Les Crânes Hurlants de Calgarth Hall

Crânes Calgarth Hall

Au début du XVIIe siècle, en Angleterre, une petite ferme se dressait près du lac Windermere, qui était occupée par Kraster Cook et sa femme Dorothy, deux paysans travailleurs et économes. Les terres qui entouraient leur propriété appartenaient à Myles Phillipson, un aristocrate qui officiait comme juge de paix et qui était à la tête de l’une des plus riches et des plus influentes familles de la région. Le magistrat et sa charmante épouse auraient aimé faire construire une nouvelle maison de maître mais de toutes les terres qu’ils possédaient aucune ne leur convenait et seule la petite parcelle de leurs modestes voisins leur semblait désirable. M. Phillipson était allé discuter avec M. Cook à plusieurs reprises, lui offrant de grosses sommes d’argent, mais l’agriculteur était très attaché à sa ferme, qu’il tenait de ses ancêtres, il refusait de la lui vendre et rien ne semblait pouvoir lui faire changer sa décision.

Un jour, après une discussion plus animée que les autres où beaucoup de choses regrettables furent dîtes, M. Cook jura que jamais il ne lui céderait sa propriété et les yeux noirs comme un ciel d’orage, son voisin promit de la lui arracher, de gré ou de force. Ivre de colère, le magistrat retourna alors chez lui et il s’empressa de rapporter la conversation à sa femme, laquelle le conseilla de la plus odieuse des manières.

Le lendemain matin, M. Phillipson retourna voir le paysan et lui tendant la main en souriant, il lui expliqua qu’il avait abandonné toute idée de lui acheter sa ferme et qu’il allait faire bâtir sa nouvelle demeure sur son propre domaine. Il exprima ensuite ses regrets, espérant que tous les mots durs qu’il avait pu dire seraient vite oubliés, et pour lui prouver sa bonne foi il leur proposa, à lui et à sa femme, d’être ses invités au manoir pour le jour de Noël, qui était dans un peu plus d’une semaine. M. et Mme Cook furent grandement soulagés de constater que leur puissant voisin avait changé d’idée mais pensant que tous les aristocrates du comté se trouveraient à la réception et qu’ils n’y seraient pas à leur place, ils hésitèrent à accepter. M Phillipson insista, leur proposant d’oublier leurs vieilles rancunes, et comme il semblait sincère, ils finirent par accepter pour ne pas le froisser.

Le 25 décembre, M. et Mme Cook se présentèrent à la demeure des Phillipson vêtus de leurs plus beaux habits et souriant timidement, ils se mêlèrent aux autres invités. Leurs hôtes firent de leur mieux pour les mettre à l’aise mais la réception se révéla un véritable calvaire pour ces deux honnêtes paysans. Assis à la longue table de banquet de la salle de réception, ils restèrent silencieux pendant la plus grande partie du repas, bien droits sur leur chaise et osant à peine lever les yeux de leurs assiettes. A un certain moment, l’éclat d’un petit bol d’or pur finement ciselé attira l’attention de Kraster Cook, et comme il le contemplait, Mme Phillipson s’écria d’une claire:  » Je vois que vous admirez grandement ce bol, mon cher voisin. Et bien je vous comprends, il mérite l’admiration de tous.  »

Bien évidemment, cette phrase fut entendue par tous les convives, qui tournèrent alors leurs regards vers l’agriculteur et le bol. Embarrassé, le pauvre homme rougit et balbutia quelques mots incompréhensibles, puis certains firent quelques commentaires sur l’objet et l’incident fut clos. Une fois le dîner terminé, M. et Mme Cook attendirent aussi longtemps qu’ils pensaient que l’étiquette l’exigeait, puis ils remercièrent M. et Mme Phillipson et se hâtèrent de rentrer chez eux.

Quelques jours plus tard, des soldats se présentèrent à la ferme et refusant de leur révéler la raison de leur arrestation, ils emmenèrent les deux malheureux jusqu’à la prison, où ils furent enfermés dans des cellules séparés. Ils restèrent ainsi pendant une semaine, sans pouvoir se parler ni se voir, puis vint le jour de leur procès et le juge leur apprit qu’ils étaient accusés d’avoir volé un bol en or appartenant à Mme Phillipson, celui qui se trouvait posé devant eux le jour de Noël.

