La véritable histoire de Vlad l’Empaleur

Vlad III Drăculea : tyran sanguinaire ou chef d'état d'exception ? Découvrez l'histoire réelle de Vlad l'Empaleur, entre guerres ottomanes et naissance du mythe de Dracula.

Bandeau echos de l'ombre

Prince de Valachie au XVe siècle, Vlad III, dit l’Empaleur, est une figure historique aussi fascinante que controversée. Face à la menace de l’Empire ottoman, il régna par la terreur et la guerre psychologique, marquant l’Europe par sa réputation de cruauté.

De l’Ordre du Dragon aux forêts d’empalés, des pamphlets allemands aux vérités défendues par ses descendants, découvrez comment l’histoire d’un chef militaire d’exception s’est métamorphosée pour donner naissance au plus célèbre des mythes : Dracula.

Vlad III Drăculea, la naissance d’une légende

Vlad tepes
Vlad III

Dracula est une légende, mais, bien avant le mythe, il y eut le prince Vlad III, dit Vlad l’Empaleur, dont le nom demeure associé à une réputation infamante, en Roumanie comme dans les pays voisins. Les récits qui lui sont consacrés lui attribuent certains des crimes les plus atroces de l’histoire.

Vlad acquit une renommée bien supérieure à celle que sa position politique aurait normalement pu lui conférer. Son époque, particulièrement violente, résonnait en permanence du fracas des armes. Sa réputation reposait notamment sur les « forêts d’empalés » qu’il aurait fait dresser le long des routes, sur plusieurs kilomètres, pour accueillir ses ennemis et terroriser les voyageurs. Selon les récits qui nous sont parvenus, hommes, femmes et enfants étaient transpercés par un pieu introduit par le fondement. Lorsque celui-ci ressortait par la bouche ou le sommet du crâne, les victimes étaient parfois laissées exposées, alignées avec les autres suppliciés. Ce spectacle semait la terreur et dissuadait quiconque de trahir le redoutable prince ou d’attenter à ses jours.

La réputation de cruauté de Vlad continua de se propager bien après sa mort, notamment grâce aux récits diffusés à travers l’Europe par les voyageurs et les religieux. Certains chefs militaires s’inspirèrent de ses méthodes, espérant repousser les Ottomans hors de leurs frontières avec la même détermination. À partir de la fin du XVe siècle, des pamphlets imprimés en Allemagne, notamment à Nuremberg et à Strasbourg, diffusèrent largement le récit de ses cruautés. Rédigés par des ennemis ou par des chroniqueurs étrangers, ils contribuèrent grandement à forger la légende sombre du prince. Leur succès éditorial témoigne de la fascination exercée par ces histoires sur les lecteurs. Les avis demeurent partagés. Vlad fut-il un chef militaire exceptionnel, capable de défier et de repousser l’envahisseur ottoman comme peu d’autres avant lui, ou un tyran dont la cruauté dépassait les limites de son époque ?

Vlad III régnait sur la Valachie, principauté située sur le territoire de l’actuelle Roumanie. À cette époque, l’Europe s’étendait de l’océan Atlantique à la mer Noire et à la Baltique. L’Église exerçait une influence considérable et la société demeurait profondément féodale, même si les idées nouvelles de la Renaissance commençaient à imprégner les esprits éclairés. Par leur position géographique, la Valachie et la Transylvanie se trouvaient particulièrement exposées aux incursions ottomanes et aux affrontements entre les puissances régionales. La région constituait un carrefour géopolitique stratégique, où se croisaient les ambitions des royaumes chrétiens et celles de l’Empire ottoman. Les campagnes militaires s’accompagnaient fréquemment de destructions, d’incendies, de pillages et de massacres.

L’histoire du prince Dracula

Mircea Ier de Valachie, dit Mircea l’Ancien, était le grand-père de Vlad III. Prince réputé et conquérant remarquable, il avait établi son pouvoir en Valachie, au sud de la Transylvanie. Pour résister à l’expansion ottomane, il conclut en 1395 un traité d’alliance avec Sigismond de Luxembourg et participa à la croisade organisée contre les Ottomans.

