La Hantise du Bobby Mackey’s Music World

Le puits du Bobby Mackey's Music WorldAu 44, Licking Pike, à Wilder, dans le Kentucky, se dresse le Bobby Mackey’s Music World, un club qui pourrait sembler des plus banals s’il n’était réputé abriter une Porte d’Entrée vers l’Enfer.

Petite Décoration

D’aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, Robert Randall Mackey, que tout le monde appelait Bobby, avait toujours aimé la musique Country. En 1978, le chanteur était bien connu dans le nord du Kentucky, il avait enregistré plusieurs albums, et il pensait s’installer à Nashville, dans le Tennessee, pour y devenir une star. Jamais il n’avait jamais songé à acheter de nightclub mais pour une étrange raison, quand il visita la vieille salle de spectacle abandonnée près de la rivière Licking, il sut qu’elle était faite pour lui. Il n’y était jamais venu et pourtant, quand il marchait dans le bâtiment, il semblait le connaitre depuis toujours. Bobby avait l’impression d’être rentré chez lui après une longue absence.

Au cours de l’après-midi, le chanteur y retourna en compagnie de Janet, son épouse, mais en apercevant la vieille bâtisse la jeune femme ressentit un inexplicable malaise. Ignorant ses appréhensions, elle ouvrit la portière de la voiture et elle s’apprêtait à en descendre quand elle crut voir quelque chose se déplacer au sommet des marches qui menaient au rez-de-chaussée.  » Bobby, tu as vu ça? lui demanda-t-elle, hésitante. Cette porte métallique s’est ouverte toute seule.  » Mais son mari se mit à rire puis lui prenant la main, il la conduisit jusqu’au seuil.

A l’intérieur, les tables et les chaises de bois étaient recouvertes de poussière, tout comme les tabourets renversés près du comptoir, mais Bobby ne s’attarda pas à ces petits détails. Dès qu’il aperçut la scène il s’empressa d’y monter et soudain il se mit à crier:  » Hey, Madame, attendez une minute! Hey, Madame, attendez!  »
Surprise, Janet lui demanda à qui il parlait et Bobby, confus, lui expliqua qu’il s’était laissé emporté par son imagination. Quand il avait sauté sur l’estrade, il avait cru apercevoir une femme en robe blanche et aux longs cheveux bruns traverser la pièce juste devant le bar et disparaitre dans l’obscurité. Un frisson glacé traversa la jeune femme. L’air était étouffant, il lui rappelait celui d’un tombeau, et elle songea avec effroi que quelque chose allait la tuer si elle ne sortait pas immédiatement. Cherchant la source de son malaise, elle parcourut lentement la pièce des yeux et de l’un des recoins obscurs, des milliers de regards haineux semblèrent lui répondre.
D’une voix étranglée, elle supplia son mari de descendre et il finit par céder, déçu. Une fois dehors, elle se retourna une dernière fois pour regarder le vieux bâtiment de pierre. Par l’entrebâillement de la porte, deux yeux de braise semblaient la fixer. La jeune femme cligna rapidement des paupières et quand elle regarda à nouveau, ils avaient disparu. Janet devinait que quelque chose de mauvais, quelque chose de dangereux se dissimulait entre ces murs mais son mari était tellement enthousiaste que rien n’aurait pu l’arrêter.

Janet et Bobby en 1991

Janet et Bobby en 1991

Au printemps 1978, Bobby et Janet Mackey devenaient officiellement propriétaires du bâtiment situé au 44, Licking Pike et quelques jours plus tard, Carl Lawson, un jeune homme d’une vingtaine d’années, se présentait à la porte de l’établissement:  » S’il y a quelque chose que vous voulez savoir à propos de cet endroit, je suis votre homme. Je sais où tout se trouve. Vous savez, les boites à fusibles, les interrupteurs, et tout le reste. En fait, j’ai travaillé ici pour les deux derniers propriétaires. J’ai vu de tout! J’ai vu un homme se faire tirer dessus ici, et en mourir. Mon Dieu! Cet endroit a une histoire derrière lui que personne ne croirait!  »

Carl leur signala également qu’il était disponible s’ils avaient besoin de quelqu’un et immédiatement Bobby lui proposa une place d’homme à tout faire, lui disant que s’il acceptait, il pouvait prendre un balai et de commencer à travailler sur le champ: il y avait des montagnes de déchets et de débris à transporter à l’extérieur et de nombreux murs à repeindre. Pour une raison étrange, Bobby s’était pris d’affection pour Carl dès qu’il l’avait vu. Le jeune homme lui paraissait calme, agréable et surtout, il lui semblait digne de confiance.

Le lendemain matin, pendant que Carl se préparait à repeindre la Salle du Casino, Janet, qui était enceinte et ne pouvait donc pas effectuer de durs travaux, prit un balai et commença à nettoyer la Salle de Spectacle. Au bout d’un moment, fatiguée, elle décida de faire une pause et partit à la recherche de Carl. N’ayant pas trouvé le jeune homme dans la Salle du Casino comme elle le pensait, Janet s’apprêtait à quitter la pièce quand un froid perçant la traversa, la faisant frissonner. Brusquement, son corps se mit à trembler convulsivement et un murmure s’éleva du néant:  » Partez!  » La voix répéta une nouvelle fois son ordre, et ses mots résonnaient comme un tocsin. Janet aurait voulu crier, mais aucun mot ne sortait de sa bouche; elle aurait voulu courir, mais ses jambes ne semblaient plus la soutenir. L’échelle posée contre le mur se mit alors à vaciller et la jeune femme la fixa du regard, incapable de bouger. Elle ne parvint même pas à lever les bras pour se protéger. Elle ferma simplement les yeux, et attendit la mort. Soudain, deux mains la saisirent par les épaules et la tirèrent brusquement en arrière. Un fracas assourdissant retentit alors dans la pièce, soulevant un épais nuage de poussière grisâtre et Janet se mit à sangloter.

 

Carl Lawson

Carl Lawson en 2006

Carl aida la jeune femme tremblante à s’assoir sur une chaise, puis s’asseyant juste en face d’elle, il lui annonça que le temps des explications était venu.
 » Il y a quelques années, cet endroit était un casino appelé le Latin Quarter. Tous les gangsters venaient ici pendant la Prohibition. Des rumeurs disent que de nombreux meurtres ont été perpétrés ici à cette époque, et c’est probablement vrai. La mafia gardait beaucoup de choses secrètes, vous savez.
Il y a quelques années, j’étais seul à nettoyer le club. Il pleuvait fort, toutes les portes étaient fermées et je n’attendais pas de visiteurs. Quoi qu’il en soit, j’étais en train de travailler quand tout d’un coup, j’ai regardé vers le haut et il y avait cette femme, debout là. Elle m’a sacrément effrayé et, après avoir repris mon souffle, je lui ai demandé ce qu’elle faisait ici. Elle a eu un petit rire, un peu comme une petite écolière, et elle m’a dit qu’elle attendait que Robert Randall revienne pour elle.  »
 » Mon Dieu! C’est le nom de Bobby! A quoi ressemblait-elle, Carl?  » Janet n’était pas sure d’avoir envie de le savoir, mais en écoutant la description de Carl, elle se souvint de la femme que Bobby avait aperçue et son visage devint livide.
 » Comme je le disais avant, elle m’a dit qu’elle attendait que ce mec, Robert, revienne pour elle. Puis elle est devenue bizarre. Elle m’a alors raconté que Robert était son fiancé mais que comme son père ne l’aimait pas, alors il l’avait tué. Elle m’a dit que comme elle ne pouvait pas vivre sans lui, alors elle s’était suicidée ici!
Je pensais qu’elle était une folle échappée d’un asile. Je lui ai dit qu’elle devait sortir, mais elle a juste souri et elle m’a répondu qu’elle ne partirait pas tant que son Robert ne serait pas revenu pour elle. Elle m’a dit que quand il reviendrait, l’enfer s’ouvrirait, et qu’elle aurait besoin de mon aide. Puis elle est restée là, avec un regard innocent sur le visage, qui, je remarquais, était presque aussi blanc que la neige. Elle était vraiment pâle!  »

Comme la femme ne semblait pas vouloir partir, Carl s’était dirigé vers le bar et il avait pris le téléphone pour appeler la police mais quand il s’était retourné, elle avait disparu. Par la suite, il l’avait aperçue à plusieurs reprises, mais elle disparaissait toujours quand il tentait de l’approcher. Carl demanda alors à Janet si elle le croyait fou et elle lui répondit que non. Elle n’avait jamais vu de fantôme mais elle savait que quelque chose était là, avec eux. Quelque chose qui n’était pas de ce monde. Soulagé, le jeune homme lui confia alors que lorsqu’un danger approchait, Johanna, car tel était son nom, le prévenait en lui faisant sentir une odeur de roses, ce qui était arrivé juste avant que l’échelle ne tombe sur Janet, l’incitant à revenir au plus vite. Il y avait quelque chose de mauvais dans ce bâtiment et dès qu’il aurait compris de quoi il s’agissait, alors peut-être pourrait-il le combattre. En attendant, la jeune femme devrait se montrer prudente.