Mme Phillipson fit une apparition remarquée dans le box des témoins, et s’asseyant gracieusement elle commença à raconter son histoire. Elle expliqua que le bol en question était sur sa table lors les fêtes de Noël, juste en face de M. Cook, et qu’elle avait été tellement frappée de la manière dont il le contemplait avec instance qu’elle avait fini par le lui faire remarquer. Elle rapporta la conversation qui avait alors eu lieu, et plusieurs de ses invités confirmèrent son témoignage. Deux serviteurs furent ensuite appelés, qui jurèrent avoir vu les accusés seuls, dans la grande salle du banquet, alors que tous les invités dansaient dans la salle de bal. Le bol fut ensuite montré, et deux soldats affirmèrent l’avoir trouvé dans une des chambres de la ferme de la famille Cook.

Avant de donner son verdict le juge demanda aux accusés s’ils avaient quelque chose à rajouter pour leur défense mais stupéfaits et terrifiés, ils ne parvinrent qu’à secouer faiblement la tête en bégayant quelques paroles incohérentes. Alors, devant tant d’évidences et selon les lois cruelles de l’époque, Kraster et Dorothy Cook furent condamnés à la peine de mort par pendaison. En entendant cette terrible sentence la pauvre femme parut sortir de sa torpeur et se redressant brusquement elle pointa un doigt accusateur vers Myles Phillipson et sa femme, s’exclamant d’une voix profonde, qui retentit dans toute la salle:

 » Comme Dieu est juste, vous et votre femme, Myles Phillipson, vous serez damnés à jamais! Ni vous ni les vôtres ne prospérerez jamais. Toutes les causes que vous soutiendrez seront perdues. Votre amitié sera fatale et tous ceux que vous aimez, ou qui seront aimés par les vôtres, mourront dans la douleur et la tristesse. Vous ne connaitrez plus jamais le bonheur, ni dans votre ancienne maison ni dans une nouvelle, mon mari et moi serons avec vous jour et nuit. Nous vous tourmenterons vous, votre famille et tous ceux de votre maison. Jamais, aussi longtemps que la vie durera, vous ne serez débarrassés de nous!  »

Les soldats la firent taire puis ils les trainèrent en prison, son mari et elle. Quelques jours plus tard, les deux malheureux furent pendus à un carrefour, comme il était de coutume. Leurs corps se balançaient toujours au bout de leurs chaînes quand M. Phillipson ordonna la saisie de leur ferme puis il lança la construction du manoir de Cargarth Hall. (Selon certaines sources, il fit raser tous les bâtiments existants, mais selon d’autres il se contenta de les rénover.)

Le Manoir de Calgarth Hall

Le Manoir de Calgarth Hall

Au mois de décembre de la même année, la maison était déjà terminée, M. et Mme Phillipson s’y étaient installés et le cœur plein d’allégresse ils préparaient leur grande réception de Noël. Le 25 au soir, leurs invités se présentèrent au manoir comme ils le faisaient toujours, légers et insouciants, et ils en passèrent la porte sans même une hésitation. L’heure était à la fête et tout le monde avait oublié le tragique destin de la famille Cook et la malédiction de Dorothy.

Au milieu du dîner, Mme Phillipson s’éclipsa un moment pour aller chercher un bijou qu’elle souhaitait montrer à ses convives. Elle prit une bougie et ignorant les grandes ombres qui s’ouvraient devant elle, elle s’engouffra dans les larges escaliers qui menaient au premier. Elle venait d’arriver à un coude quand se tournant pour continuer elle se retrouva pétrifiée de peur. Là, perchés sur la balustrade, si près qu’elle aurait tendre la main et les toucher, se trouvaient deux crânes grimaçants, celui d’une femme, de longs cheveux noirs étaient encore accrochés à sa tête, et celui d’un homme, reconnaissable à ses cheveux courts. A la lumière vacillante des bougies, les deux crânes semblaient lui sourire et ils paraissaient sur le point d’ouvrir leurs horribles bouches pour lui parler quand poussant un terrible hurlement, Mme Phillipson s’enfuit vers la salle à manger où, livide et tremblante, elle raconta toute l’histoire à son mari et ses invités.

