Les Yeux de l’Ombre

Mort Sortant de son Cercueil

Selon certaines théories, les esprits élémentaires seraient attirés par la mort, qu’ils flaireraient avec dix fois plus d’acuité que les requins et les vautours, et ils se précipiteraient pour sucer, comme des vampires, l’essence spirituelle des agonisants. La substance prélevée leur permettrait de s’élever à un niveau spirituel plus élevé. L’histoire peut sembler extraordinaire, mais de très nombreuses créatures sombres ont été aperçues sur les lieux des catastrophes peu avant qu’elles ne se produisent.

Vers la fin du XIXe siècle, un allemand nommé Frantz Rosenberg fit un voyage d’agrément en France, et il s’arrêta dans un petit village de la vallée du Rhône, un endroit des plus charmants. Quelques jours plus tard, Frantz, qui s’était installé dans l’unique auberge du lieu, partit comme à son habitude pour une grande promenade à vélo, mais comme il roulait sur un petit sentier rocailleux, ses roues dérapèrent brusquement et il dévala une colline escarpée à toute vitesse. Malheureusement, sa folle course se termina la tête la première contre le mur d’une maison, et la brique se révélant bien plus dure que son crâne, il fut victime d’une commotion cérébrale.

Certains villageois vinrent alors à son secours, et le trouvant inconscient ils le transportèrent jusqu’à l’auberge, où le médecin le plus proche, un homme sans diplôme, fut appelé. Le docteur de fortune ne s’y connaissait guère en matière de cerveau, il avait seulement assisté à quelques trépanations, mais ce détail lui importait peu. Il le saigna, employa différents moyens ordinaires pour tenter de le faire sortir de sa léthargie, mais comme ils ne produisaient aucun effet apparent, il prononça rapidement sa mort et les préparatifs commencèrent pour son enterrement.

Pendant que le médecin examinait son patient, des voyageurs s’étaient présentés à l’auberge, dont le nombre de pièces était particulièrement limité, et le propriétaire, qui n’avait plus aucune chambre à leur proposer, avait commencé à s’agacer. Alors, comme il trouvait tout à fait déplacé de conserver un cadavre dans une pièce qu’il aurait pu louer, il demanda à quelques villageois de le mettre dans son cercueil sans attendre et de le porter au cimetière. Le cercueil fut posé à même le sol, entre les tombes, et abandonné là en attendant que le fossoyeur public trouve un moment pour l’enterrer.

Les secousses reçues pendant le trajet, ses porteurs se montrèrent extrêmement brusques et maladroits, et l’air froid de la nuit qui s’infiltrait dans le cercueil aux planches mal ajustées finirent par tirer le malheureux de son état. Frantz revint alors à la vie, mais toute l’horreur de sa situation ne lui apparut pas immédiatement. Au début, il crut se réveiller d’un profond sommeil. Il s’efforça de se rappeler l’endroit où il se trouvait et ses activités de la veille, mais l’obscurité était totale et rien ne lui revint en mémoire. Il insista et lentement, très lentement, il commença à se souvenir de son accident et des événements suivants.

Il se rappelait, avec la plus grande netteté, de sa tête cognant violemment contre le mur, des deux rustres, un aux cheveux roux et un autre basané, qui l’avaient porté jusqu’à l’auberge, de l’expression d’horreur presque comique sur le visage de la femme de chambre, de la façon dont elle s’était précipitée pour informer le propriétaire de son arrivée, de leur consternation et de leur discussion sur ce qu’il convenait de faire. L’aubergiste avait proposé une chose, sa femme une autre, la servante une autre encore etc… Ils avaient ensuite fouillé ses poches sans aucun ménagement, à son grand désarroi, cherchant une carte ou une lettre qui auraient pu leur donner un indice quant à son adresse. Pendant qu’ils agissaient ainsi, Frantz flottait près de son propre corps et tout autour de lui, d’étranges yeux gris, qui semblaient constitués d’ombre ou de fumée, le scrutaient de leurs regards insondables. L’assemblée ne semblait pas les voir, ni les yeux ni lui.

Un médecin était ensuite arrivé, un petit homme mince au torse étroit, et Frantz avait remarqué avec amusement sa barbe pointue et ses grandes oreilles. Il avait placé un miroir près de sa bouche pour s’assurer qu’il respirait encore, puis il lui avait tailladé le bras pour le saigner, et il s’était lancé dans un long monologue incompréhensible. Tout en parlant, il jetait de langoureuses œillades à la jolie femme de chambre, laquelle avait profité de son arrivée pour visiter discrètement le sac et la bourse de l’homme, qui avait officiellement été déclaré décédé.