Dès que Janet se retrouva seule avec Bobby, elle lui raconta qu’une force invisible l’avait attaquée puis elle tenta de le convaincre de ne pas ouvrir la boite de nuit, mais il ne voulut rien entendre. Il s’en suivit une dispute si virulente qu’elle pouvait être entendue depuis le bar et Carl se félicita de ne pas y être mêlé. Le jeune homme retourna à la Salle du Casino et ramassant l’échelle, il la plaça contre le mur. Mais alors qu’il grimpait au sommet des échelons une pile de tables entassées contre un mur s’écrasèrent sur le sol. Regardant derrière lui, Carl aperçut une orbe irradiante qui flottait vers le bas de la pièce. Soudain, la boule lumineuse se mit à tourner, dégageant un léger bourdonnement, puis elle rebondit sur le sol et disparut dans le mur nord.
A ce moment-là quelque chose survola son visage et le jeune homme sentit son cœur se figer dans sa poitrine. La chauve-souris plongeait et remontait avec aisance, semblant se moquer de celui qui la regardait, impuissant sur son perchoir précaire. Autour de lui, l’hostilité était presque palpable. Après l’avoir nargué pendant quelques secondes, la chauve-souris disparut par la porte du fond et, au même moment, l’échelle se mit à branler violemment. Carl agrippa aux barreaux, les serrant tellement fort que ses jointures en blanchirent, puis, baissant les yeux, il s’aperçut que toute l’échelle était embrassée d’une même pulsation lumineuse qui tournait et vrombissait.
 » Laissez-moi tranquille! « , cria-t-il. Instantanément, la lumière disparut et des centaines de chauve-souris s’engouffrèrent dans la pièce. Le bruissement de leurs ailes et leurs cris aigus glacèrent l’esprit de Carl, figé en haut de l’échelle. Les chauves-souris zigzaguaient autour de la salle, rebondissant parfois d’avant en arrière comme si elles rencontraient d’invisibles murs puis elles se mirent à voler vers sa poitrine, leurs dents acérées luisantes de menaces. Elles fonçaient sur son tee-shirt noir, s’y agrippaient, et leurs griffes semblaient des aiguilles. Brusquement, deux chauves-souris commencèrent  à grimper vers son cou et Carl sauta en bas de l’échelle, terrifié. Saisissant une créature dans chaque main, il les frappa sur le sol avec la rage du désespoir. Puis, se servant de leurs corps comme de massues, il courut jusqu’à une table et tenta de se glisser dessous. Soudain, un fort battement de cœur, presque assourdissant, résonna dans la pièce et toutes les chauves-souris firent immédiatement demi-tour, comme une armée bien disciplinée.

Carl resta prudemment caché sous la table pendant que son rythme cardiaque ralentissait lentement puis un grondement perça le silence et un vent glacé balaya la salle à une vitesse incroyable, renversant les tabourets les uns après les autres comme des dominos.
Comprenant que la démonstration de force était terminée, le jeune homme sortit de sa cachette et se hissa sur une chaise. Son visage était d’une pâleur effrayante, il saignait du nez et sa chemise était déchirée. Comme plus rien ne semblait se produire, il se força à se lever et reprit sa tâche.

Le lendemain, Janet expliqua à Carl que son mari et elle se disputaient sans arrêt car il pensait que toutes ces histoires de fantômes étaient issues de son imagination. Comme la jeune femme paraissait particulièrement troublée, Carl lui demanda si elle se sentait assez bien pour travailler et Janet acquiesça en soupirant. Elle avait décidé de tout nettoyer avant l’ouverture, et ce jour-là, elle pensait s’occuper de la cuisine. Quand ils poussèrent la porte battante qui menait aux cuisines, elle ne put retenir un cri. Dans la pièce flottait une vieille odeur de moisissure, des toiles d’araignées décoraient tous les coins des plafonds, les armoires étaient recouvertes de taches de graisse et de la vaisselle sale s’alignait sur les étagères suspendues aux murs jaunâtres. Elle allait en avoir pour des heures. Soudain, un rire infernal s’éleva du sous-sol, puis une myriade de murmures, de chuchotements, de cris et de gémissements embrasèrent le bâtiment. Janet, qui tremblait violemment, se mit alors à crier aux esprits de les laisser en paix et un dôme de silence s’abattit sur la pièce. La jeune femme se tourna vers son employé, les yeux remplis de terreur. Elle n’en pouvait plus.
Alors qu’il tentait de la rassurer, un bruit effroyable retentit sous leurs pieds, comme si quelqu’un courait de pièce en pièce, refermant violemment les portes derrière lui, et Carl décida d’aller voir. Avant que Janet ait pu protester, il ramassa un tuyau de plomb qui gisait à ses pieds puis il disparut par la porte battante. Le vacarme avait maintenant cessé mais la jeune femme était pétrifiée de peur à l’idée de rester seule.

Janet s’empressa de se mettre au travail, espérant ainsi garder son esprit occupé jusqu’au retour de Carl. Quand elle fit tourner le vieux robinet rouillé de l’évier, un liquide brun en jaillit, suivi d’une eau claire. Elle attrapa un petit seau de plastique brun et le plaça sous le robinet mais soudain, le récipient commença à se remplir d’une substance noirâtre gluante et une odeur épouvantable submergea la pièce. Brusquement, une force se pressa contre elle, enveloppant ses bras invisibles autour de sa taille et la jeune femme se mit à crier. L’entité resserra un peu plus son étreinte, secouant violemment Janet de gauche à droite, puis elle commença à l’étouffer de ses mains immatérielles et tout devint flou autour d’elle. Soudain, la créature maléfique la souleva du sol puis, la poussant vers l’évier, elle tenta de lui enfoncer la tête dans le récipient rempli de l’étrange liquide. Alors, la lumière de la cuisine se mit alors à clignoter et la voix de Carl résonna dans le bâtiment: « Janet! Attends! J’arrive! « 

A ce moment-là, la chose relâcha son emprise et Janet s’écrasa sur sol. Carl avait entendu ses cris en arrivant au sous-sol et il s’était empressé de remonter les escaliers. Quelques secondes plus tard, il poussa la porte, brandissant son tuyau comme une épée, mais visiblement, ils étaient seuls dans la pièce. Janet était assise par terre, le regard vide, et avant que l’un des deux n’ait pu dire un mot, l’immonde rire retentit une fois encore. Les casseroles suspendues aux murs commencèrent alors à trembler puis brusquement, elles fendirent les airs et s’écrasèrent contre la porte.  » Sortons d’ici!  » cria Janet, et ils se mirent à courir.

Une fois dehors, Carl alluma fébrilement une cigarette, puis, après avoir pris une longue bouffée, il se tourna vers Janet, qui n’était pas loin de sombrer dans la folie:  » Quoi que ce soit là-dedans… il est après vous. Je veux que vous restiez loin d’ici pendant un certain temps. Je vous ai dit que je trouverais un moyen de battre cette chose, mais je ne peux pas le faire avec vous ici.  »
Janet hocha silencieusement la tête. Elle semblait perdue dans ses propres pensées quand soudain, un coup de klaxon la ramena à la réalité. Elle courut jusqu’à la voiture et s’y engouffra avant même que son mari n’en soit descendu. La jeune femme lui expliqua qu’elle voulait rentrer à la maison car elle se sentait mal, et, en voyant son visage livide, Bobby ne put que confirmer qu’elle semblait avoir besoin de repos. Il lui dit qu’il comprenait, que sa grossesse était probablement difficile, mais Janet lui répondit sèchement qu’il se trompait complètement. Elle lui avait déjà expliqué le problème: le bâtiment était hanté! Comme il ne voulait pas rentrer dans une nouvelle dispute Bobby garda le silence tout en songeant que s’il y avait eu des fantômes ou des esprits dans la boite de nuit, alors il les aurait vus lui-aussi.

Janet s’était tenue loin du bâtiment et trois jours s’étaient écoulés sans incident. Le matin du quatrième jour, équipé d’une grande éponge verte et d’un gros seau d’eau savonneuse, Carl venait tout juste de commencer à frotter le cuir de l’open bar quand brusquement, un parfum de roses se mit à flotter dans l’air et un murmure ténu s’éleva de la salle de spectacle, caressant ses oreilles:  » Sortez!  » Ces mots sonnaient plus comme un avertissement que comme une menace mais avant que Carl n’ait pu esquisser un geste, une vingtaine de verres posés sur le bar commencèrent à voler et allèrent se briser contre le mur d’en face. Les tabourets se mirent alors à danser, basculant les uns après les autres, et une odeur rance envahit la pièce. Puis le bruit de boules de bowling roulant sur le sol et percutant des quilles de bois résonna dans la salle, suivi d’un rire démoniaque. Hystérique, Carl se mit à crier:  » Viens dehors en face de moi! C’est quoi ton problème, tu as peur?  »
Deux mains invisibles saisirent alors l’imprudent par l’arrière du cou et le projetèrent dans les airs comme une poupée de chiffon. Son corps percuta le mur près des portes et il s’effondra sur le carrelage noir comme un sac de pierres.

