María n’était plus une sorcière et s’était repentie, Zugarramurdi abritait toujours en son sein des adoratrices de Satan. Elle se disait ravie de pouvoir révéler leurs noms et accusa alors María de Jureteguia, une jeune femme de trente-deux ans, d’être l’une d’entre elles.
Les révélations de María de Ximildegui scindèrent le village en deux. Si certains croyaient en ses dires, d’autres l’accusaient de calomnie. Esteve de Navarcorena, en particulier, était furieux des mensonges que María avait proférés à l’encontre de sa femme, María de Jureteguia. Accompagné de ses parents, Esteve se rendit devant chez l’accusatrice, exigeant qu’elle cesse de calomnier sa jeune épouse. Mais María ne voulut rien entendre : elle était certaine de ce qu’elle avançait et pouvait le prouver si on la laissait parler à l’épouse.
Esteve ramena alors l’accusatrice jusqu’à sa ferme, puis appela son épouse à l’extérieur. Debout devant elle, María de Ximildegui se lança dans une longue description des sabbats auxquels les deux jeunes femmes auraient soi-disant participé ensemble. María de Jureteguia niait, encore et toujours. Mais, comme le temps passait, les détails extraordinaires et la longueur du récit de la servante commencèrent à impressionner la foule qui assistait à la scène. Les gens exhortèrent la jeune épouse d’avouer ses pratiques malfaisantes et de se repentir. Effrayée par l’hostilité croissante des habitants et de ses beaux-parents, María de Jureteguia perdit connaissance. Quand elle revint à elle, elle admit qu’elle était bien une sorcière. Elle affirma avoir été entraînée dans ces sabbats par l’une de ses tantes, María Chipía Barrenechea. Ainsi commença l’ère des dénonciations qui allait ravager le village.
Sous la pression de son accusatrice, de sa famille et de son confesseur, Felipe de Zabaleta, María de Jureteguia reconnut sa culpabilité. Elle confessa publiquement ses torts et déclara que depuis ses aveux, elle et son mari étaient poursuivis par des démons et des sorcières voulant la châtier de sa trahison, mais qu’elle les tenait à distance d’un signe de croix. Elle disait les voir partout, déguisés en chats, en chiens ou en cochons.
Les habitants du village, sans mettre en doute ses paroles, se mirent à fouiller les maisons afin d’y découvrir d’éventuels crapauds, car personne n’ignorait que ces animaux étaient les compagnons des sorcières. La chasse aux crapauds était menée par Graciana, une octogénaire qui avoua plus tard être la reine des sorcières de Zugarramurdi.
À partir de ce moment-là, le témoignage de María de Ximildegui fut considéré comme infaillible. Lorsque la jeune femme accusait une personne de sorcellerie, aucun doute n’était toléré. Felipe de Zabaleta, le prêtre du village, déclara alors que toute sorcière accusée qui avouerait et se repentirait serait pardonnée. Il ajouta également que si elle refusait de se confesser, il la torturerait sans pitié.
Les accusations s’orientèrent ensuite vers d’autres suspects, dont Estevania de Yriarte, une épouse de berger, et Felipe de Zabaleta extorqua par la force les aveux et confessions publiques de neuf sorcières récalcitrantes.
Les quatre premières sorcières de Zugarramurdi avaient été accusées d’utiliser un assortiment de sortilèges et de poudres afin de tuer dix-huit enfants et sept adultes, et d’avoir causé divers torts à la population. Dix sorcières avouèrent que pendant des décennies, elles avaient tué des enfants et sucé leur sang.
Suivant les coutumes locales en vigueur, les communautés villageoises avaient l’habitude de résoudre seules les affaires de sorcellerie : après une confession publique, il y avait réconciliation et le pardon était général. L’histoire aurait donc dû en rester là, mais une source anonyme rapporta l’affaire à l’Inquisition et les événements prirent un tour plus dramatique encore.
L’intervention du Saint-Office et les confessions fantasmagoriques
L’affaire de Zugarramurdi avait pris des proportions importantes et, lorsque les accusations parvinrent à l’Inquisition, une enquête fut immédiatement ordonnée. Elle débuta au début du mois de janvier mille six cent neuf et, dès le mois de février, les premières arrestations eurent lieu.
Quatre présumées sorcières ainsi qu’un traducteur basque furent emmenés par l’Inquisition. Alors que le temps passait, de plus en plus de villageois étaient arrêtés et leurs confessions devenaient spectaculaires. María de Jureteguia admit qu’elle avait pratiqué la sorcellerie dès son enfance. Les sorcières lui avaient d’ailleurs confié la surveillance d’un troupeau de crapauds et elle avait été battue pour avoir manqué de respect à l’une des bêtes. María avoua aussi que sa tante la réduisait parfois à une taille minuscule, la rendant capable de se faufiler à travers de petites fissures dans les murs ou des trous de serrure.
