![]()
La Maison de Conjuring
La ferme de 1736 derrière The Conjuring : dix ans de terreur chez les Perron, le mythe de Bathsheba Sherman, et l'incroyable saga judiciaire jusqu'au rachat par Jason Hawes en 2026.

La maison qui refuse de se taire
Au bout d’une route de campagne bordée d’arbres, à Burrillville, dans le Rhode Island, une vieille ferme de 1736 se dresse encore. Une façade de bois sombre, des fenêtres anciennes, une silhouette longue et discrète posée dans le paysage de Nouvelle-Angleterre. Rien, au premier regard, ne laisse deviner que cette maison est devenue l’une des demeures réputées hantées les plus célèbres du monde. Rien n’annonce les récits qui ont traversé les décennies, ni les foules qui viennent aujourd’hui de l’autre bout du monde pour y passer une nuit dans l’espoir d’entendre quelque chose dans l’obscurité.
Et pourtant, dès que son nom est prononcé, l’atmosphère change.
Une décennie de terreur

La maison n’a jamais été un décor de cinéma. Le film The Conjuring a été tourné en Caroline du Nord, loin d’ici. Mais c’est bien cette ferme, au 1677 Round Top Road, que Roger et Carolyn Perron achètent en 1971 pour y installer leurs cinq filles. Une maison ancienne, un nouveau départ, un endroit pour une vie simple. Les premières semaines semblent normales, puis les choses commencent à changer.
Andrea Perron, l’aînée des enfants, raconte depuis des années ce qu’elle a vécu dans cette maison. Son témoignage est devenu l’un des récits les plus célèbres du paranormal américain. Elle se souvient d’une enfance où la frontière entre le monde visible et quelque chose d’autre semblait s’effacer peu à peu. Des objets déplacés. Des bruits dans des pièces vides. Des portes qui bougent. Des odeurs étranges. Des apparitions. Et surtout cette sensation, difficile à expliquer, qu’une présence se trouvait là alors que personne n’était visible.
« Il y avait des esprits inoffensifs qui sentaient les fleurs coupées ou nous bordaient le soir, mais aussi une présence d’une pure malveillance qui voulait nous chasser », écrit-elle.
Les enfants apprennent à reconnaître certaines présences, à comprendre leur tempérament, parfois même à leur parler. La plus jeune, April, affirme avoir communiqué avec un petit garçon nommé Oliver Richardson, un enfant qui, selon elle, avait vécu autrefois dans la maison. Pour les filles Perron, Oliver n’est pas un monstre, mais une présence familière, presque un compagnon invisible.
Toutes les entités ne sont pourtant pas douces. Certaines semblent observer. D’autres effraient. Et une, plus sombre, commence à cibler la mère de famille, Carolyn Perron. Face à la dégradation des événements, odeurs de chair brûlée, lévitations d’objets, poussées physiques, la famille finit par faire appel aux enquêteurs paranormaux Ed et Lorraine Warren au milieu des années 1970. Dès son arrivée, Lorraine Warren, médium revendiquée, affirme percevoir une énergie diabolique qui hante les lieux et désigne une ancienne résidente du XIXᵉ siècle : Bathsheba Sherman.
« L’esprit le plus répugnant et le plus impie de cette maison s’appelle Bathsheba. Elle a vécu ici au XIXᵉ siècle, s’est pendue et a maudit cette terre après avoir sacrifié un enfant. » Lorraine Warren
Le cinéma fera de Bathsheba une sorcière démoniaque, mais les archives racontent une autre histoire. Bathsheba a bel et bien existé, mais elle est morte de cause naturelle à 73 ans et a reçu des obsèques chrétiennes. Andrea Perron elle-même conteste la version hollywoodienne, décrivant Bathsheba comme la victime d’un véritable assassinat de réputation après sa mort, et rappelant que la force hostile de la maison, selon elle, serait bien plus ancienne.
« Bathsheba a été victime d’un véritable assassinat de réputation après sa mort. Elle n’était pas une sorcière, elle n’a tué aucun enfant et elle ne s’est pas pendue. La véritable force hostile de la maison était bien plus ancienne. » Andrea Perron
Le point culminant de l’intervention d’Ed et Lorraine Warren demeure une séance de spiritisme organisée dans le salon. Andrea raconte avoir vu sa mère entrer dans une transe violente, parler dans une langue inconnue, tandis que sa chaise semblait se soulever. La scène est d’une violence saisissante. Terrifiée, Roger leur demande de quitter la propriété. Mais faute de moyens, Roger et Carolyn Perron restent encore plusieurs années. Dix ans dans une maison où les morts semblent parfois aussi présents que les vivants.
En 1980, ils ont enfin la possibilité de partir. Une nouvelle histoire commence.
Une attraction mondiale