À cette époque, les fils des familles nobles étaient souvent envoyés pendant plusieurs années à la cour d’autres princes afin d’y parfaire leur éducation. Vlad II, père de Vlad III et héritier de la dynastie valaque, séjourna ainsi à la cour de Sigismond de Luxembourg, futur empereur du Saint-Empire romain germanique. En 1408, Sigismond avait fondé l’Ordre du Dragon, une confrérie chevaleresque destinée notamment à défendre la chrétienté et à combattre l’expansion ottomane. Les membres de cette confrérie s’engageaient à défendre la foi chrétienne et leurs souverains, ainsi qu’à lutter contre leurs ennemis. L’appartenance à l’ordre conférait un prestige politique et militaire important.

Vlad II
Vlad II

En 1431, année traditionnellement retenue pour la naissance de Vlad III, son père reçut donc l’insigne distinction d’être admis dans l’Ordre du Dragon. À son retour, Vlad II fut surnommé Dracul, en référence à son appartenance à cette confrérie. En roumain, le mot drac désigne aussi le Diable, une ambiguïté qui contribua à la réputation sulfureuse de la famille. Son fils, Vlad III, porta le patronyme Drăculea, « fils de Dracul ». Pour éviter toute confusion, le nom de Dracul sera réservé au père, et le fils sera désigné comme Vlad III ou Vlad l’Empaleur (Țepeș). Vlad II bénéficia du soutien politique de Sigismond et devint prince de Valachie en 1436. Toutefois, son pouvoir demeura fragile. Les rivalités dynastiques, les ambitions des boyards et les pressions ottomanes compromettaient constamment la stabilité du trône. Les successions valaques obéissaient à des règles complexes, dans lesquelles la légitimité dynastique ne suffisait pas toujours à garantir l’accès au pouvoir.

Les premiers princes de Valachie pratiquaient une politique matrimoniale et dynastique complexe. La succession reposait largement sur l’appartenance à la lignée princière, sans que la légitimité du mariage des parents constitue toujours un critère déterminant. Vlad II eut plusieurs fils, dont Vlad III, futur Vlad l’Empaleur. Vlad II dut composer avec les forces politiques de son époque et rechercher des alliances tantôt auprès des souverains chrétiens, tantôt auprès des Ottomans. Ces changements d’allégeance, dictés par les circonstances, allaient profondément marquer le destin de ses fils, notamment celui de Vlad III.

En 1437, Sigismond de Luxembourg rendit son dernier souffle, privant la famille d’un protecteur important. La situation politique de la Valachie devint encore plus instable, et Vlad II dut préserver son autorité face aux rivalités internes et aux ambitions des royaumes voisins.

Vlad Țepeș, Vlad l’Empaleur

Vlad dracul

Vlad n’avait qu’une idée en tête. Reconquérir ce qu’il estimait lui revenir de droit, à savoir le trône de Valachie. Son règne allait être marqué par une volonté farouche de renforcer l’autorité princière, de soumettre les boyards et de résister aux ambitions ottomanes.

La formation intellectuelle et politique de Vlad III reste mal connue. Il aurait, dès son plus jeune âge, montré une fascination pour la torture, les supplices et une prédilection précoce pour les châtiments spectaculaires. Il passa une partie de sa jeunesse comme otage à la cour ottomane, aux côtés de son frère Radu. Cette captivité lui permit de découvrir les pratiques politiques et militaires de l’Empire ottoman, mais rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’il y étudia systématiquement les techniques de torture qu’il employa par la suite.

