Le Fantôme de l’Église Saint John

Église Saint John à Torquay

A trente-neuf ans, Henry Ditton-Newman, était déjà un organiste accompli et il avait, de sa présence, grandement contribué à la réputation de l’église apostolique de Saint John, à Torquay, en Angleterre. Sa disparition précoce, le 19 novembre 1883, après seulement quatre ans de service, fut une grande perte pour la paroisse. Le malheureux fut enterré dès le lendemain mais comme son cercueil attendait les porteurs dans l’église, soudain l’orgue se mit à jouer toute seule. Une jeune dame et le révérend Hitchcock, qui s’occupait de Saint John, furent témoins de ce prodige, et comme ils ne voyaient pas d’autre explication possible, ils en conclurent que l’organiste était revenu jouer à ses propres funérailles.

L’incident aurait rapidement été oublié si, quelques jours plus tard, un prébendier attaché à la paroisse n’avait entendu le son caractéristique de l’orgue résonner dans le bâtiment. L’homme, qui se dirigeait vers la porte d’entrée, se tourna machinalement vers l’instrument et il en resta pétrifié d’effroi. Une main fantomatique allait et venait sur le clavier. A son passage, les touches noires devenaient blanches et vice et versa. Un mois plus tard, de la musique s’éleva de l’église en plein milieu de la nuit, causant un grand émoi dans tout le quartier. Peu de temps après, le révérend se pensait seul dans la chapelle quand quelqu’un se mit à jouer de l’orgue. Surpris, il leva rapidement les yeux et il aperçut la silhouette translucide de son regretté organiste assis devant son instrument préféré. M. Hitchcock s’empressa de rapporter son observation à ses supérieurs, qui refusèrent de le croire.

Église Saint-John à Torquay

La mort de M. Ditton-Newman n’avait rien d’extraordinaire, il avait succombé à une pleurésie, mais sa hantise continua pourtant pendant des années. En 1930, le révérend RJE Boggis, qui était devenu le prêtre de Saint John en 1924, écrivit un livre sur l’histoire de l’église, The History of St John’s Torquay, et il évoqua brièvement le fantôme de l’organiste, soulignant que des choses étranges se produisaient dans l’édifice et que des témoignages bien documentés avaient été recueillis. « Ses apparitions, » disait-il, « ont été consignées et maintenant encore, il continue à être vu par des personnes qui ne l’ont jamais connu et qui ne savaient pas qu’il y avait un fantôme à St John. »

Tout au long des années 1930 et jusqu’en 1945, le revenant continua à se manifester avec une régularité désarmante. Les témoins le décrivaient comme heureux, presque joyeux, mais terriblement attaché à son orgue. Au cours de cette même période une rumeur se mit à courir que l’homme qui occupait le poste d’organiste ne parvenait pas à effectuer correctement sa tâche car il se retrouvait toujours importuné par le fantôme. Dès qu’il prenait place sur le siège, une présence invisible venait s’asseoir près de lui et elle commençait à appuyer sur les touches de l’orgue, tentant de jouer en même temps que lui. De guerre lasse, il finit par quitter sa place.

En 1945, le fantôme de l’organiste apparut pour la première fois au presbytère, la Montpelier House, une maison servait autrefois d’école aux enfants de chœur et qui se trouvait juste à côté de l’église. Sir Patrick Ferguson-Davis était alors le révérend de Saint John, et il l’entendait souvent rôder dans le bâtiment. A une occasion, des bruits de pas résonnèrent au rez-de-chaussée et pensant qu’un cambrioleur s’était introduit dans la salle à manger, le révérend attrapa sa cravache et il se précipita dans les escaliers mais en arrivant dans la pièce, il constata qu’elle était déserte. Il apprit par la suite que l’église avait été rénovée et que son ancienne porte d’entrée se trouvait maintenant dans l’un des murs de la salle à manger. Sir Patrick disait que le fantôme ne l’inquiétait aucunement car il était un genre d’esprit inoffensif. Le vicaire et sa femme, M. et Mme Sproule, habitaient la même maison et ils furent témoins de nombreuses manifestations. Tout comme le révérend ils n’avaient pas peur du fantôme, qu’ils appelaient affectueusement « Henry » et qu’ils considéraient comme un membre de la famille.