En 1987, Norma Sutcliffe et Gerald Helfrich deviennent propriétaires. Norma vivra dans la maison pendant trente-deux ans. Elle raconte elle aussi des bruits de pas, des craquements violents, des portes qui se ferment seules. La maison reste privée, silencieuse, loin des caméras. Jusqu’en 2013.
Lorsque James Wan sort The Conjuring, le succès est immédiat. Le public découvre l’histoire de la famille Perron, d’Ed et Lorraine Warren, de Bathsheba, de la vieille ferme du Rhode Island. La maison devient un phénomène mondial. Des curieux viennent rôder autour de la ferme, qui devient célèbre sans jamais l’avoir demandé.
En 2019, Cory et Jennifer Heinzen achètent la maison pour environ 439 000 dollars. Pour la première fois, les portes s’ouvrent au public. Des visiteurs peuvent dormir dans les chambres où les Perron affirment avoir vécu leurs expériences. Les Heinzen racontent leurs propres phénomènes : des pas dans des pièces vides, des voix, des ombres, des flashes de lumière. Jennifer insiste sur le caractère particulier de certaines pièces. La cave, surtout, devient un lieu redouté. Les visiteurs parlent de sensations d’oppression, de chutes de température, de malaises soudains. Certains refusent d’y rester seuls.
La maison n’est plus seulement hantée : elle devient une attraction. Une destination. Une expérience.
Une légende disputée
En 2022, la propriété est vendue à Jacqueline Nuñez pour 1,525 million de dollars. La valeur de la maison a explosé. Ce qu’elle acquiert n’est plus seulement une ferme du XVIIIᵉ siècle, mais une légende, un nom, une adresse connue dans le monde entier. Une machine commerciale.
La gestion de la nouvelle propriétaire tourne pourtant rapidement au conflit. En 2023, elle licencie un employé en affirmant qu’une présence lui aurait révélé qu’il détournait de l’argent. Les plaintes du voisinage se multiplient. En novembre 2024, la municipalité refuse de renouveler la licence touristique. La maison perd son activité. Les difficultés financières s’ajoutent aux problèmes administratifs. Une saisie est envisagée. Une vente aux enchères est fixée au 31 octobre 2025, le soir d’Halloween. La date semble trop parfaite pour n’être qu’un hasard.
La vente n’aura pourtant pas lieu. La créance hypothécaire est transférée à une autre société, Summit & Stone LLC, dont l’identité des dirigeants reste à ce jour inconnue. La situation devient un enchevêtrement de contrats, de prêts et de procédures judiciaires.
Jason Hawes, figure emblématique de Ghost Hunters, entre alors dans l’histoire. Il veut sauver la maison, la restaurer, préserver son passé. Andrea Perron elle-même soutient cette initiative. Une campagne de financement participatif est lancée sur GoFundMe, avec un objectif clair : empêcher que la propriété ne tombe entre les mains de spéculateurs lors de la saisie immobilière. La mobilisation dépasse rapidement les 280 000 dollars, portée par des contributions d’investigateurs paranormaux comme Nick Groff, par le public, et par un don anonyme de 100 000 dollars. Mais la transaction est contestée par la sœur de Jacqueline Nuñez, qui met en cause la capacité de cette dernière à signer. Les documents sont remis en question. La vente est retardée.
En avril 2026, la justice rejette la plainte. Le 15 juin 2026, l’acte est enfin enregistré. Jason Hawes devient officiellement propriétaire de la Conjuring House pour 1,3 million de dollars. Mais même cette nouvelle page ne referme pas complètement le chapitre judiciaire : des questions demeurent autour de l’ancienne hypothèque et des droits revendiqués par les différentes parties.
Ce que les actes ne peuvent Expliquer
Au milieu de toutes ces ventes, de toutes ces procédures, de toutes ces histoires d’argent, il reste quelque chose que les actes immobiliers ne peuvent pas expliquer : les témoignages. Andrea Perron continue de raconter ce qu’elle affirme avoir vécu. Cory et Jennifer Heinzen ont rapporté leurs propres expériences. Des visiteurs ont passé des nuits entières dans la maison et sont repartis avec leurs histoires. Certains ont entendu des voix. D’autres ont vu des ombres. Certains jurent avoir été touchés. D’autres racontent simplement avoir entendu quelqu’un marcher dans une pièce vide. Et puis il y a ceux qui ne voient rien. Jusqu’au moment où, dans le silence d’une vieille maison de trois siècles, quelque chose semble murmurer derrière eux.
La maison semble se souvenir. Les Perron ne sont plus là. Les Warren ne sont plus là. Les propriétaires ont changé. Les visiteurs se succèdent. Mais les histoires restent. Un enfant nommé Oliver Richardson. Une femme appelée Bathsheba. Des silhouettes dans les couloirs. Des voix dans les pièces vides. Des pas dans l’escalier. Une cave où certains refusent de rester seuls.
À chaque génération, quelqu’un ajoute son propre témoignage à ceux qui existaient déjà, comme si la maison accumulait les souvenirs, comme si chaque personne qui y entre ajoutait une page à une histoire commencée il y a près de trois siècles.
Aujourd’hui, la Conjuring House n’est plus seulement une maison prétendument hantée. Elle est devenue un symbole, un lieu où l’histoire et le paranormal se rejoignent, un récit qu’on se dispute, un nom qu’on s’arrache, une valeur qu’aucun acte notarié ne suffit à stabiliser.
Jason Hawes veut restaurer la maison, préserver son passé, lui rendre une forme de paix. Mais une question demeure, peut-être la seule qui compte réellement lorsque la nuit tombe sur Round Top Road.
Esprit, es-tu là.
Car une maison peut être vendue, rénovée, exploitée, fermée, rouverte. Elle peut changer de propriétaire. Elle peut devenir une attraction, puis un site historique. Mais si les témoignages disent vrai, certaines présences ne sont pas concernées par les transactions immobilières. Elles étaient là avant les Perron, avant les Warren, avant Hollywood. Et elles pourraient bien être encore là après eux.
Au bout de cette petite route de Burrillville, la vieille ferme de 1736 attend toujours. La nuit, ses fenêtres deviennent noires. Le bois travaille. La maison craque. Le vent traverse les arbres. Et quelque part à l’intérieur, dans une pièce plongée dans l’obscurité, peut-être se trouve-t-il encore quelqu’un qui écoute.
Comme depuis trois siècles. Et peut-être attend-il simplement que quelqu’un lui parle.
🖤🐦⬛
Pour découvrir d’autres enquêtes d’Ed et Lorraine Warren : Les Dossiers Warren.





