![]()
La Dame en Noir de la Nouvelle-Orléans

Vêtues de longues robes noires, le visage voilé de crêpe, les Dames en Noir hantent le folklore occidental depuis des siècles. Contrairement aux célèbres Dames Blanches, elles ne s’attachent ni à un lieu ni à une tragédie personnelle : leur présence semble annoncer les grandes catastrophes — une guerre, un incendie, une épidémie, la mort prochaine d’un habitant. Cette croyance, attestée dans plusieurs régions d’Europe, traversa l’Atlantique avec les colons. À la fin de l’année 1877, les habitants de La Nouvelle-Orléans affirmèrent qu’une mystérieuse Dame en Noir hantait les rues de la ville. Quelques mois plus tard, une terrible épidémie de fièvre jaune allait donner à ces témoignages une résonance singulière.
Une figure sans visage ni lieu
Là où la Dame Blanche pleure un amour perdu ou revient hanter le château de son vivant, la Dame en Noir ne revendique aucune histoire. Elle parle rarement, se contente d’observer les vivants, puis s’efface sans laisser de trace, messagère plus que fantôme.
Des messagères venues de loin
L’image est ancienne. Chez les Celtes, la Bean Nighe et la Banshee annoncent la mort par leurs lamentations, parfois vêtues de sombre. Dans les pays germaniques, certaines légendes évoquent des femmes noires rôdant près des champs de bataille ou des villages frappés par l’épidémie. En Espagne, la Dama Negra se confond souvent avec un esprit de deuil. Ces croyances traversèrent l’Atlantique avec les immigrants européens et se mêlèrent aux traditions locales. À la Nouvelle-Orléans, où influences françaises, espagnoles, africaines et créoles se croisaient déjà, le terrain était fertile pour ce genre d’histoires.
La couleur qui ne pardonne pas
Au XIXe siècle, le noir portait le deuil, mais aussi la nuit, l’inconnu, le monde des morts. Une femme entièrement vêtue de cette couleur suffisait à inquiéter. Apparue sans explication, elle devenait vite, aux yeux de beaucoup, moins un fantôme qu’un présage.
La Dame en Noir de la Nouvelle-Orléans

Vers la fin de l’année 1877, à La Nouvelle-Orléans, des rumeurs commencèrent à courir selon lesquelles un fantôme se montrait parfois à l’intersection de Rampart Street et de Calliope Street, terrorisant les habitants du quartier. Les malheureux passants qui se retrouvaient confrontés à lui sentaient leurs cheveux se dresser sur leur tête et connaissaient une peur si intense qu’elle les laissait stupéfaits et sans voix. Lorsque les enfants étaient interrogés, leurs visages pâlissaient et ils racontaient des histoires qui faisaient trembler leurs aînés. Les vieillards, réputés savoir distinguer la simple superstition du véritable surnaturel, parlaient eux aussi de choses étranges et merveilleuses. Ils racontaient que, depuis quelque temps, une mystérieuse femme qu’ils appelaient la Dame en Noir apparaissait parfois tard dans la nuit, le visage blanc, pincé et hagard, les yeux vides, comme morts, entièrement drapée de noir.
Un soir, après avoir croisé la Dame en Noir trois nuits d’affilée, un homme plus audacieux que les autres décida de lui adresser la parole. La femme était immobile lorsqu’il l’interpella, mais dès qu’elle entendit sa voix, elle se retourna lentement vers lui et le regarda fixement dans les yeux. Ce regard fut la seule réponse qu’elle consentit à lui donner, mais il suffit à calmer les ardeurs de l’homme, qui déclara par la suite :
« Il m’a semblé qu’une lumière aveuglante répondait à mes yeux. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête et j’ai eu la chair de poule. Lorsque j’ai retrouvé la vue, j’ai regardé dans toutes les directions, mais la femme avait disparu. »
Quelques jours plus tard, vers une heure du matin, deux jeunes hommes sortaient d’une taverne de Rampart Street et regagnaient leur domicile. Ils marchaient au bord de la chaussée en discutant avec animation lorsque, soudain, la Dame en Noir apparut et s’avança droit vers eux. En la voyant approcher, ils firent vivement un pas de côté. La femme passa entre eux sans paraître s’en apercevoir. Elle semblait se diriger vers l’établissement qu’ils venaient de quitter, mais, alors qu’ils la regardaient s’éloigner, ils la virent s’arrêter devant l’entrée d’une écurie avant d’y pénétrer brusquement.