Après la mort de son père et les bouleversements qui en découlèrent, Vlad chercha à reprendre le trône de Valachie. Ses premières tentatives échouèrent, mais il finit par bénéficier de circonstances favorables. En 1456, il devint prince de Valachie pour la deuxième fois, après un premier règne très bref en 1448. Les récits consacrés à son accession au pouvoir évoquent parfois le passage d’une comète, interprétée comme un signe du destin. Il s’agit sans doute de la comète de Halley, effectivement visible en 1456, ce qui donne une base historique à l’anecdote. En revanche, l’affirmation selon laquelle Vlad aurait fait graver cet astre sur sa monnaie pour célébrer son avènement n’est pas solidement attestée.

Vlad établit son pouvoir à Târgoviște, l’une des principales résidences princières de Valachie. La ville constituait un centre politique et administratif majeur. Les fortifications, les résidences princières et les bâtiments officiels permettaient d’y concentrer les instruments du pouvoir. Les boyards, membres de la noblesse valaque, jouaient traditionnellement un rôle déterminant dans la vie politique. Leur influence pouvait limiter considérablement celle du prince, et les luttes entre factions aristocratiques contribuaient à l’instabilité du trône. Vlad entreprit de réduire cette influence et de renforcer son autorité. Les traditions historiques lui attribuent une répression particulièrement violente des boyards qui lui étaient hostiles. Cette politique répondait à des objectifs politiques immédiats. Éliminer les opposants, prévenir les révoltes et consolider le pouvoir princier.

Un printemps (vers 1457 selon la plupart des historiens, 1459 selon d’autres sources), Vlad aurait puni les boyards tenus pour responsables de la mort de membres de sa famille. Selon ces récits, il les aurait fait arrêter pendant les fêtes de Pâques, avant de les contraindre, avec leurs familles, à rejoindre Poenari pour participer à la reconstruction de la forteresse. La tradition populaire précise que certains prisonniers furent empalés tandis que d’autres furent conduits, enchaînés, jusqu’au chantier. Là, sous la menace de sévères châtiments, ils auraient travaillé à la reconstruction de l’ancienne citadelle.

La forteresse de Poenari, dont les ruines subsistent aujourd’hui, est étroitement associée à la mémoire de Vlad l’Empaleur. Les récits populaires évoquent également des passages secrets et des salles souterraines où le prince aurait pratiqué de mystérieux rituels. Ces histoires appartiennent toutefois au domaine de la légende. Une flamme dorée apparaîtrait parfois dans le ciel nocturne pour signaler l’emplacement d’un trésor confisqué aux boyards. Quiconque tenterait de s’en emparer serait frappé par une malédiction.

Pour consolider son pouvoir, Vlad s’appuya sur des hommes qui lui étaient personnellement fidèles. La redistribution de terres et de biens confisqués à ses adversaires lui permit de constituer un réseau de partisans dépendant directement de sa faveur. Cette politique contribua à affaiblir les grandes familles aristocratiques et à renforcer l’autorité du prince.

Décrit comme un souverain imposant une discipline rigoureuse à ses sujets et à ses agents, les châtiments sévères qu’il infligeait à ceux qu’il accusait de trahison, de vol ou de désobéissance participèrent à sa réputation de tyran. Une célèbre anecdote raconte que des envoyés du sultan se présentèrent à sa cour. Selon la coutume ottomane, ils saluèrent le prince sans retirer leur turban. Interrogés, ils répondirent que tel était l’usage de leur pays, même devant le sultan. Vlad aurait alors déclaré qu’il voulait conforter cette coutume, et fit clouer leurs turbans sur leurs têtes.

« C’est ainsi que j’encouragerai toujours vos belles coutumes », aurait-il lancé.

Cette histoire, souvent reprise dans les récits consacrés à Vlad l’Empaleur, illustre la manière dont les chroniqueurs ont construit l’image d’un souverain usant de la terreur pour imposer son autorité. Faute de corroboration indépendante, il s’agit d’un récit attribué aux sources anciennes plutôt que d’un fait établi.