Au mois d’août 1956, le révérend Anthony T. Rouse, qui s’occupait de Saint John depuis environ deux ans, déclara au magazine The Living Church qu’il allait faire enlever un orgue hanté vieux de quatre-vingt ans de son église, et qu’il espérait que le fantôme qui en jouait partirait aussi. D’après la rumeur, la paroisse avait du mal à retenir ses musiciens. Avant de s’en débarrasser, il organisa un service de commémoration et de reconnaissance pour l’instrument, qui avait été installé dans l’église en 1873, dix ans avant la mort de M. Ditton-Newman. A cette occasion, le révérend parla longuement du fantôme et il reconnut que lui-même, tout comme ses prédécesseurs, avait souvent entendu des pas descendre l’escalier du presbytère et traverser la cour de l’église. « Il y a un grand nombre de personnes qui peuvent se porter garantes de l’authenticité de cela, » souligna-t-il. « J’ai également reçu de nombreux invités, qui ne savaient rien de l’histoire, et qui m’ont parlé de bruits de pas mystérieux dans la nuit. »

Outre les bruits de pas, le révérend avait été réveillé à plusieurs reprises par une « une douce mais forte musique » en provenance de l’église alors qu’il était tranquillement allongé dans son lit au presbytère. A chaque fois, l’orgue avait continué à jouer pendant plusieurs minutes avant de s’interrompre brusquement. Il rajouta que certains des membres du chœur étaient venus le trouver pour se plaindre d’une présence invisible quand ils chantaient, « comme si l’organiste s’était arrêté de jouer et qu’il se tenait à leur côté, » que d’autres lui avaient parlé de l’étrange sentiment de tristesse qui les submergeait quand ils s’approchaient de l’orgue et que les domestiques lui avaient rapporté une multitude d’incidents bizarres. Un serviteur, qui était dans la maison depuis trois semaines, lui avait demandé « qui marchait dans l’escalier la nuit » et un autre «  quelle était cette ombre qui passait parfois près de lui dans la cuisine et qui se promenait dans la cour de l’église. »

M. Rouse avait sa propre théorie pour expliquer le fantôme, qu’il avait pu observer à plusieurs occasions et qu’il décrivait ainsi : « Quand Henry joue de l’orgue, je peux voir à travers lui. » Il pensait que l’organiste était mort jeune, qu’il avait laissé inachevé plusieurs morceaux de sa composition, et qu’il était revenu pour achever son œuvre. Une vieille histoire, que rien ne prouvait, semblait soutenir son hypothèse. Elle racontait qu’avant de travailler comme organiste pour Saint John, M. Ditton-Newman avait joué dans une église du quartier d’Anfield, à Liverpool et que la paroisse avait fait publier un recueil posthume de son œuvre. Il avait donc pu avoir d’autres projets en préparation, qu’il n’avait pas eu le temps de finir. Le révérend avoua avoir pratiqué deux exorcismes pour mettre fin à la hantise, récitant des prières et aspergeant le presbytère d’eau bénite, et il affirma que les manifestations du fantôme étaient maintenant terminées. Il s’arrêta de parler pendant quelques secondes, semblant hésiter, et il rajouta prudemment : « A moins que de nouvelles ne se produisent parce que l’orgue a été enlevée. »

Journal 1956 Torquay

Son témoignage attira l’attention de la presse internationale. Le 25 octobre 1856, le Chicago Tribune publia un article intitulé « Un prêtre jure qu’il a entendu un fantôme jouer de l’orgue. » M. Rouse fut durement critiqué, autant par ses supérieurs, qui lui en voulaient d’avoir publiquement raconté son expérience, que par l’opinion publique, qui lui reprochait son manque de compassion envers un fantôme amical. Pour sa défense, il commença par expliquer que son sommeil était sacré et que jamais il n’aurait chercher à le chasser s’il ne l’avait empêché de dormir puis, en 1957, il changea sa version de l’histoire, déclarant que l’orgue était ancien et qu’il l’avait fait remplacer uniquement pour cette raison. Malheureusement, ses explications tardives excitèrent un peu plus encore la curiosité des journalistes. Une longue liste de témoins fut alors présentée, qui rapportaient leurs expériences dans l’église hantée. Mary-Magdalene, d’Upton, raconta que ceux qui jouaient de l’orgue à Saint-John avait parfois l’impression qu’une force invisible guidait leurs doigts. Charles Downey, le greffier de la paroisse, rapporta qu’un soir où il jouait de l’orgue, il avait entendu un bruit, « comme si quelqu’un faisait crisser une longue clef contre les tuyaux de l’orgue. »

Une enquête fut alors menée par les autorités religieuses, qui démentirent immédiatement la hantise. Elles étaient embarrassées par l’agitation causée et elles voulaient trouver une histoire plausible à soumettre au public. Certains membres du clergé commencèrent alors à donner des explications improbables qui ne convainquirent personne. « Il y avait à cette époque, » déclara par exemple  le révérend BG Burr, « un sacristain presque aveugle qui avait pour habitude de jouer de l’orgue pour son propre amusement sans prendre la peine d’allumer les lumières. »

M. Rouse avait annoncé la fin de la hantise avec une certaine réserve, et il avait eu raison de se montrer prudent. Deux ans plus tard, au mois de novembre 1958, il admit publiquement que le fantôme de l’organiste hantait toujours l’église de Saint John : « Les membres de la chorale de l’église se sont pratiquement pétrifiés de peur lorsque l’orgue a fait un bruit extraordinaire et que le fantôme est apparu. Il a été vu par un certain nombre de gens là-bas, et tous ont ressenti sa présence. »

Un lien matériel semblait exister, qui rattachait l’esprit d’Henry Ditton-Newman à son instrument. Peut-être ses tubes. L’orgue possédait maintenant une console neuve mais la plupart de ses tubes avaient été récupérés sur l’ancien et remis sur le nouveau après révision.