Bien décidés à découvrir l’identité de la mystérieuse Dame en Noir, les deux hommes se précipitèrent derrière elle et, en s’engouffrant dans le bâtiment, s’empressèrent d’en refermer la porte. L’écurie ne présentant aucune autre issue, ils étaient donc convaincus que la femme, ou la créature, ne pourrait leur échapper. Ils trouvèrent une lanterne, l’allumèrent, puis se mirent à la recherche de celle qui causait tant d’émoi dans le quartier. Au bout de quelques minutes, comme ils ne parvenaient pas à la trouver, ils se dirent qu’elle s’était probablement cachée dans le foin. Saisissant une fourche, ils commencèrent à retourner les bottes de paille. Malgré tous leurs efforts, la Dame en Noir demeura introuvable. D’une manière inexplicable, elle s’était volatilisée, alors qu’il semblait impossible qu’elle eût quitté l’écurie sous une forme humaine.
Peu de temps après, au cours de la même nuit, un jeune homme tentait de rentrer chez lui lorsqu’une femme entièrement vêtue de noir apparut soudain et vint se placer devant sa porte, lui en bloquant l’accès. Ignorant tout de la Dame en Noir, il tenta d’abord de se faufiler, sans succès, avant de lui demander de se retirer de son passage. Elle secoua lentement la tête en signe de refus, sans faire le moindre mouvement. Il s’avança alors de quelques pas, pensant la repousser doucement de la main. Au moment où il esquissait ce geste, son bras retomba soudain le long de son corps, complètement inerte. L’impression qu’il ressentit, expliqua-t-il plus tard, ressemblait au choc produit par une batterie galvanique brusquement appliquée. Terrifié, le jeune homme se précipita sur le trottoir et se mit à courir aussi vite qu’il le pouvait. Sa panique était telle qu’il entra en collision avec deux de ses amis, auxquels il raconta son histoire. Ceux-ci lui proposèrent aussitôt de le raccompagner chez lui, mais lorsqu’ils arrivèrent devant sa porte, la terrible créature avait disparu.
À l’occasion de la veille de la Toussaint, All Hallows’ Eve, alors essentiellement consacrée aux pratiques divinatoires destinées à prédire l’avenir, la visiteuse fantomatique donna une véritable représentation aux habitants du quartier. Ce soir-là, trois hommes rentraient chez eux lorsque, arrivés à l’angle de Melpomene Street et de Rampart Street, ils aperçurent la Dame en Noir. Ils revenaient de rendre visite à des amis et étaient passablement éméchés, ce qui leur donnait un courage inhabituel. Tous trois avaient entendu parler du spectre et s’étaient promis de l’étudier s’ils venaient un jour à le rencontrer. Ils espéraient bien résoudre le mystère.
La Dame en Noir se tenait debout sur le trottoir, à l’angle des deux rues, immobile sous la lumière d’un réverbère à gaz. Nullement intimidés, les trois messieurs s’avancèrent vers elle malgré son apparence spectrale, qui leur parut plus effroyable encore à mesure qu’ils approchaient.
L’un d’eux lui demanda :
« Qui êtes-vous ? »
La femme leva alors lentement le bras et l’agita d’un geste de répulsion, comme si elle cherchait à les chasser, puis elle commença à reculer. Les vapeurs de leur soirée bachique s’étant désormais dissipées, les trois hommes distinguaient avec une parfaite netteté les contours inquiétants de la Dame en Noir. Son long bras osseux, qu’elle agitait frénétiquement et sur lequel pendait un manteau noir, ses cheveux emmêlés et ses yeux qui semblaient lancer des flammes. Cette vision demeurerait gravée dans leur mémoire pour le reste de leur existence.
Leur courage s’était évanoui avec les derniers effets de l’alcool. Incapables de faire un seul mouvement, ils regardaient la femme continuer à reculer. À chaque pas qu’elle faisait vers l’arrière, elle se rapprochait un peu plus du caniveau. Puis, brusquement, un grand splash retentit, suivi de quatre profonds gémissements qui s’élevèrent du caniveau. Ses cris étaient si déchirants que les trois gentlemen se précipitèrent pour porter secours à la malheureuse. Ils regardèrent dans le caniveau, éclairé par la lumière du réverbère à gaz, mais à leur grand étonnement, il ne contenait qu’un mince filet d’eau et rien d’autre.