Quand il leva les yeux, Carl vit une silhouette immobile debout au centre de la pièce. L’apparition ressemblait à un spectre mais les traits de son visage étaient encore distincts. Il avait des cheveux bruns, courts, avec une raie sur la côté. Son regard froid était perçant et une corde de pendue était enroulée autour de son cou. Comprenant qu’il était venu pour le tuer, Carl sauta sur ses pieds et courut dans le couloir. Quand il arriva à l’entrée, le sinistre rire se perdit dans les murs, englouti par le bâtiment lui-même. Une fois dehors, le jeune homme leva les yeux, et dans le bureau principal, il aperçut deux yeux rouges fixés sur lui. Puis le visage apparut, celui de l’entité qu’il avait affrontée quelques secondes plus tôt:  » Je reviendrai! Fils de pute! Tu ne me chasseras pas! C’est toi qui dois partir! Je vais aller chercher de l’eau bénite! Tu m’entends?  »
Carl ferma la porte à clefs et jetant un coup d’œil vers la fenêtre, il vit que l’esprit avait disparu. Il monta dans sa voiture, lança un regard noir au bâtiment et partit mettre sa menace à exécution. Il conduisait sur la route Nine quand la pédale de l’accélérateur se retrouva brusquement collée au plancher. La voiture prit de la vitesse, fit quelques embardées, puis une force invisible sembla tourner ses roues vers un semi-remorque et Carl se mit à crier. Soudain, une odeur de roses remplit l’habitacle, et, sans raison apparente, la voiture se retrouva libérée. Carl manœuvra rapidement pour changer de trajectoire et dès qu’il le put, il s’arrêta sur le côté de la route. Ébranlé, le jeune homme saisit le volant de ses deux mains et se pencha en avant. Johanna lui avait sauvé la vie.
Une fois calmé, il fit le tour de la voiture et s’aperçut que l’un des pneus était crevé. Comme il n’avait rien pour la changer, il se mit à marcher, ruminant sa future vengeance:  » Je vais revenir dans ce bâtiment avec de l’eau bénite et tout bénir dans cet endroit! Je me débarrasse de tout ce qui est là-dedans… ce soir!  »

Carl avait emprunté quelques livres sur la démonologie à la bibliothèque locale et il était en train de lire sur son lit quand l’émetteur posé sur sa tablette de nuit se mit à crépiter:  » Attention, à tous les combattants de la Wilder Volunteer Fire! Il y a un incendie confirmé au 44 Licking Pike!  » Le jeune homme, qui était pompier volontaire, sauta sur ses pieds, laissant retomber le livre sur son lit. C’était l’adresse de la boite de nuit.
Quand il arriva sur les lieux, des flammes dansaient et léchaient toute l’aide sud du bâtiment et une épaisse fumée noire sortait du toit, mais trente minutes plus tard, l’incendie était maitrisé. Carl aidait ses camarades à porter un tuyau quand il aperçut Bobby au milieu de la foule. Comme il fumait, le jeune homme s’attendait à être blâmé, mais ce ne fut pas le cas. Bobby lui demanda quelle était l’étendue des dommages, et quand Carl lui apprit que l’aile sud devrait être démolie, il prit la nouvelle avec philosophie. Les deux hommes firent alors une rapide inspection des bâtiments, et Bobby soupira, soulagé. Les dégâts étaient bien moins importants que ce qu’il craignait. Carl lui proposa de monter vérifier l’état du bureau à l’étage, mais Bobby, s’imaginant que sa femme avait entendu parler de l’incendie et qu’elle s’en inquiétait, souhaitait rentrer chez lui pour la rassurer. Il proposa à Carl d’aller voir s’il le voulait, soulignant qu’il n’y trouverait rien de plus qu’un peu de fumée et de suie.

Tentant d’ignorer la peur qui le dévorait, Carl regarda les escaliers sombres qui menaient au bureau et un frisson le parcourut. Il avait envie de faire demi-tour mais quelque chose en lui le poussait à avancer. Une fois en haut, il éclaira la pièce de sa lampe de poche et fut soulagé de constater qu’elle était vide. Convaincu que tout allait bien, il se tournait pour partir quand soudain la porte se referma brutalement. Puis un ricanement obscène remplit la salle, et une voix rauque s’éleva dans les airs, moqueuse:   » Où est ton eau bénite?  »
S’obligeant à fixer la porte pour éviter de voir le spectre, Carl lui demanda de révéler son nom et la voix éraillée lui répondit:  » Le nom est Alonzo. Est-ce que tu crois vraiment que je vais te laisser me chasser? Il y a beaucoup d’entre nous ici, plus que tu ne le penses. Tu ferais mieux de rester en dehors de notre entreprise ou tu vas mourir et tu ne mourras pas en jouant.
– Qu’est-ce que ça veut dire?
– Tu le sauras si tu continues à interférer.
– Je ne peux pas vous aider si vous ne me laissez pas savoir ce que vous voulez. Vous avez mis le feu non?
– Exactement!  »
L’esprit se mit à rire puis brusquement, il disparut. Une fois de plus, Carl se retrouvait seul mais il sentait encore les yeux de l’entité posés sur lui. Soudainement pris de panique, le jeune homme ouvrit la porte et dévala les escaliers. En arrivant sur le trottoir, il s’effondra à genoux, haletant. La foule, toujours amassée autour du bâtiment, le regardait, intriguée. Alors, Carl s’obligea à se relever puis il se dirigea vers le camion et entreprit d’aider ses camarades à recharger le matériel comme si rien n’était.

Les jours se changèrent en semaines. Carl travaillait toujours dans la boite de nuit, nettoyant la suie qui recouvrait les murs mais aucun esprit ne s’était manifesté depuis l’incendie, et il se sentait presque rassuré.

Le Bobby Mackey's Music World

Le Bobby Mackey’s Music World

Le 23 août,  en arrivant au nightclub, Carl fut surpris de constater que la voiture de Bobby était déjà garée devant le bâtiment et que sa femme était avec lui. Comme son mari devait descendre en ville pour affaires, Janet avait décidé de venir travailler au bureau. Dans la grande salle spectacle, des tables avaient été alignées le long des murs, chacune recouverte d’une nappe, et des boites de petits cendriers ronds s’entassaient dans un coin. Le jour de l’ouverture approchait. Pendant que Carl descendait au sous-sol chercher les nouvelles ampoules qu’il devait installer dans la salle, Janet monta au premier étage et ouvrit la porte de la petite pièce lambrissé. Elle venait tout juste de pousser la chaise collée au bureau quand soudain, elle prit conscience d’une présence. Parcourant la pièce des yeux, la jeune femme tenta de se convaincre qu’elle n’avait rien à craindre mais alors qu’elle se tournait vers le bureau, l’atmosphère devint glaciale et ses narines se remplirent d’une puanteur écœurante. Puis brusquement, une force sembla s’abattre contre son dos, entourant sa taille de ses bras invisibles, et Janet se mit à crier.

Carl était en train de porter les ampoules à l’étage quand la porte du sous-sol se referma devant lui. Il posa la boite en carton sur le sol de terre battue et, les yeux rivés sur la porte, il attendit que l’intrus la franchisse. Comme il se tenait là, immobile, il aperçut du coin de l’œil quelque chose se déplacer sur sa gauche. Immédiatement il se tourna et, fixant le couloir bordé de larges poutres de bois, il demanda, sans vraiment vouloir connaitre la réponse:  » Qui est là?  » Le couloir était fermé par un mur gris et deux portes s’ouvraient sur de petites cabines qui étaient autrefois utilisées comme vestiaire, du temps du Latin Quarter. Soudain, le bruit d’un puissant battement de cœur remplit le sous-sol et bientôt il devint si intense que le jeune homme dut coller la paume de ses mains contre ses oreilles pour tenter d’en assourdir l’écho. Puis brusquement, il songea à Janet, qui était seule au premier, et l’angoisse l’étreignit.