Le prince et ses sujets

Pour mieux observer la vie dans les campagnes et vérifier que chacun accomplissait ses tâches, Vlad aurait parcouru ses terres incognito, notamment durant la nuit. Déguisé, il cherchait à découvrir les conditions de vie de ses sujets, la manière dont ils travaillaient et les rumeurs qui circulaient dans le pays. Certaines anecdotes lui attribuent des visites impromptues chez les paysans, auxquels il posait toutes sortes de questions.

Une ballade populaire évoque les méthodes employées par le prince pour imposer une discipline rigoureuse à ses sujets. Un jour, Vlad aurait rencontré un paysan vêtu d’une blouse trop courte. Ses chausses, tissées à la main, étaient si usées que les cuisses du malheureux apparaissaient par endroits. À la vue de cet accoutrement, le prince lui aurait immédiatement ordonné de se présenter à la cour.

— Es-tu marié ? lui demanda-t-il.

— Oui, Seigneur.

— Ta femme aime assurément paresser. Comment se fait-il que ta blouse ne couvre même pas tes fesses ? Une femme incapable de prendre soin de son mari ne mérite pas de vivre dans mon royaume. Qu’elle périsse !

— Pardon, Seigneur, mais je suis très satisfait de mon épouse. Elle ne quitte presque jamais la maison et mène une vie honnête.

— Tu seras bien plus satisfait d’une autre femme, puisque tu es toi-même un homme digne et valeureux.

Entre-temps, des soldats seraient allés chercher la malheureuse, que le prince aurait fait empaler. Vlad aurait ensuite donné au paysan une nouvelle épouse, en prenant soin de lui montrer le sort réservé à la précédente. Terrifiée, la jeune femme se serait mise au travail avec tant d’ardeur qu’elle en aurait oublié de manger. Selon la légende, elle aurait même placé le pain sur une épaule et le sel sur l’autre afin de poursuivre ses tâches sans interruption. Par ce zèle, elle espérait satisfaire son mari davantage que ne l’avait fait sa prédécesseure et, surtout, échapper à la colère du prince.

Comme bien d’autres récits consacrés à Vlad, cette anecdote relève davantage de la tradition populaire que de l’histoire documentée.

Le banquet des mendiants

Les récits consacrés au prince décrivent une répression impitoyable des voleurs, des mendiants et des vagabonds. Selon certaines chroniques, cette politique aurait instauré un climat de peur tel que chacun redoutait de s’écarter des règles imposées par le souverain.

Une histoire particulièrement célèbre, diffusée dans plusieurs langues, notamment en allemand et en russe, raconte comment Vlad aurait voulu débarrasser la Valachie de ses mendiants, de ses malades et de ses miséreux.

Un jour, le prince aurait fait proclamer dans tout le pays que les vieillards impotents, les malades, les estropiés, les pouilleux, les aveugles et les vagabonds étaient conviés à un grand festin offert à Târgoviște. Le moment venu, la ville se remplit de pauvres, de mendiants et de personnes infirmes. La foule était si nombreuse que les rues semblaient incapables de l’accueillir. Les serviteurs du prince distribuèrent des vêtements neufs aux invités, puis les conduisirent dans une vaste maison où des tables avaient été dressées. Émerveillés par tant de générosité, les convives se félicitaient entre eux :

— Le prince a certainement été touché par la grâce !

Une fois attablés, ils découvrirent devant eux un véritable festin : vins fins, viandes succulentes et mets abondants. La somptuosité du banquet, racontent les chroniqueurs, aurait dépassé toutes leurs espérances. Les convives mangèrent et burent jusqu’à l’excès. Beaucoup, ivres, ne parvenaient plus à articuler un mot intelligible lorsque, soudain, des flammes et une épaisse fumée commencèrent à envahir les lieux. Le prince aurait ordonné d’incendier la maison. Les invités se précipitèrent vers les portes, mais celles-ci étaient verrouillées. Les flammes progressèrent rapidement, dévorant tout sur leur passage, tandis que s’élevaient les cris, les hurlements et les gémissements des victimes. Les supplications demeurèrent sans réponse. Les convives, pris au piège, se bousculaient et s’étreignaient désespérément, appelant à l’aide sans que personne puisse les secourir. Certains moururent asphyxiés, d’autres furent réduits en cendres, tandis que beaucoup périrent dans les flammes. Lorsque l’incendie s’éteignit, la maison n’était plus qu’un amas de ruines.