Les accusées décrivirent avec une abondance de détails les initiations élaborées auxquelles elles avaient assisté, en compagnie de leur crapaud dressé. Elles affirmèrent avoir eu des rapports sexuels avec le démon et entre elles, aussi bien hétérosexuels qu’homosexuels, ainsi qu’avec des membres de leur propre famille, le tout sous la supervision de Graciana Barrenechea, la Reine des Sorcières. Selon leurs aveux, elles s’étaient aussi rendues coupables d’infanticide, de vampirisme, de cannibalisme, de profanation de tombes et de nécrophagie. L’une d’entre elles affirma également avoir empoisonné son propre petit-fils.
Leurs témoignages étaient tellement similaires dans leur description du Diable, de leurs assemblées nocturnes et des cérémonies d’admission que les deux inquisiteurs en charge de l’affaire, Juan del Valle Alvarado et Alonso Becerra Holguín, en conclurent à l’existence d’une secte.
Le questionnaire de la Suprême et la réalité du Sabbat

Convaincus de la réalité des méfaits commis par les sorcières, ils envoyèrent un premier rapport au Conseil de la Suprême en sollicitant des instructions pour la poursuite de l’enquête. Le deux mars mille six cent neuf, le Conseil leur fit parvenir un questionnaire en quatorze points destiné à l’interrogatoire des prisonniers et des témoins de Zugarramurdi, afin de déterminer si les expériences des sorcières relevaient de l’onirisme ou de la réalité. Si les faits étaient reconnus réels, les inquisiteurs se devaient d’en fournir des preuves.
Ces questions étaient les suivantes :
- Quels jours se rendent-elles au sabbat, pendant combien de temps y assistent-elles, à quelle heure en partent-elles et en reviennent-elles ? Au cours de leur voyage, entendent-elles des coqs, des chiens ou des cloches, et à quelle distance ?
- Savent-elles à l’avance le jour de l’assemblée ou quelqu’un les prévient-il ?
- Les personnes qui s’y rendent ont-elles des maris, femmes ou enfants dormant dans la même pièce, de telle sorte que ces derniers puissent constater leur absence ?
- Emmènent-elles avec elles des nourrissons et, si ce n’est pas le cas, avec qui les laissent-elles ?
- S’y rendent-elles habillées ou nues ? Où laissent-elles leurs vêtements ?
- Combien de temps mettent-elles pour y aller et en revenir, quelle distance parcourent-elles, y vont-elles à pied ou y sont-elles conduites ? Sur leur trajet ou lors de l’assemblée, voient-elles passer des bergers à proximité ?
- Dès qu’on prononce le nom de Jésus, le sabbat se dissout-il ? Si cela se produit en chemin, le démon peut-il continuer à leur prêter assistance ?
- Pour se rendre aux conventicules, usent-elles de conjurations et d’onguents ? Comment et par qui sont-ils confectionnés ? (Si les inquisiteurs trouvent un onguent, ils doivent le remettre aux médecins et apothicaires pour en analyser les effets naturels).
- Pour se déplacer, est-il nécessaire ou non de s’enduire d’onguent ?
- Entre deux réunions, les participantes se voient-elles, se parlent-elles et commentent-elles les incidents produits ?
- Se confessent-elles et communient-elles ? Commentent-elles leurs pérégrinations avec leur confesseur ? Récitent-elles des prières chrétiennes, et lesquelles ?
- Tenaient-elles pour certain de se rendre en personne aux dites assemblées, ou ces choses sont-elles le fruit de leur imagination et de leur invention ?
- En ce qui concerne les morts d’enfants ou de toute autre personne, que l’on s’efforce de vérifier ces délits et ces actes par des témoins.
- Il est indispensable de rechercher si accusées et témoins sont d’accord sur les actes et les délits, afin d’établir clairement la vérité.
Au moment des événements, Alonso Becerra était le premier inquisiteur de Logroño, Juan del Valle le second, et le poste de troisième inquisiteur était vacant. Le vingt-trois mars mille six cent neuf, il fut attribué à Alonso de Salazar y Frías, un homme de quarante-cinq ans dont l’influence allait se révéler décisive pour l’histoire des procès de sorcellerie en Espagne. Il prit ses fonctions le vingt juin mille six cent neuf et reçut de la Suprême l’ordre de partir dès que possible afin de vérifier les faits reprochés. Les inquisiteurs soumirent le questionnaire aux prisonniers. Après avoir pris connaissance de leurs réponses, une certitude s’imposa. Les assemblées de sorcières n’étaient pas fondées sur des rêves, mais bien réelles, comme ils l’avaient toujours pensé.