Il les avait ensuite très distinctement entendus parler des dispositions prises pour son enterrement et l’aubergiste avait dit au médecin : « Oui, bien sûr docteur, ça n’est que justice. Vous vous êtes donné bien du mal pour lui. Pour ma part, je vais garder sa montre et ses vêtements pour couvrir les frais de funérailles et payer son séjour. » En entendant ces mots, Frantz avait tenté de protester mais aucun son n’était sorti de sa bouche. Sa montre état en or massif, elle lui avait couté vingt-cinq livres, et il avait réglé sa chambre le matin même. Secouant vigoureusement la tête, la femme de l’aubergiste s’était alors écriée d’une voix aiguë : « Oui, ça n’est que justice, que justice ! » Ils étaient ensuite sortis de la pièce, et Frantz était resté seul avec son corps.

La suite des événements était plus confuse. Il se souvenait des yeux gris, qui l’avaient terriblement impressionné. Ils étaient innombrables et ils l’épiaient en permanence. Il se rappelait des deux hommes, les mêmes qui l’avaient transporté jusqu’à l’auberge, qui étaient venus chercher son cercueil, de la route sombre et silencieuse qu’ils avaient suivie ensemble, de son arrivée au cimetière, de la porte de fer qui en barrait l’entrée, et du bruit de son corps tombant sur le sol dans un grand bang. Ensuite venait le néant…

Frantz soupira et réfléchissant rapidement à la question, il en conclut avoir rêvé. « Quelle absurdité ! » se dit-il. « Ces choses n’ont pas pu se produire, je suis tranquillement allongé dans mon lit ! Je sais très bien où je suis ! » L’idée lui vint alors de toucher la tête de son lit pour se rassurer, mais comme il s’efforçait de lever les bras il s’aperçut qu’ils étaient attachés, solidement attachés, à son corps. Une sueur glacée le recouvrit brusquement. « Mon Dieu, et si c’était vrai ? » Il essaya une nouvelle fois de bouger, tirant de toutes ses forces ses bras sur le côté, et comme il n’arrivait à rien, il finit par abandonner, complétement épuisé.

Il resta un moment immobile, écoutant les battements rapides de son cœur affolé, puis il essaya de remuer un peu ses jambes et il s’aperçut que ses pieds étaient liés ensemble. « Les vêtements de la mort ! Un suaire ! » Il pouvait maintenant le sentir tout autour de lui. Il comprimait l’air de ses poumons, entravait sa circulation, lui donnait des crampes, le piquait, le grattait, etc… Le pauvre homme se retrouva alors submergé par un sentiment d’horreur absolue mais comme il tentait d’ouvrir la bouche pour crier, il constata avec effroi que ses mâchoires étaient maintenues par des bandages moites et serrés. Luttant de toutes ses forces pour détendre le tissu, il finit par gagner un peu de liberté et il songea avec cynisme que s’il ne pouvait rien faire d’autre, au moins il pourrait hurler son désespoir. Cette pensée le consola un moment, mais pas longtemps, car immédiatement une autre idée lui vint, que personne ne l’entendrait à part Dieu.

Frantz, qui était persuadé d’avoir été enterré, songea au tas de terre et à l’herbe qui le recouvraient, et un sentiment de désespoir intense emplit son esprit. Il prit alors conscience de l’horreur de sa situation et de son impuissance. Personne ne viendrait le sauver. Les rares personnes qui savaient où il se trouvait le pensaient mort. Pour sa famille et ses amis, son sort resterait à jamais un mystère. Le malheureux se dit alors qu’ils seraient immédiatement venus à son secours s’il avait pu communiquer avec eux, et cette évidence lui fut des plus cruelles. Il les imaginait en train de vaquer à leurs activités quotidiennes, inconscients de son calvaire, et des larmes commencèrent à couler le long de ses joues à cette pensée.

Les visions les plus vives et les plus séduisantes se mirent alors à voler devant ses yeux. Il vit ses parents et ses sœurs assis comme à l’ordinaire dans leur siège favori, son père fumant sa pipe, sa mère tricotant, sa sœur aînée leur décrivant l’opéra qu’elle était allée voir l’après-midi même, et sa plus jeune sœur l’écoutant avec intérêt, la bouche à moitié ouverte. Dans la chambre du dessus, qui était autrefois occupée par un comte, un vétéran qui avait gagné des distinctions durant les campagnes de 1864 et 1866, son frère examinait les pièces d’horlogerie d’un mécanisme qu’il venait de démonter. Sa mère se pencha en arrière sur sa chaise, puis elle ferma les yeux, et il sut instinctivement qu’elle pensait à lui.  « Oh, mon Dieu ! » songea-t-il avec désespoir.