Cette histoire figure parmi les récits les plus célèbres attribués à Vlad l’Empaleur. Son authenticité et les circonstances exactes de l’épisode restent toutefois difficiles à établir.

Le repas au milieu des empalés

Vlad tepes empales

Un manuscrit russe attribué à l’ambassadeur Fiodor Kouritsyne rapporte une autre anecdote macabre :

« Un été, Vlad Dracul (le texte russe désigne ainsi le prince) fit dresser sa table au milieu des cadavres empalés et ordonna qu’on lui serve son repas en ce lieu. Émule d’Assurbanipal, il affirmait prendre plaisir à manger et à boire parmi ceux qu’il délivrait chaque jour du fardeau de la vie.

Un jour, l’un de ses échansons, incapable de supporter l’odeur des corps en décomposition, se boucha le nez et détourna la tête. Le maître lui demanda la raison de ce geste.

— C’est que, bredouilla le malheureux, je ne supporte pas cette puanteur.

Vlad fit alors dresser un pieu deux fois plus haut que les autres et ordonna qu’on y empalât l’échanson.

— Ce pieu, déclara-t-il, t’élèvera au-dessus de ce bas monde et, de la sorte, l’odeur ne t’atteindra plus. »

Ce récit, transmis par la tradition historique, contribue à l’image d’un souverain qui aurait utilisé l’humiliation, la violence et la peur comme instruments de gouvernement.

Une réputation qui traversa les siècles

La terreur inspirée par la menace de l’empalement aurait été telle que, selon certaines chroniques, les voleurs et les brigands disparurent presque entièrement durant le règne de Vlad. Le souvenir de ses cruautés demeure profondément ancré dans le folklore roumain. Qu’elles aient été exagérées ou non, les accusations portées contre lui contribuèrent à faire de Vlad un homme redouté et haï. Sa détermination militaire, ses méthodes de répression et ses incursions en territoire ennemi renforcèrent cette réputation.

En 1462, après une campagne militaire contre les Ottomans, Vlad perdit le soutien de plusieurs alliés. Le roi de Hongrie, Matthias Corvin, le fit arrêter et emprisonner. Les circonstances précises de cette arrestation, notamment les accusations de trahison qui la justifièrent, restent liées aux conflits politiques de l’époque. Vlad demeura prisonnier en Hongrie pendant plusieurs années. Il retrouva finalement le pouvoir en Valachie en 1476, mais son dernier règne fut de courte durée. Il mourut la même année, au cours d’affrontements militaires dont les circonstances exactes restent incertaines.

Selon les récits traditionnels, ses ennemis lui tranchèrent la tête et l’envoyèrent au sultan ottoman comme preuve de sa mort. Cette fin tragique contribua à fixer durablement sa place dans la mémoire historique.

Le mystère de la sépulture

Personne ne connaît avec certitude le lieu où repose Vlad l’Empaleur. Selon une tradition ancienne, son corps aurait été inhumé au monastère de Snagov, situé sur une île au milieu d’un lac, non loin de Bucarest.

Monastere snagov

Fondé au XIVe siècle ou au début du XVe siècle par son grand-père, Mircea Ier, est associé à la mémoire de Vlad et à plusieurs récits mystérieux. Certaines traditions lui attribuent des travaux de reconstruction entrepris sous son règne. Cependant, l’identification de sa tombe demeure controversée.

