Susan Mummey : Le Meurtre de la Sorcière de Ringtown

En 1934, en Pennsylvanie, Susa Mummey succomba à une balle magique. Retour sur un procès réel où la sorcellerie et la justice se sont affrontées.

Bandeau echos de l'ombre

En 1934, le confort de la vie moderne n’était toujours pas arrivé à Ringtown, un petit village agricole de l’est de la Pennsylvanie. Les maisons alimentées en électricité ou en eau courante étaient rares et celles qui possédaient un téléphone l’étaient plus encore. Les habitants de la vallée étaient pour la plupart d’origine germanique, issue notamment des immigrants arrivés au cours du siècle précédent. Ils avaient conservé leurs coutumes, leur langue et leurs croyances populaires, parmi lesquelles certaines pratiques de guérison et de protection issues de la tradition du powwow, appelée aussi Braucherei. Les frontières entre la médecine populaire, la religion et la magie étaient particulièrement floues. Ils priaient pour guérir, utilisaient des formules anciennes, des amulettes et des charmes de protection, et croyaient obstinément au pouvoir de la sorcellerie.

Dans cet endroit oublié par le temps, vivait une femme de soixante-trois ans, Susan Mummey. Elle occupait une grande ferme au pied de la vallée avec sa fille adoptive Tavilla, vingt-quatre ans, et était considérée comme une sorcière depuis plus de vingt ans.

La prédiction de Susan

Sorciere vallee ringtone

En 1910, Susan avait eu une prémonition, qui lui avait révélé que son mari Henry mourrait s’il allait travailler le 5 juillet. Pendant des jours et des jours, la pauvre femme, qui croyait ardemment en cette prédiction, l’avait supplié de ne pas se rendre à l’usine de poudre. Le moment venu, riant de ses craintes, Henry avait rejoint son poste comme à son habitude. Quelques heures plus tard, une violente explosion était venue donner raison à Susan et, comme elle avait parlé de ses visions à un grand nombre de personnes, tous les regards s’étaient tournés vers elle.

La tragédie avait semé la peur dans le cœur des villageois. La précision de ses révélations et le terrible drame qui s’en était suivi ne laissaient aucun doute quant à la nature de Susan Mummey, qui était forcément une sorcière de la plus dangereuse des espèces. Alors, dans toute la vallée et dans les montagnes environnantes, des médaillons recouverts de symboles magiques avaient fleuri sur les portes des granges rouges. Ils visaient à protéger les fermiers, leurs familles, leurs chevaux, leurs vaches, leurs cochons et leurs cultures des sortilèges démoniaques que Frau Mummey aurait pu avoir l’idée de leur lancer. Elle était soupçonnée d’avoir le mauvais œil. Ils la savaient experte en sortilèges et en charmes de protection, les mêmes que ceux qui étaient suspendus dans la plupart des fermes et des cabanes de mineurs de la région.

Le mauvais œil n’était pas la seule ombre qui planait sur elle. Elle se trouvait régulièrement mêlée à de véritables querelles de voisinage. Les conflits concernant les propriétés et leurs limites avaient notamment contribué à lui attirer des ennemis bien réels. En 1933, une dispute avec l’un de ses voisins avait même dégénéré en violence. L’homme l’avait attaquée avec une fourche et l’avait blessée à la jambe. L’affaire avait été portée devant la justice, mais son agresseur avait finalement été acquitté. Au fil des années, ses voisins l’avaient rendue responsable de tous leurs malheurs. En 1934, leur rancœur avait atteint une dangereuse ampleur.

Susan et sa fille n’ignoraient rien de leur colère et, craignant des représailles, elles s’exposaient le moins possible.