La mystérieuse Dame en Noir avait disparu.
Les trois amateurs d’enquêtes paranormales en furent si bouleversés que, cette nuit-là, ils décidèrent de dormir dans la même chambre.
Au cours de cette même nuit, un homme fut réveillé par un violent coup de sonnette à sa porte d’entrée. Il se leva précipitamment, ouvrit la porte et ne put s’empêcher de rire. L’un de ses amis, qui habitait trois maisons plus loin, se tenait devant lui, grelottant et vêtu de ses seuls habits de nuit.
« Laisse-moi entrer ! Vite, pour l’amour du ciel ! » le supplia-t-il, visiblement terrorisé.
Une fois installé dans une pièce éclairée, devant un feu de braises ardentes, son ami commença son récit.
« Je dormais profondément », lui expliqua-t-il, « lorsqu’un contact glacé sur mon visage me réveilla. Au début, je ne fus pas effrayé, je pensai que cette impression n’était que le produit de mon imagination. Je restai donc immobile. Mais bientôt, je sentis qu’il y avait quelqu’un dans ma chambre.
Tu as sans doute déjà éprouvé cette sensation. Parfois, on sait que quelqu’un se tient près de soi et, lorsqu’on se retourne, on découvre que l’on ne s’était pas trompé. C’est un phénomène psychologique bien connu, tu en conviendras.
Bref, j’étais certain que quelqu’un se trouvait dans ma chambre. Une peur confuse s’empara peu à peu de moi, et non sans raison, car quelque chose effleura de nouveau mon visage. Cela ressemblait à une étoffe épaisse, comme un lourd châle. J’étais maintenant parfaitement éveillé, mais surtout terrifié. Ma frayeur redoubla lorsque je vis apparaître des boules de feu dans un coin de la pièce. J’étais désespéré. Je bondis pour saisir mes allumettes et j’en craquai une. C’était l’une de ces prétendues allumettes qui s’enflamment instantanément. Alors je la vis.
Dans un coin de la chambre, et ce seul souvenir me fait encore trembler, la Dame en Noir était accroupie et me regardait fixement. Elle se releva, puis s’avança lentement vers moi. Je sentais que j’allais tomber sous son influence. Je savais que si cela arrivait, tout serait fini pour moi. Je me précipitai vers la porte, l’ouvris, dévalai l’escalier, puis je franchis la porte d’entrée… et me voilà.
Je suis certain que ce n’était pas un être humain. C’était un esprit. Un esprit diabolique. Il est impossible qu’une personne de chair et de sang ait pu entrer dans ma chambre sans que je m’en aperçoive. J’avais soigneusement fermé et verrouillé ma porte avant d’aller me coucher. »
Telle était sa version des faits. Le jeune homme était respectable, honnête et posé, et son ami le crut.
Peu de temps après, huit veilleurs de nuit refusèrent de poursuivre leurs patrouilles dans le quartier. Ils avaient rencontré le spectre à une ou deux reprises, en avaient eu des sueurs froides et ne souhaitaient plus revivre pareille expérience. Comme leurs manteaux n’étaient pas assez épais pour les empêcher de trembler, ils annoncèrent à leurs supérieurs qu’ils ne pouvaient plus assurer leur service dans ce quartier hanté, car ils se trouvaient incapables de faire face aux « Pouvoirs des Ténèbres ».
Les caporaux, qui se souciaient fort peu de l’endroit où leurs hommes effectuaient leurs rondes, accédèrent à leur demande. Dès lors, si les pas des veilleurs continuèrent à résonner dans les rues de La Nouvelle-Orléans, ceux-ci prirent grand soin de se tenir à bonne distance des lieux où la Dame en Noir avait coutume d’apparaître.
Tous ces témoignages, à l’exception de celui des trois messieurs passablement éméchés, furent rapportés par des hommes sobres et jouissant pleinement de leurs facultés. Peut-être ne s’agissait-il que d’une coïncidence. Pourtant, quelques mois plus tard, durant l’été 1878, une terrible épidémie de fièvre jaune ravagea La Nouvelle-Orléans. Elle fit près de cinq mille victimes et demeure la plus meurtrière de l’histoire de la ville.
Les habitants les plus superstitieux ne manquèrent pas de voir dans cette catastrophe la confirmation du sinistre présage annoncé par les apparitions de la Dame en Noir.
🖤🐦⬛
Source : The Portsmouth Times, 15 décembre 1877.