La jeune femme se tordait, se débattait, luttant pour se libérer de l’emprise. Soudain, inexplicablement, l’entité la libéra et la porte du bureau se mit à claquer. Sans hésiter, Janet courut jusqu’aux escaliers et elle commença à descendre mais brusquement, la force la poussa et elle tomba en avant, cognant sur chaque marche. Ayant apparemment réussi à éviter le pire, elle atterrit sur ses genoux et un murmure démoniaque descendit alors jusqu’à elle:  » Dégage!  »

Escaliers du Premier Étage

Escaliers du Premier Étage

De son côté, Carl ne parvenait pas à sortir du sous-sol, qui baignait maintenant dans une odeur de roses. Furieux, il jeta frénétiquement son pied droit contre la porte, puis il se mit à crier, les yeux brillants d’une froide colère:  » D’accord! Vous voulez une guerre… vous l’avez!  » Instantanément l’air se réchauffa, puis un fort vrombissement s’échappa de l’une des pièces du fond et un gros essaim de guêpes jaunes commença à se rassembler au milieu du couloir. Sidéré, le jeune homme regardait sans bouger les guêpes qui faisaient des cercles dans l’air quand brusquement, elles s’élevèrent d’un même mouvement et se jetèrent sur lui. Alors, sans chercher à comprendre, Carl se précipita dans l’un des dressing rooms et, juste au moment où l’essaim l’atteignait, il claqua violemment la porte sur lui.

La porte en bois contre laquelle il appuyait son dos semblait pulser sous les vibrations des insectes dont elle était recouverte. Devant lui, la pièce était tellement sombre qu’il n’en distinguait même pas les contours. Carl sortit son Zippo de la poche droite de son jean et l’alluma. La petite flamme ne dégageait pas beaucoup de lumière mais elle se reflétait dans les miroirs et sur les murs blanchâtres, ce qui lui permettait de voir. Des coiffeuses avaient été disposées tout autour de la salle, qui était remplie de chaises et de tabourets cassés. Comme il continuait à fouiller la pièce des yeux, soudain il lui sembla distinguer quelque chose sur l’un des grands miroirs à sa gauche. L’observant plus attentivement, il s’aperçut que l’image ne se reflétait pas dans le miroir, mais qu’elle se trouvait derrière la glace. Deux lueurs rougeâtres brillaient d’un mal qui ne pouvait provenir que des entrailles des enfers. Puis un visage humain se dessina autour de ces deux braises et en quelques secondes, apparut une sorte de tête à la peau écorchée. Alors qu’il fixait, stupéfait, l’apparition démoniaque, soudain un bras squelettique surgit du miroir, et, pointant un doigt menaçant vers son visage, la créature lui dit:  » Pars d’ici ou meurs.  »

 » Qui êtes-vous?  » demanda le jeune homme, la gorge serrée par la peur.  » J’ai beaucoup de noms! Certains m’appellent L’Ancien. D’autres L’Étoile du Matin! » répondit la créature en un grognement rauque et menaçant.  » Tu t’es introduit sur mon sol sanctifié. Le sol de mes enfants, qui m’ont suivi et m’ont bien servi! Si tu continues à t’en mêler, tu mourras d’un millier de morts. Je t’ordonne de partir!  »
Puis, avant que Carl n’ait pu répondre, l’apparition éclata d’un rire horrible et au même moment, son visage commença à émettre une lueur rouge, puis blanche, se transformant rapidement en une masse de tissus suintants, qui tombèrent en morceaux du miroir, frappant la coiffeuse de bois en des claquements humides. Le miroir se mit alors à briller d’une lumière aveuglante, puis l’énergie s’assombrit et disparut.

 » Aie!  » cria Carl, laissant tomber le briquet brûlant au sol. L’obscurité était redevenue totale et un silence pesant engluait la pièce. Collant l’oreille à la cloison de bois, il écouta attentivement, mais seuls les battements assourdissants de son cœur semblaient retentir. Repoussant sa peur, il ouvrit la porte, se précipita vers l’escalier, puis il se mit à courir. Alors qu’il passait derrière la scène, le  juke-box se mit à jouer Anniversary Waltz mais le jeune homme l’ignora. Contournant l’open bar, il aperçut Janet sur le tabouret, qui tenait son ventre à deux mains. Il s’arrêta brusquement, aspira une bouffée d’air et, voyant son visage congestionné, il lui demanda si elle se sentait bien. La jeune femme lui expliqua comment la créature démoniaque l’avait attaquée alors qu’elle se trouvait dans le bureau, et Carl lui proposa prudemment de sortir jusqu’à ce que son mari revienne. Alors qu’il l’aidait à descendre du tabouret, le juke-box se manifesta une nouvelle fois, reprenant le même air.

Une fois dehors, Janet et Carl commencèrent à discuter d’un autre problème, celui de l’ouverture de la boite de nuit. S’ils ne trouvaient pas le moyen de régler cette histoire, des gens pourraient être blessés, ou même peut-être possédés, et Bobby en serait tenu pour responsable. Mais pour le moment, Janet avait mal, son ventre lui faisait… de drôles de choses. Alors que la voiture de Bobby se profilait à l’horizon, Carl conseilla à la jeune femme de ne plus mettre un pied dans l’immeuble jusqu’à ce qu’il soit béni par un prêtre, et elle lui répondit de ne pas s’inquiéter à ce sujet.

Le lendemain matin, Janet réveilla son mari et lui dit qu’elle devait aller à l’hôpital. Le bébé, qui était prévu pour le 30 novembre, allait arriver prématurément en ce 24 août. La veille, la jeune femme avait désespérément essayé de le convaincre qu’une force maléfique l’avait poussée dans les escaliers mais pour lui, toutes ces histoires de fantômes n’étaient qu’une étrange obsession.
Bobby réfléchissait à tout ce qu’elle lui avait dit, assis dans la salle d’attente de l’hôpital, quand il décida de téléphoner Carl. Janet le lui avait proposé, et il comptait bien le faire.
Ce matin-là, Carl était allongé sur son lit quand le téléphone se mit à sonner. Bobby lui demanda s’il savait quoi que ce soit sur un fantôme ou un démon qui se trouverait dans la boite de nuit et, gêné, le jeune homme ne sut que répondre. Bobby insista, lui disant que Janet prétendait avoir été poussée dans les escaliers, et cette fois, Carl ne put que confirmer. En effet, une entité l’avait attaquée à plusieurs reprises.
Bobby ne parvenait pas à croire ce qu’il entendait, il trouvait toutes ces affirmations ridicules. D’un ton irrité il interdit à Carl de parler de fantômes à sa femme et lui conseilla, si elle lui disait voir ou entendre des choses, de tenter de la convaincre que toutes ces manifestations n’existaient que dans son imagination. Bobby pensait que Carl était un bon travailleur et il souhaitait le garder, mais s’il ne le soutenait pas, alors il devrait chercher quelqu’un d’autre.

Bobby pensait qu’il devait mettre à cette lubie avant que les choses n’aillent trop loin et il était même prêt à passer quelques nuits dans le bâtiment pour leur prouver qu’il n’y avait rien. Craignant de perdre sa place, Carl lui répondit qu’il avait sans doute raison et Bobby en fut satisfait. Quelques secondes plus tard, après avoir raccroché, le jeune homme réalisa qu’il avait promis de ne plus en parler avec Janet, mais pas de rester sans rien faire. Carl aspira sur sa cigarette une dernière fois et l’écrasa dans le cendrier de verre. Il devait y aller maintenant ou jamais. Alors il saisit le petit sac de papier brun rangé dans sa tablette de nuit, et il partit pour la boite de nuit. A l’intérieur de ce sac, se trouvait des prières d’exorcisme, qu’il avait recopiées dans des livres traitant de sorcellerie et de démonologie, un crucifix en bois récupéré dans le salon de sa mère et un petit flacon d’eau bénite.

Une fois devant la porte d’entrée, Carl fixa la fenêtre du bureau durant quelques secondes. Même s’il ne voyait personne à l’étage, il sentait quelque chose l’observer de l’autre côté de la vitre. Méfiant, il glissa sa clef dans la serrure et tourna le verrou, tout en regardant à travers les vitres de la porte d’entrée. Le couloir était désert, tout comme la Salle de Spectacle, et pourtant, il était envahi d’un sombre pressentiment. Soudain, plissant les yeux, il entrevit quelque chose qui bougeait vers le mur du fond. Carl serra les poings, prêt à se battre, mais à sa grande surprise, ce fut une belle jeune femme qui apparut près de lui. Elle avait les cheveux blonds, courts, elle était de taille moyenne et elle semblait auréolée de gloire. Vêtue d’une longue robe blanche, un ruban était soigneusement attachée à son cou.
 » Mon nom est Pearl,  » dit-elle doucement.  » J’ai besoin que vous m’aidiez.  » Ses mots flottaient dans l’air comme une plume.  » Quel genre d’aide?  » répondit Carl. Mais avant qu’elle n’ait pu lui répondre, un rire étouffé surgit de derrière le bar et comme il en faisait rapidement le tour, l’esprit d’Alonzo lui infligea de son poing une douleur atroce à la mâchoire, qui le fit vaciller. Alors que le jeune homme chancelait sur ses pieds, une seconde entité lui envoya un coup dans les côtes, et il s’effondra sur le sol. Il fixait encore la femme quand brusquement, sa tête disparut et la peur le submergea. Un coup de pied s’abattit sur son visage, et le jeune homme roula sur le dos, à bout de souffle. Il voyait maintenant ses deux agresseurs. Au-dessus de lui se tenait Alonzo et juste à côté, un autre esprit dont le regard irradiait le mal. Il faisait 1m75, il avait les cheveux blonds, courts, et ses yeux étaient d’un gris froid. Lui aussi, comme Alonzo, portait une corde de pendu autour du cou. L’esprit éclata de rire et son pied frappa le visage de Carl:  » Je t’avais prévenu!
– Coupons-lui la tête, comme nous l’avons fait pour cette salope! proposa alors le second revenant.
– Je ne lui ai pas coupé la tête! Tu l’as fait!
– Tu as été pendu pour cela, non?  »
Alonzo n’eut pas l’air d’apprécier cette allusion et il commença à crier, assénant dans sa rage quelques coups de pieds supplémentaires au visage et dans les côtes de Carl, qui se tordait de douleur sur le sol. Puis un rire démoniaque fit frissonner l’atmosphère, et ce fut la dernière chose que le jeune homme entendit.

