La Redingote Hantée

La Redingote Hantée

Denis Shea avait travaillé comme tailleur dans un magasin à la mode de la Cinquième Avenue. Parfois, les habits qui leur étaient commandés ne convenaient pas aux clients, ou personne ne venait jamais les chercher, et ils les vendaient pour une bouchée de pain. Ce constat l’avait amené à ouvrir sa propre boutique pour y proposer les invendus, des vêtements de remarquable qualité à des prix raisonnables. Son magasin de la rue Broome était devenu rapidement populaire. La plupart de ses produits provenaient des meilleurs tailleurs de New York et d’autres grandes villes, et il jouissait pratiquement du monopole de cette entreprise. Un jour, vers le milieu du XIXe siècle, l’un de ses clients réguliers lui acheta une redingote, la qualifiant de « travail admirable, » mais une semaine plus tard, il retourna le voir pour s’en plaindre.

— Il y a quelque chose qui me gêne avec ce manteau, Shea.

— Il semble vous aller très bien. Qu’est-ce qui vous chagrine ?

— Rien que je puisse expliquer. Il est de bonne facture, mais je ne m’y sens pas à l’aise. Non, je ne veux pas dire qu’il me serre, me pince, ou n’importe quoi d’autre. Je ne parle pas de ce genre d’impression. C’est une sorte de sentiment nerveux… comme si je n’avais aucun droit sur ce manteau. Il n’a pas pu être volé, n’est-ce pas, et vous être arrivé par erreur ?

— Impossible, il vient directement de l’une des plus prestigieuses boutiques de la Cinquième Avenue.

— Eh bien, juste par curiosité, j’aimerais que vous demandiez pour qui ce manteau avait été fait, et pourquoi il n’a pas été accepté. Je suis sûr qu’il a quelque chose de bizarre.

Le lendemain, M. Shea, qui devait passer au magasin en question, se renseigna à propos du manteau.

— Oh, il a été confectionné pour M. Johnson, lui répondit le tailleur. Le malheureux a été tué dans le grand accident de chemin de fer, l’autre jour à Buffalo. C’est pour ça que vous avez eu ce manteau. Il est vraiment très beau, n’est-ce pas ?

— Je le trouve particulièrement raffiné.

Une semaine plus tard, le propriétaire de la redingote la ramena au magasin.

— Donnez-moi le prix que vous voulez pour ce manteau. Je ne le porterais pas pour mille dollars.

— Que lui reprochez-vous ?

— Bien, Shea, vous pouvez rire de moi si vous le souhaitez, mais ce manteau est hanté.

— Avez-vous déjà rencontré M. Johnson, l’avocat bien connu ?

— Non, mais j’ai souvent entendu parler de lui. Laissez-moi vous parler du manteau. Hier soir, je l’ai porté, et toute la soirée, j’ai eu l’impression que quelqu’un essayait de me l’enlever. Après que je sois allé au lit, quelque chose est entré dans ma chambre et a mis ce manteau. Quand j’ai sauté du lit, la silhouette s’est évanouie, laissant le manteau en tas sur le sol. C’était celle d’un homme d’un certain âge, avec une moustache blanche.

— Très curieux, déclara M. Shea. Si j’étais superstitieux, je vous dirais que vous avez vu le fantôme de M. Johnson. En l’occurrence, je reprendrai le manteau, qui avait fait pour Johnson, et je vous en donnerai un autre.

Le manteau fut ensuite vendu à un autre homme, qui ne signala jamais rien de spécial.

Source : Alden Times, 21 October 1898.

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