À la fin du XVIIe siècle, le monastère de Snagov acquit une certaine notoriété dans le domaine de l’imprimerie religieuse roumaine. Sous l’impulsion d’Antim l’Ibère, alors imprimeur et futur métropolite de Valachie, l’établissement participa au développement de l’édition religieuse et à la diffusion de textes en roumain. La tradition populaire associa progressivement le lieu à une malédiction liée à la dépouille du prince. Selon une légende, un violent orage aurait détruit l’une des chapelles du monastère quelque temps après sa mort. D’autres récits évoquent des événements tragiques qui auraient renforcé la croyance en une présence maléfique.

En 1830, le général russe Pavel Kisselev transforma le monastère en prison. Une tradition locale rapporte que la passerelle reliant l’établissement à la terre ferme se serait effondrée sous le poids d’une colonne de prisonniers, provoquant la mort de cinquante-neuf personnes, précipitées dans les eaux du lac, les fers aux pieds. Aucune source ne permet toutefois de le confirmer.

En 1931, l’historien Nicolae Iorga et l’archéologue Dinu V. Rosetti s’intéressèrent à l’histoire du site. Des fouilles archéologiques furent menées au début des années 1930, mais les vestiges découverts ne permettent pas d’identifier avec certitude la sépulture de Vlad III. Pour les habitants de Snagov, la figure légendaire du terrible Empaleur continue néanmoins de hanter la petite église du monastère.

Bien plus tard, Bram Stoker reprit le nom Dracula pour son célèbre roman publié en 1897, contribuant ainsi à la naissance du mythe du vampire.

La princesse Alexandra Caradja

Descendante de la lignée de Vlad Țepeș, la princesse Alexandra Caradja est née en 1920. Chassée de Roumanie par le régime communiste, elle s’exila à Paris, où elle s’efforça de réhabiliter l’image de son illustre ancêtre, qu’elle estimait injustement accusé de cruauté et de sanguinaire brutalité.

« C’est son époque qui était cruelle, et non lui », déclara-t-elle.

Depuis plusieurs années, la princesse Caradja défendait la mémoire de son ancêtre et dénonçait l’amalgame régulièrement établi entre le personnage historique de Vlad l’Empaleur et le vampire imaginé par Bram Stoker. À ses yeux, le folklore qui s’était développé autour de Vlad relevait d’une construction déformante qu’elle ne cessait de contester.

Au cours d’une interview réalisée à Paris le 15 juillet 1996, elle exposa sa vision de l’histoire familiale et les raisons pour lesquelles elle souhaitait réhabiliter Vlad Țepeș.

« Il est temps de faire la différence entre le vampire de Bram Stoker et Vlad Țepeș. Nous sommes de la dynastie des Basaraba, qui règne depuis près de mille deux cents ans en Roumanie. Les Basaraba ont donné leur nom à cette province de Roumanie, la Bessarabie, ainsi quarante-six princes régnants, dont le troisième était Vlad Țepeș !

Ma famille a eu deux branches, celle des Dănești et des Drăculești. Tout ce qui est dit à propos de Vlad est un tissu de contresens. Par exemple, on prétend que l’on met des numéros à nos gouvernants, Vlad Ier, Vlad II, Vlad III, comme on le faisait pour les rois de France. Or, c’est entièrement faux, nous ne numérotons pas nos rois, nous leur donnons des surnoms : Vlad l’Empaleur, Vlad le Moine, Vlad le Beau.

Autre erreur à rectifier. On parle de Dracula, mais ce mot n’existe pas en roumain ; on emploie le mot « Drăculea », qui veut dire « fils de », donc fils de Vlad Dracul. On n’avait jamais fait de parallèle entre le Dracula du roman et le personnage réel de Vlad l’Empaleur avant les années 70, où parut le livre In Search of Dracula, de Florescu et McNally. Même dans les années 30, lorsque le film de la Universal avec Bela Lugosi est sorti, personne n’avait jamais fait un tel rapprochement.