Une nuit de terreur

Le 17 mars, Susan, qui maîtrisait les arts de la guérison comme de nombreuses présumées sorcières, veillait sur Jacob Rice, un homme gravement blessé au pied qu’elle avait pris en pension. Vers vingt-trois heures, elle changeait son pansement quand un rugissement effroyable fit voler la fenêtre du salon. S’engouffrant par la vitre brisée, une bourrasque souffla la flamme de la lampe à huile que tenait Tavilla, plongeant la pièce dans l’obscurité. Une seconde détonation retentit, que les occupants de la maison reconnurent comme étant celle d’un pistolet. Terrifiés, ils se jetèrent sur le plancher. Pendant quelques minutes personne n’osa bouger puis, comme rien ne se passait, Jacob se redressa prudemment. Quelque part près de lui, il entendait les sanglots apeurés de Tavilla, mais sa mère semblait étrangement silencieuse. Il appela Susan à plusieurs reprises, chuchotant vainement son prénom, et l’inquiétude finit par l’envahir. Puis, comme ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre, il remarqua une forme sombre sur le parquet de bois et comprit immédiatement qu’elle avait été touchée. Se demandant si le tueur ne les guettait pas de l’extérieur, il conseilla à Tavilla de ne pas se montrer et s’assit à ses côtés. Ils restèrent ainsi dissimulés pendant des heures puis, comme les premières lueurs de l’aube éclairaient la campagne environnante et qu’ils ne voyaient personne, ils se risquèrent à sortir.

Tavilla se trouvant trop effrayée pour aller chercher de l’aide toute seule, Jacob l’accompagna, se traînant comme il le pouvait malgré sa blessure au pied, jusqu’à la maison de leur plus proche voisin, située à environ un kilomètre et demi de là. Après avoir écouté leur histoire, il leur proposa de les conduire à Ringtown, d’où ils pourraient téléphoner à la police.

Le Sherlock Holmes de Schuylkill

Sitôt prévenu, le détective Louis Buono, qui était considéré comme le Sherlock Holmes du comté de Schuylkill, se dépêcha de rejoindre la ferme où le corps de la malheureuse gisait toujours sur le sol. Une balle lui avait traversé le cœur, laissant une trace circulaire de cinq centimètres de diamètre, avant d’aller se perdre dans un mur, où le policier la retrouva. Il connaissait bien ce genre de projectiles. De grosses balles sphériques connues sous le nom de pumpkin ball, des balles magiques, fabriquées par les habitants de la vallée. Ils s’en servaient pour chasser le cerf… et les démons. Après avoir entendu les deux principaux témoins, le détective fouilla la maison, cherchant l’arme du crime, puis, comme il ne trouvait rien, il décida de rendre visite aux voisins de la victime, qui ne se firent pas prier pour parler. Ils lui révélèrent que Susan s’était fait une multitude d’ennemis, certains avec qui elle s’était querellée pour de banales histoires de voisinage et d’autres qui l’accusaient de les avoir ensorcelés.

Le policier nota consciencieusement tous les noms dans son calepin puis il partit à leur rencontre mais, après en avoir interrogé un certain nombre, il découvrit qu’aucun ne semblait lui avoir gardé rancune, à part un homme qui avait menacé de la tuer mais qui présentait un solide alibi pour la nuit du meurtre. Malgré l’apparente mansuétude des personnes interrogées, le détective Buono avait la certitude que la balle avait été fabriquée dans la vallée de Ringtown et, vu la nature du projectile et la réputation de Susan Mummey, il restait persuadé que le nom du meurtrier se trouvait dans son petit carnet. Lors de ses investigations, il avait appris de source sûre que Paul Stuffer, un homme qui se disait maudit par la sorcière, possédait un pistolet qui pouvait tirer de telles balles. Quand il arriva devant chez lui il constata avec étonnement qu’une barre d’argent barrait le perron de sa porte, un dispositif visant à empêcher d’éventuels sortilèges de pénétrer à l’intérieur de la maison. Paul, un grand jeune homme blond, refusa de le laisser rentrer sans un mandat de perquisition. Il ne montra tellement obstiné que le policier n’eut d’autre choix que de l’arrêter. Alors qu’ils se trouvaient sur le chemin de la prison, Paul tenta maladroitement de se justifier :

« Tout le monde savait que je la détestais. Elle avait maudit mes mules, qui regimbaient et se sauvaient. J’ai, en effet, un pistolet qui tire de telles balles… Mais je ne l’ai pas tuée, même si j’y ai souvent pensé. »