Lors d’une visite, l’inquisiteur Valle Alvarado estima que près de trois cents personnes avaient été accusées de sorcellerie. Parmi elles, se trouvaient en majorité des femmes, mais aussi des enfants, des hommes et même des prêtres coupables de guérisons au moyen de nominas (des amulettes portant le nom d’un saint). Trente et une des accusées furent choisies parmi les « plus coupables » afin d’être jugées lors d’un procès prévu pour juin mille six cent dix. L’Inquisition avait décidé de délivrer sa sentence au cours d’un rituel élaboré : l’autodafé.
L’Autodafé de Logroño et le mythe de l’Akelarre (1610)
Lors de l’autodafé qui se tint dans la ville de Logroño les sept et huit décembre mille six cent dix, vingt-neuf accusées comparurent, deux moines ayant déjà été jugés à huis clos. Les inquisiteurs, dont Salazar faisait désormais partie, furent unanimes : les dix-huit accusées qui avaient avoué leurs crimes devaient être punies. En revanche, ils se divisèrent sur le sort des douze qui niaient leur participation.
Alors qu’Alonso Becerra et Juan del Valle estimaient qu’elles devaient être envoyés au bûcher, Alonso de Salazar y Frías n’était pas convaincu de leur culpabilité et vota pour un interrogatoire sous la torture afin d’obtenir plus d’éléments. La majorité l’emporta. Celles qui avaient nié furent condamnées à être brûlées vives (ou en effigie pour les cinq mortes en détention). Quant aux dix-huit accusées ayant reconnu les faits, dix furent « réconciliées » en personne et huit en effigie, étant également décédées en prison. La réconciliation au sein de l’Église ne signifiait pas l’absence de sanctions. Certaines subirent la confiscation de leurs biens, d’autres le bannissement ou des peines de prison allant d’un an à la perpétuité.
Aux yeux des inquisiteurs, ce procès prouvait l’existence d’une assemblée de sorcières parfaitement organisée et hiérarchisée. Le grand rassemblement se tenait aux alentours de Zugarramurdi, dans un pré appelé Berroscoberro. En langue basque, ce lieu d’assemblée était désigné sous le nom d’Akelarre (littéralement « le pré du bouc », de aker = bouc et larre = pré). À partir de ce moment précis, le mot akelarre entra dans la langue espagnole pour désigner le sabbat des sorcières.
Les sorcières s’y rendaient tous les lundis, mercredis et vendredis, ainsi que les veilles de fêtes religieuses, de la nuit tombée jusqu’à l’aube. Une fois sur place, elles adoraient le démon sous la forme d’un bouc noir et festoyaient au son de divers instruments. Les nouvelles recrues étaient accueillies et marquées par le Diable en personne. Estevania de Yriarte déclara avoir été marquée sur l’épaule gauche par la griffe de Satan jusqu’au sang. Après vérification, les inquisiteurs notèrent une cicatrice de la taille d’une lentille à cet endroit. D’autres avaient été marquées à l’œil, au nez ou à l’oreille. Lors de cette intronisation, un crapaud leur était confié. Vêtu d’atours multicolores, l’animal devait être nourri et soigné sous peine de châtiments sévères.
D’après leurs témoignages, leur pouvoir leur était octroyé par Satan. Elles étaient assistées dans leurs tâches maléfiques par ces crapauds servant d’esprits familiers, comme l’avait confessé María de Jureteguia.
« Lorsqu’elle était petite, elle avait été la gardienne du troupeau du sabbat. On recommandait aux enfants de traiter les crapauds avec le plus grand respect. Un soir que María avait poussé un de ces animaux du pied au lieu de l’exciter avec la baguette qu’on lui avait remise à cet effet, elle fut cruellement châtiée par les sorcières, de telle sorte qu’elles lui laissèrent le corps couvert de bleus. »
Les crapauds étaient choyés, nourris de maïs, de pain et de vin. Ils protestaient lorsque la chère n’était pas assez abondante et menaçaient de se plaindre au démon. Ils avaient une autre fonction capitale. Ils permettaient la lévitation et le vol. Chaque jour, après son repas, sa maîtresse devait lui administrer des coups de baguette pour le faire enfler et verdir. L’animal lui indiquait quand s’arrêter, puis évacuait un liquide verdâtre recueilli dans un récipient, le fameux onguent indispensable pour s’envoler vers le sabbat.
