Le Diagnostic des Voix

Femme qui Hurle

Le 21 décembre 1997, le British Medical Journal a publié un article du Dr Ikechukwu Obialo Azuonye, alors psychiatre consultant dans une clinique. Il racontait l’histoire d’une femme, qu’il présentait comme Mme A.B., que des voix supposément hallucinatoires avaient prévenue d’une tumeur.

Née en Europe au milieu des années 1940, Mme B. s’était installée en Grande-Bretagne à la fin des années 1960. Après avoir occupé divers emplois, elle s’était mariée, puis elle avait fondé une famille et depuis, elle se consacrait à temps plein à son foyer. Elle jouissait d’une bonne santé, n’avait jamais été hospitalisée, et elle n’allait que rarement consulter son médecin. Ses enfants bénéficiaient de la même heureuse nature, et ils ne lui posaient aucun problème particulier.

Un jour de l’hiver 1984, alors qu’elle lisait, assise dans un fauteuil du salon, elle a entendu une voix distincte dans sa tête. Elle lui a dit : « S’il vous plaît, n’ayez pas peur. Je sais que ça doit être choquant pour vous de m’entendre vous parler comme ça, mais je n’ai pas trouvé de moyen plus simple. Mon ami et moi avions l’habitude de travailler à l’hôpital pour enfants, sur Great Ormond Street, et nous aimerions vous aider. » Mme B. avait déjà entendu parler de l’hôpital pour enfants, mais elle ne savait pas où il se trouvait et ne l’avait jamais visité. Ses enfants allaient bien, et elle n’avait aucune raison de s’inquiéter pour eux. Elle se posait des questions sur sa santé mentale quand la voix a recommencé à parler dans sa tête : « Pour vous prouver que nous sommes sincères, nous aimerions que vous vérifiez les renseignements suivants. » La voix lui a alors donné trois informations distinctes, sur des sujets dont elle ignorait tout à l’époque. Elle les a vérifiées, elle a constaté qu’elles étaient vraies, mais cela ne l’a aidée en rien. Après réflexion, elle est arrivée à la conclusion qu’elle était « devenue complétement folle. »

Paniquée, elle a couru chez son médecin de famille, lequel l’a envoyée chez un psychiatre, le Dr Azuonye. « Je l’ai vue à la clinique psychiatrique ambulatoire et j’ai diagnostiqué une psychose hallucinatoire fonctionnelle. Je lui ai donné des conseils généraux, et je lui ai prescrit des médicaments, dont de la thioridazine. » Au grand soulagement de Mme B., les voix dans sa tête ont disparu après quelques semaines de traitement, et elle en a profité pour partir en vacances. Malheureusement, alors qu’elle était à l’étranger et qu’elle prenait toujours de la thioridazine, les voix sont revenues. Elles lui ont dit : « Retournez immédiatement en Angleterre. Quelque chose ne va pas chez vous, vous devez recevoir un traitement immédiatement ! »

Ikechukwu Obialo Azuonye

Dr Azuonye

Troublée, Mme B. a alors commencé à croire en la réalité des voix. Elle est revenue à Londres et elle est retournée voir le psychiatre qui l’avait déjà reçue en consultation externe à la clinique. À ce moment-là, les voix lui ont donné une adresse et elles lui ont demandé de s’y rendre. À contrecœur, juste pour la rassurer et lui prouver que le problème était bien dans sa tête, son mari l’a amenée à l’adresse en question, le département de tomographie informatisée d’un grand hôpital londonien. Quand elle est arrivée là, les voix lui ont dit de rentrer et de demander une exploration du cerveau pour deux raisons bien précises. Elle avait une tumeur du cerveau, et son tronc cérébral était enflammé. Comme les voix lui avaient révélé des choses qui s’étaient révélées vraies dans le passé, Mme B. a cru chacun de leurs mots.