Carl se réveilla sur le plancher du bar sans savoir pendant combien de temps il avait perdu connaissance. Gémissant de douleur, il venait de se redresser quand soudain apparut un nouveau fantôme, debout derrière le bar. L’homme était grand, maigre, il avait le teint clair et il portait une chemise blanche sous un gilet de barman.  » Que veux-tu fils?  » lui demanda l’homme d’une voix sympathique. Méfiant, Carl lui répondit que s’il voulait essayer de le faire sortir comme l’avaient fait ses amis, il pouvait oublier mais, d’un ton posé, l’esprit lui affirma qu’il était là pour l’aider. Il lui expliqua que dans la Salle de la Chine, était dissimulé un puits qui était un véritable portail vers l’Enfer. Pour se débarrasser du mal qui hantait ces lieux, alors il fallait sceller ce puits afin de piéger les esprits en Hadès, qui était le monde auquel ils appartenaient.
Les paroles du barman furent brutalement interrompues par des coups de feu qui résonnèrent dans la salle du Casino et brusquement, toutes les lumières du bâtiment commencèrent à vaciller. A ce moment-là, Buck disparut et Carl s’en sentit désappointé. D’une certaine manière, il avait envie de lui faire confiance. Il ne ressemblait pas aux autres esprits. Il semblait concerné… et amical.

L’odeur acre de la poudre à canon qui flottait dans l’air lui fit comprendre qu’il devait quitter la pièce avant que ne commence la démonstration de force. Il se retourna et se dirigea vers le bar où il avait posé son sac et, à ce moment-là, de petits grattements retentirent dans la pièce. Suivant les bruits, le jeune homme découvrit qu’ils provenaient d’un grand cactus près des portes battantes. Surpris, il s’accroupit et commença à inspecter le pot mais soudain le cactus se fendit en un craquement sinistre et des centaines de bébés araignées en sortirent, se mettant immédiatement à courir sur ses vêtements et sur sa peau.
Carl sauta sur ses pieds et se mit à hurler, balayant ses vêtements en de grands gestes hystériques. Velues, probablement venimeuses, ces araignées ne semblaient pas ordinaires. En fait, elles ressemblaient à de petites tarentules. Terrifié, il traversa le bâtiment et une fois dehors, il se mit à courir le long de la voix ferrée. Puis, apercevant la rivière, il sauta dans l’eau boueuse et y en enfonça sa tête. Au bout de quelques secondes, il nagea vers la rive et une fois sur la berge, il se déshabilla complétement, vérifiant chacun de ses vêtements. Comme il l’avait espéré, il n’y avait plus aucun signe des tarentules.

Cet incident n’avait en rien entamé sa détermination. Après avoir enfilé ses vêtement mouillés, Carl coupa à travers les bois et pénétra à l’intérieur du nightclub. Au bar, le cactus était intact, comme si les araignées n’avaient jamais existé. Dégouté, il récupéra son sac et se dirigea vers la porte qui menait au sous-sol. Même s’il ne voyait personne, il se sentait surveillé. Carl descendit l’escalier prudemment, mais aucun esprit ne vint l’importuner et quelques minutes plus tard, il se trouvait au seuil de la Salle de la Chine. La pièce était recouvertes d’étagères sur lesquelles s’entassaient des piles d’assiettes, de tasses et de soucoupes sales. A sa gauche, une porte en acier rouillée était entièrement tapissée de toiles d’araignées grisâtres. Apparemment, elle n’avait pas été ouverte depuis des années.

Escaliers qui ne mènent Nulle Part.

Escaliers vers Nulle Part.

Devant lui, un escalier de bois s’arrêtait peu avant les poutres du plafond. Il n’y avait jamais songé auparavant, mais maintenant il se demandait qui avait pu vouloir construire un escalier qui ne menait nulle part. Comme il se tenait là, il remarqua une pioche posée sur le sol et aussitôt il la ramassa puis, soulevant l’outil au-dessus de sa tête, il en asséna un gros coup sur le plancher, un sourire aux lèvres. Après avoir ouvert un passage assez grand pour pouvoir y ramper, Carl éclaira le trou de sa lampe-stylo, et quand il aperçut le puits, une vague d’excitation le submergea. Non loin du puits, un grand livre semblait l’attendre, qu’il parvint à ramener à lui. Essuyant la poussière des vieilles pages jaunies, il lut à haute voix:  » Mon nom est Johanna et je vous prie de m’aider. Je suis prisonnière en enfer. Cherchez la Salle des Projecteurs.  »

Comme il se redressait, une atroce puanteur le rendit nauséeux, puis brusquement, quelque chose sembla ramper sous la peau de ses bras et de son visage, les couvrant de taches rouges et Carl comprit que le moment était venu de sortir de là. Traversant le sous-sol, il remonta au rez-de-chaussée et se dirigea vers l’arrière de la scène, où se trouvait une petite trappe qui menait au grenier. Une serrure rouillée pendait à la charnière de la trappe, et, cherchant quelque chose pour casser la serrure, Carl vit un marteau couché sur une boite en carton dans un angle de la pièce et il se demanda si quelqu’un, peut-être Buck, ou Johanna, ne l’avait pas posé là pour lui.
Après avoir déplacé la petite échelle en aluminium posée contre le mur, il en grimpa quelques échelons et frappa la serrure jusqu’à ce qu’elle cède. Un grincement sinistre signala son arrivée quand il poussa le panneau de bois puis, passant la tête à travers les toiles d’araignées, il se glissa par l’ouverture. L’endroit était immense, pratiquement vide, et il y régnait une chaleur accablante. Inspectant chaque centimètre de la pièce, il découvrit un petit passage qui menait à une passerelle surplombant la scène, et suivant ce chemin, il arriva à une petite cabine. Il venait de trouver la Salle des Projecteurs.

Passerelle vers la Salle des projecteurs

Passerelle vers la Salle des Projecteurs

Dans le coin gauche, se trouvaient quelques vieilles caisses remplies de documents anciens et du fond de l’une des boites, Carl en retira un vieux journal intime, qu’il se mit aussitôt à lire, fébrile. Certaines des pages du cahier avaient été noyées de larmes, ce qui rendait l’écriture difficilement déchiffrable, mais Carl réussit néanmoins à comprendre que le père de Johanna lui avait demandé de s’éloigner de Robert Randall, l’homme qu’elle aimait, menaçant de le tuer si elle ne lui obéissait pas. La jeune femme, qui était enceinte, avait alors prévu de s’enfuir à Chicago avec son bien-aimé mais le soir venu, après avoir préparé ses bagages, elle l’avait attendu en vain. Inquiète, Johanna s’était alors glissé dans la loge de Robert et là, elle avait retrouvé sa chemise ensanglantée. Comprenant que son père avait fait tuer l’homme qu’elle aimait, Johanna l’avait empoisonné puis elle s’était réfugiée dans la Salle des Projecteurs où elle s’était suicidée. Avant de mourir, elle avait écrit un poème sur le mur, qui était encore visible.

Johanna et son Poème

Johanna et son Poème

Johanna demandait à quiconque trouverait son journal de sceller le puits du sous-sol afin d’emprisonner les âmes de son père et celles de ses amis en enfer. Ainsi, pourrait-elle retrouver son bien-aimé.