Le tableau disparut comme par enchantement et l’horrible réalité de sa condition lui revint alors. Une odeur humide, fétide, l’odeur de la pourriture et de la décrépitude, assaillit brusquement ses narines et il se sentit étouffer. De la salive coulait abondamment sur son menton et au fond de sa gorge, et dans sa position, il avait du mal à respirer. Le pauvre homme pensait vivre ses derniers instants mais son malaise finit par passer de lui-même et il commença à observer les ténèbres. L’obscurité était silencieuse, horriblement silencieuse, et il songea avec effroi qu’il n’y avait pas de pire silence que celui de la tombe. Il tendit alors l’oreille, espérant entendre un son, n’importe lequel, le grincement d’une planche, le crissement d’une brindille, le grattement d’un insecte, mais le silence était total. Alors il se rappela des vers. Il s’imaginait d’innombrables légions de ces immondes petites créatures rampantes faisant lentement leur chemin vers lui depuis les cercueils vermoulus environnants quand soudain, quelque chose de froid et visqueux toucha sa peau.

Puis brusquement, ils apparurent. Les yeux gris impénétrables étaient revenus, les mêmes que ceux qu’il avait vus quand il flottait au-dessus de son propre corps, et ils l’observaient silencieusement. Il essaya de les comprendre, cherchant une trace d’expression au fond de leurs prunelles d’ombre, mais ce fut en vain. Pourtant, il devinait qu’une intelligence subtile se cachait derrière eux, qui l’analysait probablement, et comme il essayait de se convaincre que leurs intentions n’étaient pas hostiles, il distingua quelque chose de blanc et spongieux, qui ressemblait vaguement à un cerveau humain, se dessiner de chaque côté des yeux.

Frantz, qui avait des bases d’anatomie, distinguait les lobes, les rainures divisant le cerveau en deux hémisphères, et quelque chose qu’il n’avait jamais vu auparavant, des sortes d’antennes, une de chaque côté. Comme il les observait, les antennes s’allongèrent et se raccourcirent à une telle vitesse qu’il en fut étourdi et qu’il tourner la tête pour ne plus les voir. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’elles étaient mais le cerveau étant encore un grand mystère, il en conclut qu’elles faisaient surement partie de ses capacités insoupçonnées.

Au moment où il détournait le regard, il sentit quelque chose de froid et gluant sur son front, et il comprit que les « tentacules cérébraux » le touchaient. Quelques instants plus tard, il eut la même sensation sur sa cuisse droite, puis sur sa gauche, puis sur ses deux jambes en même temps et finalement, à plein d’endroits différents de son corps. Horrifié, il tourna rapidement la tête pour regarder devant lui et il remarqua que deux cerveaux de fumée grisâtre se tenait de chaque côté de son corps. Le même phénomène se répéta ensuite pour tous ses organes internes, qui furent soigneusement inspectés, et comme son esprit se remplissait de désirs lubriques, il  se mit à hurler. Il aurait tout donné pour être libéré, même cinq minutes, le temps de chasser les maléfiques créatures.

Ses pensées étaient ainsi occupées quand, à son grand étonnement, il entendit des voix humaines. Au début, il les écouta avec incrédulité, les attribuant à un effet de son imagination ou à une hallucination diabolique créée par les cerveaux fantomatiques pour le torturer. Les voix se rapprochèrent, encore et encore, et quand il commença à comprendre leurs paroles, il sut qu’elles étaient réelles. Deux hommes, François et Jacques, discutaient de la tâche qui les amenait au cimetière, l’enterrement d’un touriste allemand qui s’était fracassé le crâne sur un mur de brique. Leurs mots résonnèrent un moment dans la tête de Frantz et brusquement, il comprit. L’enterrer ? Ainsi il n’était pas encore sous terre ? ! Son sang bondit dans ses veines, puis son cœur se mit à battre follement et il éclata de rire. Il rit, encore et encore, de plus en plus fort sans pouvoir s’arrêter, et les pierres tombales amplifièrent un peu plus encore la manifestation de son hilarité.

Malheureusement, l’effet sur François et Jacques fut l’inverse de celui qu’il espérait. Les deux hommes se figèrent, puis il y eut un long silence, et comme ils ne pouvaient supporter plus longtemps le sentiment d’horreur que leur inspirait ce rire dément s’élevant du cercueil, ils poussèrent le plus sauvage des cris, lâchèrent leurs pelles et leurs pioches, et s’enfuirent aussi vite que possible. En les entendant partir, Frantz cessa aussitôt de rire et le visage noyé par les larmes, il écouta le martèlement de leurs sabots s’éloigner sur le chemin de gravier puis les deux hommes atteignirent la grand-route, et le silence retomba sur le cimetière.