Les hommes se rassemblèrent rapidement, et armés de rapières et de bougies, ils commencèrent à grimper le grand escalier. A leur grande surprise, les crânes étaient toujours là mais au lieu d’être perchés sur la balustrade comme elle l’avait dit, ils reposaient maintenant sur la marche supérieure du coude. Certains, parmi les plus hardis, s’en approchèrent prudemment mais quand ils voulurent les toucher du bout de leurs épées, leurs lames résonnèrent sinistrement contre les os. Les crânes n’étaient pas des fantômes, comme Mme Phillipson l’avait pensé, mais de véritables ossements.  » C’est une blague! La plaisanterie d’un ignoble fripon!  » s’exclama alors quelqu’un. Les soupçons se portèrent sur un certain page, lequel fut amené dans une des caves, attaché à un pilier, et laissé dans l’obscurité pour forcer sa confession. Quand aux crânes, ils furent ignominieusement jetés dans la cour.

Le jeune homme n’était responsable de rien et la preuve allait bientôt en être faite. Le moment venu, M. et Mme Phillipson se retirèrent dans leur chambre comme à l’accoutumée mais vers deux heures du matin, une succession de cris d’agonie aigus les fit sortir de leur lit. Pendant quelques secondes, le manoir de Cargarth Hall fut le théâtre d’une intense confusion. Les portes des chambres s’ouvrirent sur les visages blêmes de femmes effrayées qui les refermèrent aussitôt, puis des hommes à demi-vêtus se rassemblèrent au rez-de-chaussée et ils commencèrent à suivre les cris, qui les menèrent tout droit au grand escalier. Ils venaient d’arriver au fameux coude quand leurs yeux se posèrent sur les deux crânes grimaçants perchés sur la rambarde et aussitôt, le silence se fit. Alors, comme il était évident que les ossements étaient, d’une manière ou d’une autre, responsables des effroyables lamentations et que l’aspect surnaturel du phénomène n’échappait à personne, le malheureux garçon enfermé à la cave fut libéré.

Au petit matin, le magistrat prit les ossements, qui étaient restés dans l’escalier, et les emportant avec lui il alla les jeter dans l’étang, mais il était déjà trop tard. Maintenant, tout le monde se rappelait de la malédiction et silencieusement, ses invités quittèrent le manoir de Calgarth Hall les uns après les autres. En les voyant partir ainsi, M. et Mme Phillipson se regardèrent et songeant aux dernières paroles de Dorothy Cook, leurs visages devinrent livides. La nuit suivante, des cris déchirants résonnèrent dans toute la maison et les deux mêmes crânes furent retrouvés sur la balustrade de l’escalier. Horrifiés, ils tentèrent de les enterrer dans une région éloignée, mais peu de temps après, les ossements maudits réapparurent mystérieusement dans la maison. Alors, comme le phénomène se répétait inlassablement, M. et Mme Phillipson décidèrent de tenter de les détruire par tous les moyens possibles. Ils les brûlèrent, les broyèrent et jetèrent leur poussière au vent, mais semblant les narguer, les crânes retournèrent à Calgarth Hall.

Cheminée Calgarth Hall

Cheminée dans une Pièce du Manoir

L’existence de M. et Mme Phillipson, qui avait toujours été des plus agréables, commença alors à se transformer en cauchemar. De nombreux serviteurs leur donnèrent leur congé et si les plus fidèles continuèrent à les servir durant la journée aucun ne voulait plus rester au manoir à la nuit tombée. Les visiteurs se firent de plus en plus rares et seuls leurs plus anciens amis continuèrent à venir les voir ou à les inviter dans leurs maisons, personne n’ayant oublié la partie de la malédiction qui promettait tristesse et malheur à leurs fréquentations.

