Les Maisons de l’Horreur

Bandeau de la rubrique Chronique de l'étrange.

Ces maisons existent. Elles ont des adresses, des propriétaires, des histoires. Des familles y ont emménagé, parfois avec enthousiasme, parfois par nécessité. Au départ, rien ne les distinguait des autres maisons du voisinage. Puis quelque chose s’est réveillé, quelque chose qui ne figurait pas dans l’annonce. Bruits inexpliqués, présences invisibles, événements impossibles à rationaliser.

Au début, le doute persiste. Une explication existe forcément. Un détail, une coïncidence, peut-être. Mais lorsque les faits se répètent, lorsque les témoins se multiplient, lorsque l’inexplicable devient quotidien, le doute laisse place à autre chose.

Certaines familles ont fui. D’autres sont restées, faute de choix, ou parce qu’elles se refusaient à admettre l’impensable.
Ce livre rassemble leurs témoignages. Sans chercher à convaincre. Sans chercher à expliquer. Juste les faits, tels qu'ils ont été vécus et rapportés.
Couverture du livre Les Maisons de l'Horreur
Dos du livre Les Maisons de l'Horreur

La Maison de M. Winters

En mai 2001, Steven LaChance remarqua une petite annonce dans le journal local. « Maison avec trois chambres à louer à Union, dans le Missouri. En centre-ville. Près de la plupart des écoles et du parc. Parfaite pour une famille. Cuisine aménagée, grand salon et salle à manger avec boiseries d’origine. Deux salles de bains avec penderie. De plain-pied, avec cellier attaché. Grand porche devant et cour à l’arrière parfaite pour les enfants. La bonne maison au bon prix pour la bonne famille. Si intéressé, contactez-moi s’il vous plaît... »

Il la relut à plusieurs reprises, et décida de tenter sa chance. Son bail arrivait bientôt à terme, et il avait désespérément besoin d’un nouveau logement, autant pour lui que pour ses trois enfants, Lydia treize ans, Michael douze ans, et Matthew, onze ans. Il cherchait à louer une grande maison depuis des années, mais son statut de père célibataire semblait rédhibitoire aux yeux des éventuels propriétaires, car il accumulait les refus.
Une semaine plus tard, M. Winters lui téléphona pour lui parler de la maison, la décrivant comme grande, ancienne, et en très bon état. Steve la pensait trop chère pour lui, mais son propriétaire en demandait à peine six cents dollars par mois. « Nous organisons une journée portes ouvertes dimanche », lui annonça M. Winters d’une voix mielleuse. Si vous voulez venir la voir ». En entendant ces mots, Steve ne put s’empêcher de grimacer. Il aurait préféré être le seul intéressé, mais il lui promit de passer.

Le jour venu, il confia ses fils à ses parents, et prit sa fille avec lui. En arrivant devant la propriété, au 809 North Christina Ave, il examina un moment la maison, assis dans sa voiture. Encadrée par deux grands chênes, elle semblait bien entretenue, mais le jardin avait été laissé à l’abandon, et il était rempli de feuilles mortes. Il s’avança sur le palier, suivi de Lydia, et un vieil homme habillé et coiffé de manière incroyablement excentrique se précipita à sa rencontre. « Je suis M. Winters », lui dit-il en lui serrant chaleureusement la main, « mais vous pouvez m’appeler Carl. Venez, je vais vous faire visiter la propriété. » Une délicieuse odeur de biscuits embaumait la maison. Après leur avoir montré le salon, les trois chambres et la salle de bains, il les conduisit à la cuisine. « C’est une belle cuisine, n’est-ce pas ? » s’exclama-t-il avec enthousiasme. « Ils n’en font plus des comme ça de nos jours ! »

M. Winters était très fier de sa maison, qu’il paraissait considérer comme un musée. « Cette maison a été construite en 1930 », leur expliqua-t-il. « Le vestiaire attenant à la cuisine était destiné aux hommes qui revenaient de travailler. Ils pouvaient se laver avant de rentrer dans la maison, que leurs femmes avaient passé la journée à nettoyer. » Il s’arrêta un moment, et se tournant vers Steve, il lui demanda : « Êtes-vous marié, M. LaChance ? »
Steve redoutait cette question, mais il savait que le sujet serait abordé à un moment ou l’autre. Il lui expliqua qu’il était divorcé et qu’il avait la garde des enfants, mais M. Winters ne parut pas s’en formaliser. Esquissant un sourire, il se tourna vers Lydia et lui demanda d’un air guilleret : « Bien, alors mon petit ange, tu dois être la femme de la maison. Comment trouves-tu la belle et grande cuisine ? » Visiblement contrariée de se voir attribuer un rôle de femme d’intérieur, Lydia marmonna une vague réponse en levant les yeux au ciel.

