La Perdrix de Strafford

L'Ange et l'Oiseau

Au début de l’année 1900, le vieux village de Strafford, dans le New Hampshire, était encore éloigné de toute civilisation. Le chemin de fer n’était toujours pas arrivé jusqu’à lui et les visiteurs étaient rares, sauf en été, lorsqu’ils venaient chercher la fraicheur vivifiante de ses collines balayées par le vent.

Depuis quelques mois, les manifestations d’un supposé revenant troublait l’esprit des villageois superstitieux. Par son comportement inhabituel, un simple oiseau, une petite perdrix des bois, avait conduit la moitié des habitants de la région à croire qu’il était habité par l’esprit d’un mort. Si jamais quelqu’un venait à demander leur avis sur la question aux autres, qui n’y connaissaient rien aux choses de l’invisible, alors ils secouaient silencieusement la tête sans comprendre. A cette époque une théorie était à la mode aux États-Unis, la transmutation des âmes, qui prétendait que l’esprit des défunts se réfugiait parfois dans le corps d’un animal quelconque, et les journaux rapportaient parfois les extraordinaires expériences de leurs lecteurs, qui disaient avoir retrouvé un proche sous telle ou telle forme.

Le mystérieux oiseau de Strafford apparaissait seulement dans le voisinage d’un lieu de sépulture solitaire, le cimetière privé de la famille Garland, où la jeune Vina avait été enterrée quelques mois auparavant. Certains des villageois, qui n’avaient pas honte d’afficher de leurs convictions, clamaient haut et fort que l’âme de la jeune fille avait transmigré dans l’humble corps de la perdrix pour se rapprocher de ses parents, mais la plupart se méfiaient des journalistes et ils répugnaient à répondre à leurs questions.

Vina était la fille de Charles Garland, un respectable fermier, mais elle avait toujours été différente des autres filles de la campagne. Délicate, de santé fragile, elle était d’une beauté raffinée et d’une intelligence rare. Dès son plus jeune âge, alors qu’elle trottinait encore derrière son père quand il partait travailler dans les champs, ses extraordinaires capacités d’apprentissage et d’observation faisaient l’admiration de tous. Quelques années plus tard, elle était rentrée à la petite école de campagne de son district et ses résultats avaient été si remarquables qu’elle s’était rapidement démarquée de ses camarades de classe.

A l’âge où d’autres filles passaient laborieusement leurs diplômes elle enseignait déjà, et à dix-huit ans elle était devenue assistante au Northwood Seminary, une vieille école guindée dirigée par le distingué Loren G. Williams. Malheureusement, sa carrière, qui était pourtant des plus prometteuses, avait brusquement tourné court. Les fonctions de son poste s’étaient rapidement révélées trop pénibles pour la jeune professeur et sa santé, qui n’avait jamais été très bonne, s’était progressivement dégradée. Après quelques mois d’activité elle avait été ramenée chez elle, à la vieille ferme familiale, et quelques jours plus tard, elle était morte.

Tous les habitants de la région s’étaient présentés à ses funérailles et ses parents avaient versé de nombreuses larmes en regardant pour la dernière fois le doux visage de Vena, qui reposait paisiblement dans son cercueil bordé de fleurs. Elle avait été enterrée, comme tous les membres de sa famille depuis des générations, dans le petit cimetière privé surplombant la maison de son enfance, un petit carré de verdure recouvert de pierres tombales moussues et d’arbres centenaires.

Plusieurs semaines s’étaient écoulées sans que rien d’étrange ne soit signalé, puis l’oiseau mystérieux avait fait son apparition. Un matin, M. Garland conduisait sa charrette, ses ouvriers et lui amenaient un chargement de récoltes à un certain endroit, quand soudain, alors qu’il traversait un champ près du petit cimetière où était enterrée sa fille, une perdrix avait surgi devant ses chevaux. Au début, il avait pensé à une mère défendant ses petits et se souvenant de combien sa pauvre Vena aimait les oiseaux sauvages, il avait essayé de l’effrayer pour l’éloigner des sabots des chevaux. D’une étrange manière, la perdrix semblait totalement dénuée de peur et quand il avait sauté de sa charrette, elle s’était posée sur le sol et l’avait regardé curieusement, comme si elle s’attendait à ce qu’il vienne à elle. Le fermier, qui craignait qu’elle ne se fasse écraser, l’avait alors attrapée pour la poser sur le côté, et elle l’avait laissé faire sans protester.

