Le Morceau de Tissu Hanté

Le Morceau de Tissu Hanté

En octobre 1923, Mlle E.B. Gibbes, photographe et voyageuse réputée, visita Esther Dowden, une médium qui était connue pour ses conversations avec les esprits d’Oscar Wilde, de William Shakespeare et d’autres écrivains. Mme Dowden, qui pratiquait l’écriture automatique pour communiquer avec l’au-delà, proposa alors à son amie de tenter une séance de spiritisme, juste pour voir qui viendrait à elle. Elle prit un papier et un crayon, puis elle ferma les yeux et se prépara à écrire.

Mlle Gibbes posa délicatement deux ou trois doigts sur le dos de sa main droite, et immédiatement, Mme Dowden se mit à tracer des mots d’une écriture large. « Pourquoi m’avez-vous faite attendre ? J’attends depuis longtemps pour vous parler. Vous avez mon tissu, vous devez me le rendre. Il aurait dû être enroulé autour de mon corps. »

Sur le moment, l’allusion n’inspira rien de spécial à Mlle Gibbes mais Mme Dowden possédait un morceau de tissu qui avait servi à envelopper une momie, et elle se dit que l’esprit parlait peut-être de lui. Elle alla le chercher, laissa sa main posée dessus pendant un instant, puis elle se reprit son crayon et demanda à haute voix si l’esprit faisait allusion à ce tissu. Aussitôt, sa main se remit à bouger.

— Non, non, ce n’est pas le mien. C’est un autre tissu. Vous n’avez aucun droit dessus. Vous devez faire un grand feu et le brûler. Il est à moi. Il devrait être en cendres, comme je le suis et comme vous le serez bientôt.

— Si ce tissu n’est pas le vôtre, lui fit remarquer Mlle Gibbes, alors nous ne savons pas à quoi vous faîtes référence.

— Non, ce n’est pas sien. C’est VOTRE !

— Oh, mien… J’ai beau réfléchir, je ne vois pas à quoi vous faites allusion. Dîtes-nous d’où vous venez.

— CHINE.

— Je ne vois toujours pas. Décrivez-le-nous, s’il vous plaît.

L’esprit a alors commencé à décrire un tissu d’or jaune presque entièrement brodé.

— Vous devez le rendre !

— Je ne peux pas le faire, il n’est pas en ma possession.

— Il l’est. Vous devez faire un feu et le brûler, de sorte que nous soyons unis.

À ce moment-là, le téléphone se mit à sonner, et les deux femmes abandonnèrent l’expérience. Mlle Gibbes retourna alors à l’appartement où elle s’était récemment installée, et comme elle le faisait, elle se souvint d’une grande étoffe brodée qui correspondait à la description de l’esprit. Elle la possédait depuis environ vingt ans, mais elle n’arrivait plus à se rappeler si elle l’avait ramenée elle-même de Chine ou si quelqu’un la lui avait offerte. Quelques jours auparavant, elle l’avait sortie de sa boîte et elle l’avait posée sur le piano, mais jugeant l’effet malheureux, elle l’avait rangée sans autre pensée.

Peu de temps après, Mme Dowden vint la voir à son appartement. Mlle Gibbes avait décidé d’interroger Johannes, l’un des guides spirituels de Mme Dowden, sur le tissu brodé. Elle le posa sur sa table Ouija, et Johannes, l’esprit d’un néo-platoniste juif qui avait vécu plusieurs siècles avant Jésus Christ, écrivit ce qui suit :

« Il vient d’un pays lointain au-delà des mers, pas un endroit très chaud, plutôt en hauteur dans les montagnes, et je vois des gens là-bas. Il a fallu longtemps, longtemps pour le finir. Ensuite, il a été vendu dans un endroit ouvert. Il a été vendu à une femme très laide, tellement laide qu’elle effrayait les gens. Elle le tient, l’examine, et après un certain temps, elle l’emporte. Il est passé de ses mains aux mains d’une autre femme. Elle a laissé une impression très forte. Elle est une personne très mauvaise j’en ai peur, pleine de mauvaises habitudes, et elle le donne à une femme plus jeune qui n’est pas si désagréable mais qui a trop tendance à se plaindre et à s’opposer à tout ce qu’elle trouve sur le chemin de sa vie. Cette chose a été utilisée comme décoration à des funérailles. Elle n’était pas autour du cadavre, mais posée sur un cercueil. Une autre femme l’a eue pendant longtemps. Elle était plutôt différente, souvent malade. Elle est morte aussi maintenant, et je pense qu’elle est près de nous. Je la sens venir. Elle est ici. »

Mme Dowden sentit alors une autre présence prendre le contrôle de sa main, qui fut violemment poussée de la planche Ouija et se mit à écrire frénétiquement.

— Je veux mon tissu, c’est celui de ma mère. Je le veux. Vous ne devez pas l’avoir. J’avais l’habitude de m’en entourer. Il aurait dû être sur mon corps.

— Pourquoi vous en préoccuper maintenant ? s’étonna Mlle Gibbes.

— C’est un héritage. Il aurait dû être sur mon cercueil.

— Il est entre de bonnes mains, ne vous en faîtes pas. Je vous promets de bien m’en occuper. Mais, de toutes manières, avec le temps, il finira par tomber en poussière. Je l’ai acheté, je l’ai payé, je ne l’ai pas volé. Je vous suggère de penser à autre chose.

— Je sais que j’ai beaucoup à apprendre, mais c’est mon tissu et que vous devez le brûler.

— Je trouve cela ridicule de faire autant de bruit pour un morceau de tissu. Soyez assurée que j’en prendrai grand soin.

— Vous êtes chrétienne, vous ne comprenez pas. Je vais m’en aller, mais je vous surveillerai.

Tels furent les derniers mots de l’esprit, qui ne manifesta plus jamais par la suite. Mlle Gibbes ne sut quoi en penser. La vieille dame était-elle vraiment attachée au morceau de tissu brodé ? Son esprit leur avait-il réellement parlé ?

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