En dehors du sabbat, les sorcières devaient nuire par tous les moyens. Pour ce faire, elles pouvaient se métamorphoser en chien, chat, cochon ou cheval. Elles confectionnaient aussi de redoutables poudres et poisons récoltés en groupe sous la houlette du diable. D’après Estevania de Yriarte :
« Les poudres étaient composées de crapauds, de couleuvres, de salamandres, de lézards, de limaces, d’escargots et de vesses-de-loup. »
En réalité, beaucoup de ces femmes étaient des herboristes et guérisseuses dont la connaissance des plantes médicinales ou hallucinogènes (comme la belladone ou la jusquiame) fut réinterprétée par la population et l’Église comme de la magie noire.
Le scepticisme d’Alonso de Salazar y Frías

Plus de trente mille spectateurs assistèrent à l’autodafé de Logroño, ce qui contribua à propager la croyance en la réalité de la sorcellerie. Les zones rurales semblèrent saisies d’une épidémie fulgurante. Né à Zugarramurdi, le phénomène gagna toute la vallée. Dans le nord de la Navarre, des enfants affirmaient avoir été ensorcelés et emmenés au sabbat. En août mille six cent dix, la Suprême informa le roi de l’extension de la secte. À l’automne, de nouvelles plaintes submergèrent le tribunal et, en mille six cent onze, la persécution s’étendit à toute la Navarre, allant jusqu’à des lynchages publics.
Les voix des sceptiques commencèrent alors à se faire entendre. Des prêtres locaux, des jésuites et l’évêque de Pampelune, Venegas de Figueroa, affirmèrent que les aveux avaient été extorqués sous la torture ou la peur, nés de rumeurs venues de France. Face à ces accusations sans preuves, Alonso de Salazar y Frías refusa de soutenir ses collègues inquisiteurs. L’humaniste Pedro de Valencia déplora également qu’on ait lu à la foule les détails des méfaits, craignant que cela n’incite des esprits influençables à les imiter.
Après des dénonciations d’irrégularités, la Suprême chargea Alonso de Salazar y Frías d’une tournée d’inspection dans les Pyrénées pour y appliquer l’Édit de grâce (entre mai mille six cent onze et janvier mille six cent douze). Assisté de deux interprètes basques, l’examen rigoureux des preuves le convainquit de la nature purement chimérique des témoignages.
Il renonça à toute pression ou torture. En recoupant les déclarations de personnes prétendument présentes aux mêmes cérémonies, il nota d’innombrables incohérences et rétractations. Il rejeta les témoignages de mille trois cent quatre-vingt-quatre enfants, truffés d’invraisemblances, et chercha des preuves matérielles. Il découvrit que les soi-disant poudres et onguents magiques n’étaient que des concoctions inoffensives fabriquées par les accusées pour satisfaire leurs bourreaux.
À Santesteban, des enfants affirmèrent avoir participé à un sabbat une nuit précise. Or, ses secrétaires y avaient justement passé la nuit sans rien remarquer. Il en conclut que la secte de sorcellerie était imaginaire. Dans son rapport au Grand Inquisiteur, il écrivit :
« Je n’ai pas trouvé une seule preuve, ni même la moindre indication qu’un acte de sorcellerie ait effectivement eu lieu… Le seul témoignage de complices, sans l’appui de faits extérieurs justifiés par des témoins qui ne sont pas des sorciers, est insuffisant pour justifier même une arrestation. »
La fin de la chasse aux sorcières et l’héritage de Zugarramurdi
En mille six cent treize et mille six cent quatorze, Alonso de Salazar y Frías présenta des rapports critiques au Conseil Suprême et proposa des réformes majeures qui furent adoptées :
- Interdiction de condamner une personne sur la seule base d’une dénonciation ;
- Interdiction stricte des débats publics et sermons sur la sorcellerie.
Par cette démarche méthodique, il permit à l’Inquisition espagnole de faire preuve d’un esprit critique rare à l’époque, mettant fin prématurément aux chasses aux sorcières en Espagne, contrairement au reste de l’Europe. En mille six cent dix-sept, il confirma au Conseil que la paix était revenue en Navarre : l’imposition du silence avait suffi à éteindre la psychose. Au cours de cette période, mille cinq cent quatre-vingt-dix personnes avaient été reconnues coupables de sorcellerie en Navarre, mille trois cents accusées, et trois cent quarante dans la région du Guipuscoa.
Aujourd’hui, le village de Zugarramurdi reste indissociable de cette histoire. Sa grotte majestueuse, qui aurait accueilli ces assemblées légendaires, se visite toujours, tandis que le Musée des Sorcières (Museo de las Brujas), aménagé dans l’ancien hôpital du village, retrace la mémoire des victimes. Ce cadre historique et mystique d’une rare intensité a inspiré le film d’Álex de la Iglesia, qui a été tourné en partie dans les grottes locales.
🖤🐦⬛