Le détective Buono, qui avait obtenu un mandat de perquisition, retourna ensuite fouiller la maison. Il y découvrit l’arme qu’il recherchait, mais une expertise balistique révéla que la balle qui avait mis fin au règne de la Sorcière de la Vallée de Ringtown n’avait pas été tirée avec ce pistolet. Il avait pratiquement abandonné tout espoir de résoudre l’affaire quand un moule fut retrouvé près d’une grange, qui présentait la taille exacte de la balle qui avait tué Susan Mummey. La propriété appartenait à un certain Albert Shinsky, un jeune homme de vingt-quatre ans qui accusait depuis longtemps la vieille femme de lui avoir jeté une malédiction. Un agent de police fut alors envoyé pour interpeler le suspect. En arrivant à son domicile il fut surpris de le voir émerger d’une fenêtre du premier étage. Albert lui expliqua, tout en enjambant la rambarde, que des mois auparavant il avait dû trouver de nouvelles issues pour rentrer et sortir de chez lui car les démons de la sorcière hantaient ses fenêtres du rez-de-chaussée et sa porte d’entrée. Très excité, il lui raconta ensuite qu’il était allé voir une douzaine de guérisseurs au moins, espérant obtenir un antidote contre le mauvais œil de la vieille Mummey et que l’un d’eux lui avait affirmé que le seul moyen de se libérer du maléfice était de la tuer avec une balle magique.

— Alors vous l’avez fait ! s’écria l’agent, croyant à une confession.

— Non, monsieur ! Je me trouvais à Mahanoy avec Selina Bernstel au moment où elle a été tuée. Je le jure !

Le policier n’eut pas le temps de vérifier son alibi car dix minutes plus tard, un pistolet fut retrouvé dans les buissons près de la maison de Susan, qui appartenait à un employé des mines de charbon de Shenandoah. Interrogé, le mineur déclara avoir prêté l’arme à Albert Shinsky. Quand il répéta son accusation en face de lui, Albert reconnut s’être arrêté près de la maison de la sorcière le soir de sa mort. Intrigué, l’agent lui demanda ce qu’il y faisait et, semblant se moquer des conséquences, Albert lui répondit sans hésiter qu’il était allé là-bas pour la tuer. Tous les agents de police se rassemblèrent alors autour de lui, et comme ils le regardaient avec stupéfaction, il commença à leur raconter son histoire.

La Malédiction d’Albert Shinsky

Albert shinsky
Albert Shinsky

Sept ans auparavant, alors qu’il était âgé de dix-sept ans, un agriculteur qui s’était violemment querellé avec Mme Mummey quant aux limites de leurs propriétés respectives l’avait embauché pour s’occuper de ses terres. Un jour, alors qu’il se trouvait sur la parcelle litigieuse, la sorcière lui était apparue, se tenant debout près de la clôture et le regardant fixement. Une sueur glaciale avait recouvert son visage puis, brusquement, il avait senti le poids de deux invisibles mains appuyer sur ses épaules et toutes ses forces avaient disparu, comme drainées de son corps. Comme il se sentait trop faible pour continuer à travailler, il avait décidé de retourner chez lui et son calvaire avait commencé.

Depuis, il était tourmenté en permanence. Parfois la sorcière appelait un esprit du ciel, qui le harcelait et l’incitait à la tuer. Certaines nuits, un énorme chat noir aux yeux d’un vert flamboyant venait le visiter dans sa chambre, grognant, crachant et le menaçant sans cesse. Par moments, il devenait si grand qu’il remplissait toute la pièce et l’étouffait. Le monstrueux chat se manifestait au moins une fois par mois, parfois plus souvent, et à chaque fois, Albert passait une nuit blanche. Lorsqu’il apparaissait, l’air devenait brusquement glacé. Albert avait tellement froid qu’il devait sortir de son lit et courir pour se réchauffer. Pour une obscure raison, il ne parvenait jamais à détacher son regard du visage de la créature. Parfois, il voyait à la place de la tête du chat le visage de la femme qui lui avait jeté un sort. Pendant des années, il avait redouté d’emprunter les escaliers de sa chambre car s’il ne s’arrêtait pas uniformément à chaque marche, alors le chat surgissait et il bondissait sur lui. Il avait donc mis au point un stratagème pour rentrer chez lui, grimpant sur le toit du hangar pour passer par la fenêtre de sa chambre, à l’arrière de la maison.