Peu de temps après, le révérend révéla que son organiste, M. Frederick Fea, avait écrit à l’évêque d’Exeter pour se plaindre d’une certaine présence qui s’asseyait de temps en temps sur le tabouret pendant qu’il jouait de l’orgue. Il rajouta que d’autres personnes avaient déjà rapporté le même problème, et qu’il espérait que l’évêque finirait par prendre des mesures appropriées.  Interrogé sur son expérience, M. Fea expliqua : «  Je n’ai jamais vu le fantôme, mais j’ai le sentiment que quelqu’un me regarde, et parfois ce sentiment est très fort. Je l’ai remarqué pendant deux années consécutives, toujours les mêmes vendredis et les mêmes dimanches. Il vous paralyse et vous ne pouvez plus penser ou jouer normalement. J’ai déjà eu l’impression que je n’arriverais jamais à finir de jouer un hymne à cause de la sensation de fatigue. En fait, j’ai toujours terminé l’hymne, mais plus par volonté qu’autre chose. Le même sentiment semble aussi paralyser le chœur. Ils trouvent très difficile de chanter dans ces conditions, et les résultats ne sont pas ceux que l’on pourrait souhaiter. »

M. Rouse était inquiet. Depuis son apparition, en 1883, le fantôme avait toujours été décrit comme « amical » et même « heureux, » mais depuis peu, l’atmosphère avait changé. Un sentiment de désespoir terrible flottait maintenant à l’étage supérieur du presbytère, l’ancienne école de chœur. Il avait senti ce changement depuis un moment déjà, mais il n’en avait parlé à personne. Puis M. Fea était venu le trouver à plusieurs reprises pour se plaindre d’une impression semblable, et son malaise avait atteint de telles proportions qu’il avait fini par aller consulter son médecin. Le révérend avait alors saupoudré le siège de l’organiste avec de l’eau bénite, mais cette mesure ne leur avait offert qu’un répit temporaire.

En 1958, peu de temps avant Noël, M. Rouse consulta une médium du Collège de Sciences Psychiques de Londres. L’idée ne lui plaisait guère mais il avait dû s’y résoudre en désespoir de cause. Les manifestations qu’ils expérimentaient maintenant ne correspondaient plus à celles du fantôme pacifique qui hantait depuis si longtemps l’église Saint John. La médium ayant été mise au courant des faits, elle lui dit sentir la présence d’un homme, un organiste de l’église qui avait été privé de funérailles chrétiennes après son suicide mais qui estimait y avoir droit, compte tenu de ses efforts pour la paroisse. « Pour mettre fin à la hantise, » lui expliqua-t-elle, « vous devez vous rendre sur la tombe de l’homme, l’asperger d’eau bénite et dire des prières. »

Le révérend retourna alors à Torquay et il rapporta à M. Fea les propos de la médium. L’organiste lui répondit que ses paroles confortaient ses propres convictions, que le fantôme n’était pas celui de M. Ditton-Newman mais celui de Francis Crute, un autre organiste qui s’était suicidé en 1953, quelques mois avant que M. Rouse ne prenne ses fonctions. Troublé, le révérend fouilla dans les registres pour y chercher la trace de son enterrement, et il découvrit que son corps avait été laissé dans un corbillard à l’extérieur de l’église pendant le service funèbre. Il apprit également que l’homme avait habité le presbytère pendant quelques temps et qu’il occupait le dernier étage, l’endroit où les phénomènes étaient les plus fréquents.

M. Rouse s’empressa de rapporter tous les faits à l’évêque et il lui demanda la permission de se rendre sur la tombe du malheureux, comme le lui avait conseillé la médium. D’une surprenante manière, l’Église, qui niait la hantise, lui donna immédiatement son approbation. Le 1 janvier 1959, le révérend se rendit au cimetière de Torquay, où avait été enterré Francis Crute. Il pria pour le repos de son âme, aspergea sa pierre tombale d’eau bénite, puis il récita un psaume. Après cette cérémonie, le sentiment de désespoir accablant qui flottait dans le presbytère disparut immédiatement, et plus personne ne se plaignit jamais d’avoir senti, vu ou entendu une présence invisible dans l’église.

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