Soudain, un crissement l’arracha à sa lecture et, tournant le faisceau de sa lampe vacillante vers le plafond du grenier, Carl éclaira les chauves-souris accrochées aux poutres. Alors que les créatures commençaient à battre des ailes, la température devint glaciale et tous les papiers entreposés dans les boites se mirent à tourner dans la pièce, comme emportés par une tornade miniature. Le jeune homme recula prudemment sur la passerelle mais brusquement les chauves-souris s’envolèrent et Carl, terrifié, se mit à courir. Il redescendit rapidement par la trappe et un rire hideux retentit dans la Salle du Casino alors qu’il passait à côté. Les créatures le talonnaient et Carl se demandait s’il aurait le temps d’atteindre la sortie quand, apercevant les toilettes près du bar, il s’y engouffra rapidement. Bloquant la porte-battante de toutes ses forces, le jeune homme écouta avec soulagement les corps de ses poursuivantes s’écraser lourdement contre la porte mais bientôt le vacarme cessa et un bruit de grattement vint le remplacer. Ces saletés rongeaient le bois de leurs petites dents!

Brusquement, le bruit d’une chasse d’eau retentit, tout près de lui.  » Qui est là? Je sais que tu es là! Sors de là! C’est quoi ton problème? Tu as peur de te montrer?  » cria-t-il d’une voix tendue. Une épaisse fumée apparut, qui remplit rapidement la pièce, puis la silhouette d’un homme commença à se dessiner au milieu et Carl glissa sur le sol, dos à la porte. Affolé, il appela Buck de toutes ses forces, mais un rire s’éleva de la fumée et une voix diabolique lui répondit que son nom était Red. Brusquement, des aboiements retentirent de l’extérieur de la salle, et Red se mit à crier:  » Reste en dehors de ça, Buck! Sinon, toi et le chien allez le payer!  »
En entendant ces mots, Carl signala sa présence:  » Buck! Aide-moi! je suis ici!  » Aussitôt des flammes émergèrent du plancher et le spectre commença à s’avancer vers lui. Alors la porte s’ouvrit brutalement, poussant Carl vers les flammes, et Buck pénétra dans la salle de bain. A ses côtés, se tenait un grand Chow noir et rouge aux yeux de braise.  » Je t’ai battu une fois! Et je vais le faire à nouveau,  » déclara Buck. Puis, baissant les yeux, il sourit à Carl, lui glissa quelque chose dans la main et lui conseilla de partir. Le gros chien attrapa alors doucement le poignet du jeune homme entre ses dents, et se mit à tirer, l’incitant à sortir de la salle de bain.
Carl se redressa et, une fois debout, il se mit désespérément à courir. Une fois dehors, il regarda par la vitre de la porte d’entrée et aperçut le gros chien noir à l’entrée du couloir. L’animal l’avait aidé à s’échapper. Alors, le chien se retourna et disparut de sa vue.

Une expression d’incrédulité et de frustration se grava sur le visage de Carl quand il se rappela qu’il avait oublié le journal de Johanna, la seule preuve de son existence, dans la salle de bain.
Prenant une profonde inspiration, il baissa les yeux sur le vase noir que Buck lui avait donné. Le visage d’un diable était dessiné dessus et ses yeux perçants semblaient deux émeraudes. Il fixait les deux orbes quand un mouvement furtif l’arracha à sa contemplation. Le chien noir était revenu. L’animal s’arrêta à la porte et fit un signe de la tête que Carl interpréta comme une invitation à entrer. Peut-être Buck avait-il besoin de son aide. Il passait devant le bar quand un nuage apparut juste en face de lui, semblant figer l’air vicié. Une incandescente impulsion, forte et percutante comme un battement de cœur, s’éleva de la brume et s’envola par dessus sa tête avant de disparaitre dans les toilettes des hommes. Un sentiment de soulagement l’envahit quand, en poussant la porte, il aperçut la silhouette fantomatique de Buck, debout au milieu de la pièce. Les flammes avaient disparu mais l’odeur de fumée témoignait encore de leur réalité.

 » Carl, Johanna est prisonnière de cette enfer. Le puits du sous-sol la retient captive. Alonzo, Scott et le père de Johanna veulent attirer Robbie, que vous connaissez comme Bobby, au sous-sol. S’il va dans la Salle de la Chine, alors il sera tué et sa vie sera détruite une fois encore. Ils ne veulent pas seulement Janet et son bébé. Ils veulent Bobby aussi! Vous devez sceller le puits et voir si les restes sont scellés. Sinon, le mal attirera quelque âme innocente là-bas pour le libérer une fois de plus.

Autrefois, cet endroit était un abattoir. Il avait été choisi comme terre impie de Satan à cause du sang qui y était répandu. Le sang était drainé dans le puits, et lors d’un culte secret des adorateurs du diable invoquaient Satan depuis ce trou sanglant. En 1896, une jeune fille nommée Pearl Bryan a été assassinée et décapitée par son petit ami, Scott Jackson, et un autre homme, Alonzo Walling, parce qu’elle était enceinte. Ils l’ont tuée à Fort Thomas, mais ils ont jeté sa tête dans le puits. Les deux hommes ont été pendus pour ce qu’ils avaient fait. Aucun des deux ne révéla jamais ce qu’il était advenu de sa tête car tout le monde aurait su qu’ils étaient des adorateurs du diable. S’ils l’avaient dit, le puits aurait été scellé et Satan aurait pu se venger sur eux. Les esprits diaboliques de Scott et Alonzo hantent cet endroit, tout comme celui de Pearl. Pearl ne trouvera jamais la paix jusqu’à ce que le Puits soit béni et scellé. Une fois que cela sera fait, alors nous serons capables de vous amener à la tête de la femme. Si vous arrivez jusque là, vous devrez vous assurer que son crâne est bien enterré avec son corps. Nous nous occuperons de cela plus tard.  »

Scott, Alonzo et Pearl

Scott, Alonzo et Pearl

Buck lui dit également que lorsque viendrait le moment, il devrait raconter cette histoire à un homme de son choix, et que cet homme la rapporterait au monde. Après quoi, il rajouta:  » L’homme sera du signe des Gémeaux. Il viendra du côté sombre, mais il aura traversé la lumière.  »
Soudain, le chien noir apparut derrière Carl, montrant les dents et grognant et Buck s’écria:  » Ils vont tuer Janet et le bébé! Il faut se dépêcher si nous voulons sauver cet enfant. Prenez ce vase et rentrez chez vous. Appelez tous les médiums que vous trouverez. Dites-leur tout ce qui s’est passé ici, mais ne leur parlez pas du vase. Attendez que l’un d’eux vous dise ce dont vous avez besoin pour sceller le puits. Vous saurez alors quoi faire. Suivez leurs instructions, et vous pourrez détruire ce mal. Allez! Sortez d’ici, maintenant!  »
Buck et son chien disparurent et Carl se mit à courir, tenant le vase comme si sa vie en dépendait. Si son ami fantomatique avait dit vrai, alors Janet et son enfant étaient en grave danger. Le jeune homme ne savait pas vraiment ce qu’il devait faire, mais il se dit qu’en suivant les instructions de Buck, il le découvrirait.

Sur les trois premiers médiums à qui Carl téléphona, l’un lui suggéra d’appeler un prêtre, un autre lui conseilla de consulter un psychiatre et la troisième lui proposa de téléphoner à une femme qui vivait près de la rivière dont elle lui donna le numéro.
Quand la femme décrocha, le jeune hurle hurla presque dans le combiné:  » Quoi que vous fassiez, ne raccrochez pas! Je ne suis pas fou!  » Une voix éraillée le rassura et Carl entreprit de raconter son histoire une nouvelle fois. Mais alors qu’il parlait, la ligne se mit à crépiter et un sifflement vrilla son oreille. La femme, qu’il imaginait comme une vieille dame aux cheveux blancs, lui conseilla alors de ne pas s’inquiéter. Ils ne pouvaient pas l’empêcher de lui parler. Une femme son récit terminé, la vieille femme lui dit qu’il devait trouver un vase, mais pas n’importe quel vase. Il devait en ramener un orné du visage du diable. Quand elle mentionna ce détail, des larmes montèrent aux yeux de Carl: il avait trouvé la bonne personne.  » Apportez-moi le vase, et je vous aiderai,  » lui dit-elle.  » Vous ne devez pas perdre de temps. Ce mal grandit là-dedans depuis de nombreuses années. Il s’est développé comme un bébé dans l’utérus de sa mère et maintenant, il est sur le point de naitre. Il est capable de quitter le bâtiment à présent. Voila pourquoi une force a pris le contrôle de votre voiture, vous tuant presque. Il ne pourra pas être contenu bien longtemps. Le côté obscur attirera votre ami ce soir. Il sera tué si cette force n’est pas arrêtée. Vous devez trouver le vase.  »
L’interrompant d’un cri, Carl lui apprit qu’il avait le vase et la vieille femme lui donna rendez-vous le soir même:  » Rendez-vous sur la rive où les deux rivières se rencontrent à minuit. Apportez une bouteille d’eau bénite et le vase. Je vous attendrai.  »
A ce moment-là, la communication fut coupée et Carl s’écria:  » Non! Ne raccrochez pas! Quelles sont les deux rivières?  » Il recomposa rapidement le numéro de téléphone, mais une voix préenregistrée lui répondit:  » Je suis désolée. Le numéro que vous avez composé n’est pas en service actuellement.  »