Albert avait consulté différents sorciers, qui lui avaient donné diverses amulettes mais malheureusement, leurs effets n’avaient duré qu’un temps. À une occasion, il était allé voir un homme à Hazleton, qui lui avait conseillé de répéter « Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit » à chaque fois que la malédiction se ferait sentir. Peu de temps après, il avait pu tester la formule. Il gisait sur son lit quand le gros chat noir aux yeux perçants était venu lui rendre visite, traversant la fenêtre fermée de sa chambre et rampant lentement vers lui. Sautant sur le lit, le monstre avait commencé à lui lacérer le côté. Il avait continué jusqu’au moment où Albert avait enfin trouvé la force de réciter la phrase convenue. À bout de force, il avait fini par consulter un occultiste, lequel qui lui avait suggéré de tirer sur la sorcière avec une balle magique, lui assurant qu’il n’existait aucun autre moyen de se débarrasser de la malédiction. Albert avait essayé de suivre son conseil, mais il n’y était jamais parvenu. Il s’était rendu près de sa maison à de nombreuses reprises, brûlant de tuer Susan, mais à chaque fois qu’il s’approchait de la propriété, les effets du sortilège devenaient plus forts encore, et s’effrayant des éventuelles conséquences, il se dépêchait de partir.

Albert racontait son histoire intelligemment. Il avait visiblement reçu une bonne éducation, et ses incroyables allégations contrastaient étrangement avec ses manières policées. Parfois il s’arrêtait de parler, puis son visage se tordait horriblement, comme sous l’effet d’une peur intense, et se mettant à fixer le mur, il murmurait :

« Ces yeux ! Oh, combien je voulais les lui faire fermer ! Je ne pouvais plus les supporter ! »

Ses absences duraient quelques minutes puis, visiblement épuisé, il reprenait son récit. Chaque visite du chat démoniaque semblait l’affaiblir un peu plus et, comme il ne parvenait plus à travailler plusieurs heures d’affilée, il avait été obligé de quitter son emploi de mineur à la West Shenandoah Colliery. Il avait tenté de parler de son calvaire à sa famille, mais elle lui avait répondu que les apparitions n’étaient qu’un effet de son imagination et que sa prétendue fatigue n’était rien de plus que de la paresse. Après un court séjour dans la maison de ses parents, où il pensait à tort pouvoir se reposer, il avait trouvé un poste de responsable dans une compagnie d’électricité et était parti s’installer à Newark. Il espérait qu’en s’éloignant de plusieurs centaines de kilomètres, la puissance de la sorcière se ferait moins sentir mais la distance n’avait rien changé à l’intensité des phénomènes ou à leur fréquence. Désemparé, il était retourné à Ringtown, où il avait commencé à proposer ses services comme chauffeur aux mineurs de la région. Il aurait voulu épouser Selina Bernstel, qu’il aimait et fréquentait depuis plusieurs années, mais il n’en avait plus la force. Alors, comme il désespérait de voir la fin de ses tourments, il avait décidé d’y mettre un terme.

Selina bernstel
Selina Bernste

Le soir du 17 mars, emportant avec lui la balle magique qu’il avait fabriquée de ses propres mains et le pistolet qu’il avait emprunté à l’un de ses amis, il était allé se poster près de la maison de la sorcière et avait attendu le moment favorable. Il n’avait ressenti aucun plaisir à commettre ce crime, qu’il voyait plutôt comme un travail, mais ne regrettait aucunement son geste car, disait-il, il s’en était trouvé aussitôt soulagé. Terminant ainsi le récit de son calvaire, il souligna, fataliste :

« J’étais ensorcelé, il n’y avait rien d’autre à faire. Je devais la tuer… la chaise électrique sera plus douce que la souffrance. »

Le détective Buono, qui avait assisté à l’enterrement de Susan Mummey, avoua l’avoir trouvée particulièrement belle dans son cercueil, avec ses cheveux d’or qui encadraient son visage paisible, et Albert lui répondit :

« Oui, je savais qu’elle serait jolie avec ses yeux fermés mais… ô, les yeux quand elle vous regardait ! Je ne pouvais pas les supporter ! »