Loin de se décourager, le vieil homme les emmena ensuite au sous-sol, un endroit qui semblait avoir une grande importance à ses yeux. « Regardez bien », leur dit-il en désignant un coin de la pièce. « C’est ici que les hommes se douchaient après avoir tué les porcs. Apparemment, ils ne pouvaient pas utiliser le vestiaire pour se laver après ce sale travail. » Il ouvrit ensuite une porte. « Voici le cellier. À l’époque, les femmes de la maison y gardaient des conserves et des viandes séchées pour le long hiver à venir. Hum… je pense n’avoir rien oublié. J’espère que la visite vous a plu. Suivez-moi je vous prie. »
Steve était époustouflé. La maison était magnifique. Il jeta un bref coup d’œil à sa fille, et il comprit qu’elle était aussi enthousiaste que lui. En arrivant au salon, M. Winters lui tendit un formulaire de postulation. « Maintenant », murmura-t-il en le regardant bizarrement, « avez-vous vraiment conscience de la responsabilité qui vous incombe en vivant dans une vieille maison comme celle-là ? »

Steve hésita un moment avant d’acquiescer d’un air entendu. Il ne savait pas vraiment de quoi parlait M. Winters, probablement de l’entretien des boiseries ou de quelque chose du même genre, mais il était prêt à tout lui promettre pour gagner ses faveurs. « Bien, bien… Alors, je vous recontacterai très bientôt », lui assura le vieil homme en le raccompagnant à la porte d’entrée.

Une fois dans sa voiture, Steve demanda son avis à Lydia.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
— La maison est parfaite, lui répondit-elle en riant, mais son propriétaire, c’est une autre histoire. Il est tellement bizarre.
— Bizarre, c’est exactement le mot. Je n’aurais pas dit mieux.

La nuit suivante, des hurlements déchirants s’élevèrent de la chambre de Matthew. Se levant d’un bond, Steve se précipita en direction des cris, et il retrouva son fils assis sur son lit. « J’ai vu un homme ! J’ai vu un homme ! » répétait-il hystériquement. « J’ai vu un homme dans ma chambre ! »

Après avoir fouillé méticuleusement le premier étage, Steve descendit au rez-de-chaussée. Il ne savait pas si son fils avait rêvé ou si un cambrioleur s’était véritablement introduit dans la maison, mais il ne voulait pas prendre de risque. Il avançait dans l’obscurité quand il vit une silhouette sombre se glisser furtivement dans le couloir. Il alluma la lumière, mais personne ne se trouvait là. Perplexe, il remonta dans sa chambre. Il se glissa dans son lit, éteignit sa lampe de chevet, et une voix râpeuse résonna à ses oreilles : « Regarde-moi… REGARDE-MOI ! »

Steve ouvrit les yeux, et il se redressa sur son coude. La chambre était plus sombre que le noir le plus profond. « Qui est là ? » demanda-t-il à plusieurs reprises. Il attendit une réponse pendant quelques secondes, et comme rien ne venait, il en conclut à une hallucination auditive. Soudain, un poids écrasa sa poitrine, comme si quelqu’un s’était assis sur lui. Il ne pouvait plus bouger, ni même crier.

— Tu sais que tu as envie de me voir, chuchota la voix. Regarde-moi, je suis glorieux !
— Mon Dieu, par pitié, parvint-il à murmurer dans un souffle.
— Dieu n’est pas ici. Dieu n’existe pas. Tu en es conscient, n’est-ce pas ?

La pression sur son torse se fit plus forte encore. « REGARDE-MOI ! » ordonna une nouvelle fois la voix, et brusquement, deux yeux se mirent à briller dans l’obscurité. Steve commença à se débattre, sans parvenir à se lever. À chaque fois qu’il remuait, il semblait s’enfoncer un peu plus profondément dans son matelas. Des mains fantomatiques surgirent alors du néant, et elles s’enroulèrent autour son cou. « Dieu n’est pas ici... C’est juste... » La voix s’arrêta un moment de parler, et un visage aux traits tourmentés se dessina devant lui. « ... MOI. »
L’apparition se dissipa, et Steve s’assit sur son lit en hurlant. « C’était juste un cauchemar, c’était seulement un cauchemar », se répéta-t-il encore et encore… et il finit par s’en convaincre.