On fait de Vlad Țepeș un être sanguinaire pour une raison très simple, c’est que ses exploits ont marqué les esprits à un tel point que l’on a fini par exagérer la portée de ses actes véritables. Il faut savoir qu’après des décennies de tentatives turques pour s’emparer du territoire, Vlad fut le premier, avec un nombre de combattants inférieur à celui de ses adversaires, à mettre les Turcs en fuite ; et ce que l’on sait moins, ou que l’on n’a pas compris, c’est que l’empalement était déjà une pratique courante. Les armes de l’époque, il faut s’en souvenir, étaient des lances, des sabres, des épées ; en somme, des armes tranchantes qui ne faisaient rien d’autre qu’empaler ! Mais l’imagination s’est laissée déborder à propos du nombre des victimes supposées et de la façon dont elles l’ont été.

Ainsi, lorsque l’on parle du massacre de vingt-cinq mille victimes turques, il faut savoir qu’en fait Vlad, qui ne disposait que de douze mille soldats, a inventé la guerre psychologique. Il a cherché ce qui pourrait faire reculer les Turcs pour éviter une confrontation qui lui serait fatale, étant donné la disproportion entre le nombre de ses soldats et celui de ses adversaires. Il a appris que la chose la plus horrible pour un musulman était de voir profaner un cadavre. Vlad a donc utilisé cette crainte pour effrayer ses ennemis.

Contrairement à la légende, Vlad l’Empaleur n’a jamais empalé de gens vivants, mais il a joué avec le tabou suprême qui effrayait les Turcs : « l’empalement de cadavres », car, dans la religion musulmane, le cadavre est sacré et sa profanation interdite. Afin d’intimider le sultan et d’effrayer ses troupes, Vlad a donc donné l’ordre d’empaler tous les soldats morts abandonnés sur le champ de bataille. Lors d’une première attaque de troupes turques, il a donc fait empaler la première vague d’attaquants tués et, lorsque la seconde vague est arrivée, ce fut pour elle la consternation de trouver des milliers de cadavres empalés, et les troupes turques ne purent que rebrousser chemin, horrifiées devant une forêt de corps empalés.

Vlad avait compris que la meilleure façon d’être respecté était de faire régner la peur. Politique qu’il appliqua sur son propre territoire, envers ses propres sujets. Ainsi, l’histoire du gobelet d’or sur la margelle du puits de chaque village est vraie ! Il y avait bien un gobelet d’or sur chaque fontaine, chaque puits, mais personne ne les a jamais volés, car Vlad promettait de punir de mort tous les gens qui se trouveraient à proximité de la fontaine ou du puits au moment où le gobelet d’or serait volé. Ce qui était une excellente menace empêchant tout vol.

Contrairement à ce que l’on raconte un peu partout, ce n’est pas Vlad l’Empaleur qui a créé Snagov, mais son père. Et les fouilles archéologiques qui ont été faites en 1933-1934 l’ont été par ma famille, par mon père et mon grand-père. On y a trouvé la bague de Drăculea avec ses armes, son sceau. Vlad Țepeș a fait reconstruire Poenari, il a vécu à Târgoviște, mais il n’est jamais allé s’installer dans d’autres villes ; peut-être les a-t-il seulement « traversées » ?

D’autre part, il n’a pas été contraint de renoncer à la religion orthodoxe ; il est devenu catholique parce qu’il voulait épouser la sœur de Matthias Corvin, qui était catholique. C’est là la vraie raison de sa conversion au catholicisme.

Quant à la haine des Turcs, elle s’explique ainsi : un jour, il fut invité par les Turcs en tant que prince de Valachie. Or, au lieu d’être accueilli par ses hôtes avec les honneurs dus à son rang, on lui a mis les fers aux pieds et on l’a jeté dans un cachot sans ménagement. Ainsi, il s’est senti à la fois trahi et humilié, et c’est une chose qu’il n’a jamais pu ni oublier ni pardonner. »

Pour conclure, Alexandra Caradja résumait sa position ainsi :

« Ce n’est pas la peine d’enfumer le Diable, il est déjà assez noir ! »

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