Interrogée à son tour, Selina Bernstel, la fiancée d’Albert Shinsky, confirma son histoire. Elle ne doutait pas que son bien-aimé ait été ensorcelé, tout comme sa pauvre cousine l’avait été par une vieille femme, qui lui avait jeté un sort et venait la visiter sous la forme d’un fantôme. D’ailleurs, souligna-t-elle le plus sérieusement du monde, le sortilège de Susan Mummey avait commencé à l’affecter elle aussi. Le matin, quand elle se réveillait, elle voyait souvent Albert debout au pied de son lit, le visage grimaçant de douleur. Elle lui en avait parlé à plusieurs reprises, et chaque fois, il lui avait avoué que la nuit précédente, il avait été tourmenté par le chat maléfique ou par l’esprit de la sorcière, qui lui apparaissait sous la forme d’une silhouette translucide et jetait des regards concupiscents sur lui.

Albert avait supplié Susan de lever le sortilège à plusieurs reprises, mais à chaque fois elle avait refusé. Selina l’aimait sincèrement. Elle aurait voulu l’épouser, mais dès qu’elle tentait de lui en parler il s’opposait à l’idée, affirmant que la sorcière ne les laisserait pas faire. Le lendemain du drame, alors qu’elle ignorait encore que Susan avait été assassinée, elle avait compris que quelque chose était arrivé car son bien-aimé « semblait différent et plus gai ». Elle avait été tellement heureuse de le voir ainsi transformé qu’elle n’avait pas jugé bon de le questionner.

Alber shinsky prison
Albert en prison

Après son arrestation, Albert Shinsky devint une sorte de héros pour les habitants de la vallée de Ringtown qui, voulant témoigner en sa faveur, se présentèrent spontanément aux policiers, leur expliquant que Susan Mummey les avait ensorcelés et que l’accusé les avait libérés. Ils lui en étaient tellement reconnaissants qu’ils mirent en place une collecte pour aider à sa défense. Albert répondait avec complaisance aux questions des nombreux journalistes qui venaient le visiter à la prison de Pottsville, où il était enfermé, et se montrait curieusement optimiste. Quand ils l’interrogèrent sur son mariage avec Selina, elle était tellement pressée qu’elle aurait aimé célébrer leur union en prison, alors Albert leur expliqua qu’il espérait être bientôt libéré, après quoi il l’épouserait. Même la perspective du procès ne semblait pas l’effrayer :

« Je ne m’inquiète pas », disait-il. « Je suis en paix. »

Albert rejetait avec indignation les suggestions de son avocat, qui voulait plaider l’aliénation mentale, et cette obstination comblait les vœux du procureur, qui pensait que l’accusé avait toute sa raison et espérait bien l’envoyer à la chaise électrique. Albert aurait voulu un procès mais, lors de son évaluation mentale, les psychiatres crurent déceler les signes d’une démence précoce et recommandèrent son internement. Il fut alors envoyé à l’hôpital psychiatrique de Fairview, un établissement carcéral de sinistre réputation dont certains disaient que ceux qui n’étaient pas fous en y rentrant le devenaient avec le temps. Plusieurs années s’écoulèrent… Selina Bernstel épousa un autre homme et le monde finit par oublier Albert Shinsky.

En 1968, William J. Krencewicz, qui était avocat, découvrit son histoire et, se penchant sur son cas, il insista pour qu’il soit réexaminé par des psychiatres. De son côté, Albert était favorable à la réouverture de son dossier, même s’il risquait de passer en jugement pour assassinat. La question de sa santé mentale traîna pendant des années, puis finalement, en 1976, un juge le déclara sain d’esprit. Quand il lui demanda s’il croyait toujours en la sorcellerie, Albert lui répondit :

« J’étais un jeune homme stupide et superstitieux quand j’ai fait ça, mais je pense que j’ai été assez puni. »

Le juge devait, lui aussi, trouver sa peine suffisante car il le fit libérer. Après avoir passé quarante-deux ans en asile psychiatrique, Albert Shinsky retourna à Ringtown, où il vécut des jours paisibles jusqu’à sa mort, en 1983. Aujourd’hui encore, de vieux symboles ésotériques ornent toujours les granges de la vallée de Ringtown. Si quelqu’un s’avise d’interroger leurs propriétaires, alors ils affirment les avoir suspendus là pour décorer les bâtiments.

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