Quelques heures plus tard, Carl roulait vers l’embouchure de la rivière Licking où il pensait que la vieille femme l’attendrait. Laissant sa voiture dans une petite rue sans issue, il commença à marcher vers la rivière, tentant d’ignorer la terreur sourde qui lui labourait les entrailles. La nuit était tombée quand il s’enfonça dans le petit bosquet obscur et, autour de lui, les ténèbres semblaient suinter le mal. Atteignant une clairière, il grimpa au sommet d’un petit tas de pierres qui dominait la berge humide mais soudain son pied droit se prit dans un trou et, tombant en avant, il dévala la colline jusqu’au bord de la rive. Le jeune homme attrapa alors sa cheville droite avec ses deux mains, hurlant de douleur:  » Je me suis cassé mon putain de pied!  »

Soudain, une ombre apparut au-dessus de lui, qui lui fit oublier sa peine une faction de secondes. Tournant la tête, il aperçut une vieille gitane aux cheveux blancs, probablement octogénaire, debout près de lui. La femme se mit à genoux, puis elle lui dit d’une voix douce qu’elle l’avait vu tomber. Passant lentement ses mains sur sa jambe, elle lui apprit qu’elle n’était pas cassée. Il avait une mauvaise entorse, mais, pour cette nuit, il allait devoir l’ignorer. La femme lui tendit la main et l’aida à se remettre debout. Pour une étrange raison, la douleur diminua brusquement et le visage de Carl reprit des couleurs. Fouillant la poche arrière de son jean, il vérifia que la bouteille d’eau bénite était toujours intacte et soudain, un cri lui échappa. Le vase. Il avait perdu le vase.
La vieille tzigane plongea alors se main droite dans sa veste en nylon et elle en retira le vase, qu’elle lui tendit. Elle était allée le chercher quand elle l’avait vu tomber dans l’eau. Puis, regardant le jeune homme dans les yeux, elle lui expliqua qu’il devrait verser l’eau bénite dans le vase et réciter un Notre Père quand il serait au-dessus du puits. Elle s’arrêta un court instant, tira une enveloppe de sa poche et la donna à Carl. Après la prière, il devrait verser ce paquet de poudre dans le vase et faire couler le contenu du vase dans le puits. A ce moment-là, il lui faudrait chasser le diable en répétant ces mots:  » Je te chasse, Satan, et je t’enferme en Enfer pour toute l’Éternité.  » Il devrait répéter exactement ces mots.
La vieille femme lui expliqua qu’à partir du moment où il rentrerait dans le bâtiment, il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Le démon allait venir à lui de toutes les façons imaginables et tenter les pires stratagèmes. Il ne devrait pas perdre la foi, à aucun moment, car sinon, Satan lui-même dévorerait son âme. Pendant qu’il se battrait contre le mal, elle prierait pour lui. Elle lui demandait également, si jamais il réussissait, de prier pour l’âme de Pearl, afin qu’elle puisse enfin reposer en paix. Selon elle, de nombreux esprits se trouvaient prisonniers de ce puits, dont une fillette du nom de Nellie. Carl devait se hâter car au moment même où elle lui parlait, le Malin tentait d’entrainer son ami vers la mort.
Puis, sans rien ajouter de plus, la vieille gitane se retourna et elle disparut dans l’obscurité. Carl, pensant qu’elle était allée chercher quelque chose, l’attendit un moment, et brusquement, il comprit qu’elle ne reviendrait pas.

Le jeune homme retourna à sa voiture mais une fois à l’intérieur, il regarda dans le rétroviseur et hurla de terreur. Sur la banquette arrière, un cadavre pourrissant avec une corde autour du cou était assis et il lui souriait de toutes ses dents. Quand il tourna la tête, l’apparition avait disparu mais il comprit qu’elle était un avertissement. Alors qu’il conduisait vers la discothèque, ses paumes étaient moites sur le volant et la peur lui soulevait l’estomac. Arrêtant son automobile devant le grand bâtiment solitaire, Carl écouta un moment le chant des grillons qui remplissait l’air de la nuit puis il regarda l’endroit sombre qu’il avait surnommé la Porte de l’Enfer, mais tout semblait parfaitement normal. Lorsqu’il poussa poussa la porte d’entrée, elle annonça son arrivée d’un grincement lugubre et le jeune homme esquissa une grimace. Suivant le couloir, il avança prudemment jusqu’au bar et brusquement, il prit conscience que quelque force venait vers lui. Aussitôt il se retourna et se mit à courir vers la porte mais avant d’avoir atteint le seuil, des mains invisibles claquèrent contre sa poitrine, l’empêchant de sortir.
Carl recula lentement jusqu’au bar et un sentiment de solitude accablant l’étreignit, sur lequel il n’eut pas le temps de s’attarder car les portes de la grande salle se mirent à claquer violemment. Luttant contre son envie de fuir, il se dirigea vers la Salle de Bal mais au moment où il pénétrait dans la pièce, une force massive l’enveloppa de son bras invisible et le plaqua au sol. Le jeune homme commença alors à se débattre, mais l’entité le souleva dans les airs et se mit à le secouer comme un pantin désarticulé. Se souvenant brusquement de l’eau bénite, Carl sortit la bouteille de sa poche mais alors qu’il l’ouvrait, la créature démoniaque le secoua une fois de plus, et une partie du flacon aspergea son visage, éclaboussant son agresseur au passage.

Poussant un hurlement terrible, la créature relâcha son emprise et Carl s’effondra à ses pieds. Se retournant rapidement, le jeune homme regarda le monstre qui se tenait maintenant devant lui. Il faisait plus de deux mètres de haut, il possédait les attribues d’un homme mais deux seins féminins pendaient à sa poitrine. Son corps était recouvert d’épais poils blancs, semblables à ceux des animaux, et sa tête semblait un étrange mélange d’homme et de chèvre. La bête se tenait là, découvrant ses canines tâchées, quand Carl souleva le flacon d’eau bénite au-dessus de sa tête et, d’un mouvement rapide, en jeta sur elle. Au moment où le liquide atteignait son visage, l’entité laissa échapper un hurlement hideux et la chair de sa tête commença à tomber en de suintants morceaux. Le monstre se disloquait. Une fois toute sa chair tombée sur le carrelage, il pointa un doigts osseux vers Carl et lui dit:  » Tu vas mourir!  » Puis, il gronda quelques mots en un murmure rauque et disparut dans le grand miroir suspendu au mur, comme aspiré par la glace.

Une fois le démon disparu, Carl s’empressa de chercher le bouchon puis il en reboucha la bouteille d’eau bénite. Il se releva péniblement et commença à avancer dans le long couloir, mais alors qu’il s’approchait de la porte d’entrée, un vacarme infernal s’éleva du bar. Le jeune homme se retourna et, fouillant les ténèbres des yeux, il réalisa que quelque chose d’énorme le poursuivait. De la sueur se mit alors à perler de son front et son cœur s’affola brusquement. Il saisit la poignée entre ses doigts mais la porte refusa de s’ouvrir, semblant soudainement scellée dans le mur. Alors, sa poitrine se resserra comme un étau et il se mit à courir. Il traversa la Salle de la Fiesta, s’engouffra dans le couloir qui menait à la Salle du Casino et verrouilla la porte derrière lui. Un battement régulier se mit alors à grandir, faisant trembler le sol et les murs, qui s’arrêta juste devant la porte fermée. Le bois de la porte semblait vivant, allant et venant au rythme de la respiration de son poursuivant, et Carl comprit qu’elle ne résisterait pas très longtemps. Tétanisé par la peur, il restait là, immobile, quand brusquement, trois panneaux se détachèrent du mur, révélant une pièce secrète. Penché vers les ténèbres, le jeune homme se demandait si cette alcôve ne risquait pas de devenir son tombeau quand un craquement sinistre l’avertit que la porte était sur le point de céder. Il n’avait pas le temps à perdre. Il se glissa dans l’ouverture et aussitôt, les trois panneaux se refermèrent derrière lui, le plongeant dans l’obscurité.
Carl sortit sa lampe-stylo puis il éclaira la paroi, cherchant un système d’ouverture, mais elle était désespérément lisse. Il était piégé.  » Il m’ont trompé! Ils voulaient que je vienne ici!  » balbutia-t-il.  » Ne perds pas ton sang-froid, Carl. Tu peux sortir d’ici.  » Alors, les yeux écarquillés, il se mit à creuser le mur de ses ongles.