Le lendemain, elle est retournée voir le Dr Azuonye. Le psychiatre n’avait relevé aucun symptôme d’une tumeur au cerveau, mais elle était dans un tel état de détresse qu’il a fini par céder. Pour la rassurer, il a demandé une scintigraphie cérébrale. Il a aussi écrit une lettre à son confrère neurochirurgien, lui expliquant que des voix hallucinatoires avaient dit à sa patiente qu’elle avait une tumeur au cerveau mais qu’il n’avait personnellement trouvé aucun signe physique suggérant une lésion, et que le but de l’analyse était essentiellement de la rassurer. La demande a été initialement rejetée, car rien ne justifiait cliniquement un examen aussi coûteux. Il lui a également été reproché d’avoir été un peu trop loin, en accordant du crédit aux voix hallucinatoires de sa patiente. Finalement, après quelques négociations, des examens ont été effectués en avril. Les premiers résultats ont conduit à un balayage répété, avec rehaussement en mai, révélant une masse parafalcine frontale postérieure gauche, qui s’étendait vers le côté droit. Elle avait toutes les apparences d’un méningiome, une tumeur cérébrale. Le neurochirurgien a souligné l’absence de céphalée et d’autres déficits neurologiques, et il a discuté avec Mme B. des avantages et des inconvénients d’une opération immédiate. Elle a décidé de faire enlever immédiatement la tumeur, et les voix lui ont dit qu’elles soutenaient ce choix. Le méningione, qui mesurait deux centimètres et demi sur un centimètre et demi, a été complétement retiré. Quand elle a repris connaissance, Mme B. a entendu les voix se réjouir de la réussite de l’opération : « Nous sommes heureux de vous avoir aidée. Au revoir. » Il n’y a eu aucune complication postopératoire. La dose de dexaméthasone a été réduite de moitié tous les quatre jours, puis arrêtée. Elle était sous anticonvulsivants prophylactiques depuis six mois. Le traitement antipsychotique a été arrêté immédiatement après l’opération, et les voix ne sont pas revenues.

Douze ans plus tard, à Noël, Mme B. a téléphoné au Dr Azuonye pour lui souhaiter de joyeuses fêtes, à lui et à sa famille, et elle lui a expliqué que depuis son opération, elle se sentait parfaitement bien et qu’elle n’entendait plus de voix. L’appel téléphonique lui a rappelé l’affaire. « Il est bien connu que les lésions intracrâniennes peuvent être associées à une symptomatologie psychiatrique, mais je n’ai jamais rencontré d’autre exemple de voix hallucinatoires guidant le patient dans le véritable intérêt de sa santé, allant même jusqu’à lui proposer un diagnostic spécifique. Il n’y avait aucun signe clinique pouvant alerter quiconque de la tumeur. Elles l’ont orienté vers l’hôpital le mieux équipé pour faire face à son problème, se sont félicitées de son opération, lui ont fait leurs adieux, et ont disparu ensuite. »

Un peu plus dans l’année, le Dr Azuonye a présenté le cas lors d’une conférence. Mme B. y assistait, et elle a été interrogée sur les différents aspects de son expérience par plusieurs personnes. Le public était partagé. Certains, qui se réjouissaient pour elle, pensaient que deux médiums avaient psychiquement découvert sa tumeur, et qu’ils l’avaient contactée télépathiquement pour tenter de l’aider. D’autres l’ont accusé d’avoir tout inventé pour se faire soigner gratuitement, mais l’hypothèse ne tenait pas debout. Mme A.B. habitait en Grande-Bretagne depuis plus de quinze ans, et elle n’avait pas besoin d’inventer quoi que ce soit pour recevoir des soins. D’autres croyaient qu’elle avait dû ressentir quelque chose, une drôle de sensation dans sa tête, qui l’avait alarmée et amenée à craindre une tumeur au cerveau. Sa peur avait déclenché des voix hallucinatoires, lesquelles l’avaient prévenue du problème et l’avaient guidée vers l’hôpital le plus adapté à son cas, qu’elle connaissait probablement inconsciemment. Quant aux voix exprimant leur satisfaction à l’issue du traitement, elles n’étaient que le reflet de son propre esprit, qui faisait ainsi part de son soulagement.  Les symptômes psychiatriques étant dues à la tumeur, ils avaient disparu après l’opération.

Bizarrement, personne n’a tenu compte de l’hypothèse la plus simple, celle que soutenait pourtant Mme B. Les esprits de deux anciens membres du personnel de l’hôpital pour enfants étaient rentrés en contact avec elle, et ils lui avaient parlé télépathiquement pour tenter de la sauver.

Source : Diagnosis made by voices.

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Paratoa
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Paratoa

J’écrirai simplement que Me B a été soutenue par de purs esprits célestes.