M. Garland, qui avait pourtant une longue expérience de la faune et de la flore du pays, n’avait jamais rien vu de semblable. Il était ensuite remonté sur sa charrette, où se trouvaient toujours assis ses ouvriers, et la perdrix les avait suivis comme un petit chien durant tout le trajet. Sur le chemin retour, elle avait continué à voleter derrière eux, mais alors qu’ils s’approchaient de la sépulture de Vina, elle avait elle avait mystérieusement disparu, sans que personne ne remarque son départ. Un peu plus tard, l’agriculteur était repassé près du petit cimetière avec un autre chargement, et l’oiseau l’avait accompagné comme précédemment.

Toute la journée, la perdrix l’avait suivi ici et là, et quand la nuit était venue, M. Garland, qui avait été tellement impressionné par son comportement étrange qu’il en était devenu nerveux, était retourné seul à l’endroit où elle était apparue. L’oiseau s’était alors immédiatement montré et le fermier, fortement troublé, s’était assis sur l’herbe et il avait commencé à l’appeler du prénom de sa fille. Alors, comme si elle avait toujours connu sa voix, la perdrix lui avait répondu et se posant près de lui, elle avait sauté sur son genou.

Un frisson avait alors parcouru le corps du pauvre homme, qui n’avait jamais rien vu de semblable. Il avait l’impression d’être sous l’influence de quelque force mystique, et il en était tellement bouleversé que sa tête lui tournait légèrement. Il avait alors posé une main sur le sol pour se soutenir, et tendant l’autre vers l’oiseau, il lui avait dit : « Viens. » La perdrix avait immédiatement sauté sur son poignet, sans hésiter une seule seconde, et caressant doucement son bras du bout de son bec, elle avait poussé un cri qui sonnait, selon le fermier, comme un cri de souffrance. Il s’était alors levé, lentement, prudemment, et portant délicatement l’oiseau dans sa main tremblante, il s’était dépêché de retourner chez lui.

La nouvelle que Charles Garland avait adopté une perdrix s’était alors répandue dans les environs, et elle avait fait sensation. La perdrix était réputée des plus farouches et apprivoiser un tel oiseau semblait une chose inouïe. De nombreuses personnes, qui ne croyaient pas un mot de cette curieuse  histoire, étaient allées voir le paysan pour en avoir la preuve, et elles l’avaient vu caresser l’oiseau comme un chaton.

Depuis que la perdrix lui était apparue, M. Garland s’en occupait de la plus attendrissante des manières. Chaque jour, de nombreux visiteurs demandaient à la voir et il n’était jamais fatigué de la leur montrer. L’endroit où il se trouvait et ce qu’il faisait importait peu. Si quelque inconnu l’appelait pour demander à voir l’oiseau mystérieux, alors le fermier laissait tout tomber et il exauçait son souhait. La présence d’étrangers ne semblait pas troubler la perdrix, qui les considérait avec une indifférence, mais elle montrait toujours une grande affection pour les membres de la famille Garland.

Au fil du temps, la rumeur que l’oiseau avait quelque chose de surnaturel avait commencé à se répandre. Les gens étaient réticents à l’admettre publiquement mais ils en parlaient beaucoup entre eux, et comme ils en arrivaient toujours aux mêmes conclusions, leurs convictions s’en trouvaient confortées. Ils pensaient que l’esprit de Vina habitait la perdrix, et qu’elle cherchait à communiquer avec ses parents par son intermédiaire. Peut-être la malheureuse aurait-elle voulu leur transmettre quelque message avant sa mort, mais elle était partie si vite qu’elle n’en avait pas eu le temps.

Certains, qui croyaient fermement en cette hypothèse, montraient une crainte superstitieuse à l’égard de l’oiseau et ils refusaient de le toucher ou de s’en approcher de trop près. « C’est Vina Garland, » murmuraient-ils d’une voix blanche. « Et ça n’apporte jamais rien de bon de se mêler des affaires des morts. »

Source : St. Louis Republic du 7 novembre 1900.

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