Au même moment, Bobby se trouvait toujours à l’hôpital de Cincinnati quand une infirmière trapue au regard inquiet lui apprit que sa femme se reposait et qu’il serait bon qu’il en fasse autant.
Bobby n’avait pas envie de s’éloigner, mais il était fatigué et comme l’infirmière lui avait promis de l’appeler s’il se passait quelque chose, il finit par se laisser convaincre. Il conduisait vers le Kentucky quand brusquement, il se sentit obligé de s’arrêter à son nightclub. Pourtant, il devait lutter pour garder les yeux ouverts et il n’avait aucune raison rationnelle de s’y rendre. Mais juste avant d’arriver au bâtiment, un gros chien noir surgit devant la voiture, bloquant son chemin. Il klaxonna à plusieurs reprises, traita le chien de tous les noms, mais l’animal refusait obstinément de bouger et Bobby finit par céder. De toutes façons, il n’avait pas besoin d’aller là-bas, il devait rentrer chez lui au cas où l’hôpital appellerait.

Carl luttait et se débattait, essayant vainement de se libérer de la petite cachette où il était enfermé, quand soudain, il sentit quelque chose bouger derrière lui.  » Oh non!  » gémit-il. Puis un souffle souleva ses cheveux sur sa nuque et le jeune homme se retourna rapidement, éclairant l’obscurité de sa lampe-stylo. Devant lui, se tenait un nain en décomposition, aux dents brunes et vertes. Le petit bonhomme était chauve et ses yeux enfoncés brillaient d’une sinistre lueur rouge. Sitôt découvert, il éclata d’un rire caverneux et le son d’un battement de cœur retentit dans la salle, devenant rapidement si intense que Carl crut que ses tympans allaient éclater. Le sol et les murs se mirent alors à trembler, et une terrible odeur infesta l’atmosphère.
Cherchant à s’éloigner du mort-vivant, Carl fit glisser son dos contre la paroi et, contre toute attente, la porte s’ouvrit instantanément, le faisant basculer vers l’arrière. Il roula dans le couloir et il se redressa vivement, prêt à se battre, mais l’apparition s’était évaporée dans les airs, comme les autres avant elle.

Ignorant les crissements au-dessus de sa tête, il traversa la Salle de la Fiesta et la Salle du Bar, puis il s’engagea dans l’escalier qui menait au sous-sol. Soudain, alors qu’il atteignait le palier, un craquement retentit derrière lui et de lourds bruits de pas résonnèrent dans l’escalier.
Le jeune homme se retourna et se tint immobile pendant quelques instants, mais comme rien ne se produisait, il haussa les épaules et commença à avancer vers la Salle de la Chine. Il venait juste d’arriver devant la vieille porte en bois quand cette dernière s’ouvrit violemment, le frappant au visage et le renversant sur le sol. Sautant sur ses pieds, il aperçut qu’un homme chauve d’une cinquantaine d’années se tenait maintenant debout dans l’embrasure. Dans l’une de ses mains, il tenait un couperet à viande, et dans l’autre un grand couteau de boucher. Durant quelques secondes il resta là, silencieux, regardant Carl de ses yeux globuleux, puis brusquement il souleva le couperet au-dessus de sa tête et se précipita sur lui. Le jeune homme essaya de courir, mais ses pieds refusèrent de bouger, alors, fermant les yeux, il se résolut à mourir. Soudain, une pensée lui traversa l’esprit et faisant rapidement le signe de croix Carl se mit à crier:  » Tu n’es pas réel! Va-t-en au nom de Jésus!  »
Comme ses paroles se perdaient dans l’oubli, un courant d’air glacé traversa son corps et quand il ouvrit les yeux, la pièce était vide.  » Mon dieu,  » murmura-t-il d’un ton suppliant.  » S’il te plait, donne-moi la force de faire ça!  »

Lorsqu’il pénétra dans la Salle de la Chine, un rire maléfique salua son entrée et derrière lui apparurent six hommes habillés de robes à capuchon noirs. Pinçant de leurs doigts un petit veau, ils chantaient une sombre litanie, les yeux tournés vers lui. Soudain, l’un des hommes s’avança, le même qui l’avait menacé de ses couteaux peu avant, et Carl comprit qu’il était le père de Johanna.  » Rejoignez-nous et vous pourrez recevoir la bénédiction de Satan tout-puissant!  »
Puis, l’homme se retourna et brusquement, il ouvrit la gorge de l’animal de son grand couteau. Les six adorateurs du diable plongèrent alors leurs mains dans le jaillissement de sang, et commencèrent à lécher leur doigts. Horrifié, Carl referma brusquement la porte et, le dos appuyé contre elle, il tenta de calmer la terreur qu’il sentait monter en lui.

Le Puits

Le Puits

Le bâtiment tout entier s’animait. Derrière la porte, les hommes en noir avaient recommencé à chanter, de l’escalier qui ne menait nulle part montaient des gémissement, et au-dessus de lui un régiment de soldats semblait défiler. Brusquement, un hurlement s’éleva du premier étage, puis un coup de feu retentit et le jukebox se mit à jouer Anniversary Waltz.
A ce moment-là, un cri étrange sur sa gauche le fit se tourner et Carl aperçut la lourde porte d’acier s’ouvrir et frapper le mur avec une telle violence que ses gongs rouillés tombèrent en poussière. La porte métallique s’effondra sur le sol, découvrant une petite pièce de briques dans laquelle se balançaient les corps suspendus d’Alonzo et de son ami. Le jeune homme aurait voulu se retourner mais il ne pouvait détacher ses yeux des cadavres, qui semblaient l’hypnotiser. Alors, les paupières d’Alonzo s’ouvrirent lentement sur ses yeux noirs, et sa main droite avança, présentant la tête de Pearl.
 » Oh, mon Dieu!  » s’écria Carl.  » Hey, ne perds pas la tête!  » lui cria le cadavre, qui se mit à rire. Son comparse ouvrit alors les yeux, et répondit en ricanant:  » Je ne risque pas. Mais cette chienne l’a perdue!  »

Épouvanté, Carl versa l’eau bénite dans le vase, y rajouta la poudre et s’empressa de remuer le mélange avec son doigt. Puis, courant jusqu’au trou qu’il avait ouvert dans le plancher, il sauta dedans et commença à progresser comme il le pouvait, s’aidant de ses mains et ses genoux. A ce moment-là, un bruit sourd se fit entendre juste derrière lui, et le jeune homme comprit que quelque chose le suivait. Plaçant le vase au-dessus de la gueule béante du puits, il s’arrêta soudain, désespéré. Dans la panique, il n’avait vraiment suivi les instructions de la vieille tzigane: il aurait verser l’eau bénite dans le vase juste au-dessus du puits. Suppliant Dieu de l’aider à terminer la cérémonie, Carl récita un Notre Père puis il commença à verser le mélange dans le puits. Soudain, un étau serra son pied et commença à le tirer, faisant tomber le vase au bord du trou.  » Je te chasse, Satan, et je t’enferme en Enfer pour toute l’éternité! « Alors que l’entité tentait de l’entrainer loin du trou, il agrippait le sol de ses mains, criant les mêmes mots encore et encore. Soudain, un horrible rire résonna à travers le sous-sol et un vent se leva, balayant le petit espace où il se trouvait, le noyant d’une odeur fétide. Le jeune homme répéta une dernière fois la formule puis un rugissement retentit au-dessus de lui et il perdit conscience.

Quand il reprit ses esprits, son corps était tiré par des dizaines de mains invisibles, le vent faisait vibrer la maison, menaçant de la faire s’effondrer.  » J’ai perdu! J’ai perdu!  » gémissait-il en glissant sur le sol. Soudain, une force le souleva dans les airs et le faisant tourner à une vitesse aveuglante, elle l’envoya voler à travers l’obscurité. Sa tête frappa le mur avec une telle force qu’il dut lutter pour ne pas perdre conscience une nouvelle fois et brusquement, une énorme boule de feu surgit du puits, ressemblant au champignon d’une bombe nucléaire. De l’intérieur des flammes, l’image du démon à tête de chèvre commença à se dessiner et un sourire grimaçant apparut sur ses lèvres. Puis, fonçant les sourcils, le démon déclara d’un voix indignée:  » Salue-moi et deviens mon disciple, ou je nourrirai ton âme des flammes de l’Enfer!  »
Apercevant un rocher près de lui, Carl l’attrapa d’une main tremblante et la jetant vers le démon dans un geste de défi. Malheureusement, la pierre ricocha et frappa le vase posé près du puis. Je vais mourir, pensa Carl, alors qu’il regardait le démon qui vociférait aux milieu des flammes. Puis brusquement, tout devint silencieux et il plongea dans l’inconscience.

Dans le dernier volet de cette incroyable histoire, vous découvrirez la Possession de Carl Lawson.

Source: The Exorcism Of Carl Lawson (America’s Most Documented True Story of A Haunting and Exorcism), de Douglas Hensley.

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