Les yeux spectraux réapparurent alors, qui recommencèrent à le toucher de la même honteuse manière de leurs tentacules cervicaux, mais leurs abominables actions furent rapidement interrompues par le son des voix de François et Jacques, qui étaient revenus avec une foule de gens très excités qui parlaient tous en même temps. « Je prends Dieu à témoin que je l’ai entendu, et Jacques aussi ! N’est-ce pas Jacques ? » cria une voix que Frantz identifia comme celle de François. Son camarade, qui voyait probablement dans l’événement l’occasion unique d’acquérir quelque notoriété, lui répondit plus fort encore : « Ouai ! Il n’y a pas d’erreur possible. Que je meure à l’instant si ça n’était pas un rire. Écoutez ! »

Toute l’assistance se figea dans le silence et Frantz comprit que là était sa chance, probablement son unique, de se faire remarquer. S’il parvenait à pousser un cri, un simple cri, alors il serait sauvé. Il s’apprêtait à le faire quand soudain, une douzaine de tentacules se jetèrent sur lui, l’obligeant à se taire. Désespéré, il rassembla le peu de volonté qu’il lui restait et gonflant ses poumons le plus possible, il tenta une nouvelle fois de crier. Malheureusement, le résultat ne fut pas à la hauteur de ses espérances. Une sorte de vibration secoua sa langue desséchée, ses mâchoires craquèrent, ses lèvres se gonflèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Quelque chose enveloppait son cerveau et l’engourdissant de sa froideur, il avait étouffé le cri dans sa gorge. Alors tout espoir d’être sauvé le quitta brusquement et il sut qu’il était irrémédiablement perdu.

D’innombrables voix discutaient maintenant ensemble. François, Jacques, le curé du village, un gendarme, le médecin, la femme de chambre, l’aubergiste et son épouse, et d’autres, que Frantz ne reconnaissait pas. Certains, parmi lesquels se trouvaient François, Jacques, et un garçon inconnu, demandaient à ce que le cercueil soit ouvert mais d’autres, notamment le médecin et la femme de chambre, laquelle déclara sans honte qu’elle avait assez vu le laid visage de Frantz, disaient qu’il fallait l’enterrer au plus vite. Le médecin expliqua à l’assemblée que le cadavre devait déjà être bien gonflé car son propriétaire avait forcément, comme tous les gourmands, une maladie chronique du foie et qu’avec la chaleur, il faisait particulièrement chaud ce jour-là, le corps était déjà insalubre. En entendant ces mots, le garçon éclata en sanglots. Il avait toujours voulu voir « quelqu’un de mort » et il jugeait honteux et ignoble le désir du médecin et de la chambrière de vouloir lui refuser ce plaisir.

Le gendarme qui pensait, sans aucun doute, avoir son mot à dire, murmura quelque chose sur « les enfants trop en avance de nos jours, » et il rajouta qu’il aurait bien le temps de voir un cadavre quand il aurait brisé le cœur de sa mère, ce qu’il ferait tôt ou tard, comme tous les enfants gâtés. Cette opinion ayant été largement approuvée, Frantz perdit tout espoir de sortir du cercueil. Il pensait qu’il allait devenir fou, et il en venait même à l’espérer. François était déjà en train de préparer sa pioche et il aurait très certainement été enterré si un vagabond, qui les observait discrètement caché derrière une pierre tombale, ne s’était pas mis à rire de la façon la plus sépulturale. L’effet sur l’assemblée fut instantané. La plupart des spectateurs s’enfuirent précipitamment et les autres, surmontant les faibles protestations du médecin, arrachèrent le couvercle du cercueil. Frantz fut alors libéré et à la lumière du jour, le sort que lui avaient jeté les créatures spectrales parut se dissiper. Il put ainsi raconter ses terribles tourments aux quelques villageois rassemblés autour de lui, et en l’entendant décrire les yeux fantomatiques et leurs tentacules cérébrales, ils en restèrent médusés.

Par la suite, Frantz Rosenberg, qui était fort mécontent du médecin qui s’était occupé de lui, prit grand soin d’exprimer son opinion partout où il se rendit. Il pensait souvent aux nombreux malheureux qui n’avaient pas eu la même chance que lui, dont la mort avait été prononcée par des médecins non qualifiés et qui avaient été prématurément enterrés. Il savait maintenant que les souffrances de l’asphyxie n’étaient pas les seules qu’ils avaient dû endurer car ils avaient probablement subi, tout comme lui, les tortures infernales des yeux de l’ombre.

Source : Byways of Ghostland d’Eliott O’Donnell

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