M. et Mme Phillipson auraient pu s’enfuir et abandonner Calgarth Hall mais par fierté, ou peut-être par caprice, ils décidèrent de rester, défiant la malédiction de leur seule présence. Si les crânes grimaçants avaient été fantomatiques, ils n’auraient pas été aussi terribles mais leur réalité rajoutait de l’horreur à leurs apparitions. Ils étaient tellement sinistres que parfois la pensée leur venaient qu’une nuit ils se réveillaient avec leurs dents autour de la gorge. En attendant ce terrible moment, le malheur semblait suivre de près Myles Phillipson, dont la fortune commençait à décliner. Plus personne ne voulait traiter avec lui et dès qu’il se lançait dans une nouvelle entreprise, elle courait à sa perte. Le magistrat et sa femme finirent leurs jours seuls, boudés par la quasi-totalité de leurs anciens amis, et leur fils hérita de Calgarth Hall à leur mort.

Lorsque le jeune Phillipson prit possession de la maison, les crânes hurlèrent toute la nuit, semblant lui rappeler de manière menaçante la malédiction jetée sur ses parents, puis, au fil du temps, leur colère sembla se calmer et ils se firent plus rares, ne se montrant que deux fois par an, le jour de Noël, date anniversaire du dîner fatal, et le jour de la pendaison de M. et Mme Cook. A une occasion, il tenta lui-aussi de se débarrasser des crânes, et des lamentations résonnèrent nuit après nuit pendant une longue période. Un soir, il recevait des invités et tout le monde se trouvait attablé quand des cris commencèrent à retentir puis brusquement, les grandes portes de la salle de réception s’ouvrirent et deux crânes ricanants apparurent, qui se mirent à rouler sur le plancher avant de sauter sur la nappe. Devant ce terrible spectacle, tout le monde se leva d’un bond et s’enfuit dans la nuit. Cette expérience eut des conséquences si fâcheuses que plus jamais il ne se risqua à tenter de détruire les ossements.

Jamais il ne fut véritablement heureux. La douleur était son lot constant et quand il mourut, il était plus pauvre que son père ne l’était à la fin de sa vie. La malédiction passa ainsi de génération en génération, jusqu’à ce que la famille se voit dans l’obligation de se séparer de Calgarth Hall. Le dernier des Phillipson vécut comme un paria et mourut comme un mendiant au bord d’un chemin en 1705. Ainsi la malédiction avait-elle été accomplie dans son intégralité.

Étrangement, la disparition du dernier des Phillipson ne mit pas fin aux manifestations inexplicables et le manoir, qui était réputé hanté, resta inhabité pendant de longues années. Vers la fin du XVIIIe siècle, le docteur Richard Watson, évêque de Llandaff, acheta Calgarth Hall et malgré son épouvantable réputation, il s’y installa.

Richard Watson

Richard Watson

Quelques semaines plus tard, afin de satisfaire aux exigences de la population locale, il accepta de réciter quelques prières pour les crânes maudits, puis il emmura quelque part, dans le manoir. Apparemment son intervention fut efficace, du moins pendant un certain temps, car plus aucun incident étrange ne fut à déplorer. En 1790, prétendant ne pas aimer le manoir de Calgarth Hall, qu’il avait pourtant choisi et acheté, le Dr Watson se fit construire une maison plus adaptée à son statut d’homme d’église de l’autre côté de la rive.

En 1891, un chroniqueur victorien affirma avoir vu les deux crânes posés sur le rebord d’une fenêtre dans une grande pièce délabrée. En 1897, M. Conway, qui voyageait en compagnie de l’un de ses amis, s’arrêta sur la route d’Ambleside et comme il regardait vers le lac de Windermere, ses yeux furent attirés par une ancienne maison juste en face de l’eau, le manoir de Calgarth Hall. Il rapporta par la suite que les paysans de la région parlaient toujours de la vieille malédiction et que le blason de la famille Phillipson était clairement visible, sculpté sur la grande cheminée de la cuisine, au milieu d’une profusion d’arabesques. Depuis, le manoir aurait été détruit et les deux crânes maudits auraient disparu avec lui.

Blason Phillipson

Le Blason des Phillipson

Source: The Screaming Skulls & Other Ghosts d’Elliott O’Donnell.

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