Un Festin de Terreur

Crânes sur une Table

Vers la fin du XIXe siècle, le petit hameau de Oakville, qui était situé à une dizaine de kilomètres de Statesboro, en Géorgie, devint le théâtre d’une intense agitation spectrale. La maison prétendument hantée avait été abandonnée pendant longtemps par son propriétaire, un fermier du nom de Walsingham, et il semblait qu’en son absence quelque chose de sombre en avait pris possession, qui comptait bien en rester le seul maître.

La Hantise des Walsingham

Maison Walsingham

Au mois de novembre 1890, M. Walsingham et sa famille s’installèrent dans leur maison d’Oakville, qui était restée inoccupée pendant des années, et ils furent frappés par l’atmosphère particulière des lieux. Un sentiment de malaise les submergea, qu’ils n’auraient su expliquer mais qui semblait partagé par leur chien, un grand dogue du nom de Don Cesar, lequel refusa catégoriquement de passer la porte, se montrant si obstiné qu’ils durent le trainer de force pour l’obliger à rentrer. La journée se déroula sans autre incident mais le soir venu, à peine avaient-ils éteint la lampe de leur chambre que des bruits étranges commencèrent à résonner dans différentes pièces, qui continuèrent à se faire entendre jusqu’au petit matin. Des coups étaient frappés contre les portes, des objets tombaient sur le sol et la sonnette de la porte retentissait parfois, perturbant le sommeil de la famille et agaçant le chien. Le même phénomène se répéta les nuits suivantes et M. et Mme Walsingham, qui avaient reçu une certaine éducation et se refusaient à envisager une hypothèse surnaturelle, attribuèrent ces perturbations au machiavélisme de quelques plaisantins.

Pourtant, force leur était de reconnaître que leur chien agissait bizarrement depuis leur arrivée. Parfois Don Cesar interrompait sa sieste et se levant d’un bond il se mettait à courir, exactement comme il avait l’habitude de le faire quand il voyait quelqu’un, puis il s’arrêtait tout aussi brusquement et revenait vers la maison en marchant tranquillement sur le chemin, semblant accompagner un visiteur invisible. Il se comporta ainsi pendant un certain temps puis il changea brusquement d’attitude et se mit à grogner à chaque porte, semblant mettre au défi un ennemi d’entrer et montrant ses crocs pour mieux l’en dissuader. Contrairement à lui, la chatte de la maison semblait apprécier le fantôme et la réciproque était vraie. Souvent, elle déambulait de pièce en pièce, paraissant escorter quelque visiteur qu’elle seule pouvait voir et se trémoussant comme s’il lui avait caressé le dos, et parfois elle sautait sur une chaise et s’y frottait en ronronnant, comme si quelqu’un dont elle appréciait la présence s’y était trouvé. Les deux animaux manifestaient toujours ces comportements excentriques au même moment et ils s’arrêtaient en même temps.

Loin d’être effrayés M. et Mme Walsingham pensaient toujours être victimes de quelques habiles garnements mais bientôt les plaisanteries prirent une tournure autrement plus inquiétante et elles se firent si fréquentes et si abominables qu’ils en vinrent à douter qu’elles en soient encore. Toutes les nuits, leur demeure se remplissait de cris, de gémissements, de rires hideux et parfois un hurlement pénible s’élevait du plafond ou de la pièce où ils se trouvaient, leur interdisant tout repos.

Un soir, Amelia, la plus jeune de leur fille, faisait sa toilette quand elle sentit une main se poser délicatement sur son épaule. Pensant que sa mère ou sa sœur se trouvait derrière elle, la jeune fille leva les yeux vers le miroir mais elle constata avec effroi que la seule silhouette qui s’y reflétait était la sienne. Elle se tenait là, pétrifiée par la peur, quand soudain elle remarqua qu’une grande main, qui semblait celle d’un homme, était posée sur son bras et aussitôt elle se mit à hurler. Alertés par ses cris, ses parents se précipitèrent dans sa chambre mais la mystérieuse main avait déjà disparu. A une autre occasion, la jeune fille fut surprise de voir le bouton de la porte de sa chambre tourner lentement, puis la porte s’ouvrir et se refermer comme si quelqu’un était rentré et l’avait poussée derrière lui. Amelia, qui espérait arriver à distinguer la silhouette de l’intrus si elle se concentrait, scruta tous les coins de la pièce sans rien voir d’inhabituel puis elle quitta la chambre, animée par l’intime conviction que rien ni rien personne ne se trouvait avec elle.

Quelque temps plus tard, alors qu’il se promenait dans son jardin après une légère averse, M. Walsingham remarqua que des empreintes  se dessinaient près des siennes, comme si un homme aux pieds nus marchait près de lui. Au bout de quelques minutes, les traces de pas commencèrent à s’éloigner et elle se dirigèrent vers l’avant de la maison, où était couché Don Cesar. A ce moment-là le chien se leva en aboyant frénétiquement puis, comme elles se rapprochaient de lui, il commença à reculer, cherchant visiblement à éviter leur propriétaire.

Une nuit, M. Walsingham se retrouva réveillé par les plaintes et les gémissements de son chien et se précipitant dans le couloir il retrouva Don Cesar qui aboyait furieusement au mur juste en face de lui, les yeux fixes, les poils hérissés, les oreilles basses, montrant tous les signes d’une grande peur. Soudain, le chien fit un bond en avant, et poussant un cri rauque, il retomba violemment sur le sol, comme si une main puissante et cruelle l’avait jeté à terre. Après examen, il fut constaté que le cou du malheureux avait été brisé.

Terrifiés, M. et Mme Walsingham parlaient de quitter la maison quand survint un incident qui leur confirma le bien-fondé de cette décision. Un soir, alors qu’ils étaient assis autour de la table de la salle à manger avec quelques invités, un gémissement se fit entendre au premier étage, qui semblait provenir de la chambre juste au-dessus de leurs têtes. Personne ne prêta grande attention au phénomène, qui était maintenant devenu habituel, mais soudain l’un des visiteurs fit remarquer une tâche vermeille sur la nappe blanche et levant les yeux, ils constatèrent qu’un liquide, qui ressemblait en tous points à du sang fraichement versé, gouttait lentement depuis le plafond.

Pendant quelques secondes, toute l’assemblée contempla silencieusement le sinistre spectacle puis semblant émerger de sa stupeur M. Walsingham se leva, suivi de son fils, et les deux hommes montèrent à l’étage. Ils ouvrirent lentement la porte de la chambre, craignant ce que leurs yeux allaient découvrir, mais à leur grande surprise la pièce était déserte, parfaitement propre et en ordre. Un épais tapis en recouvraient le sol, et pensant que la source du phénomène se trouvait peut-être en dessous, ils décidèrent de le soulever, découvrant un plancher sec et poussiéreux.

Pendant ce temps, à la salle à manger, le liquide continuait à s’écouler sur la table et il ne s’arrêta qu’après avoir formé une tâche de la grosseur d’une assiette. Le jour suivant, cette trace fut examinée au microscope par un médecin compétent, lequel révéla qu’elle était bien constituée de sang. Horrifiés, M. Walsingham, sa femme et leurs enfants quittèrent la maison dès le lendemain, l’abandonnant sans regret à ceux qui les avaient si cruellement tourmentés.

Le Pari

Jeune Homme Hanté

D’une étrange manière, malgré le départ de la famille, les esprits continuèrent à se faire entendre, criant et hurlant furieusement toutes les nuits. De nombreux habitants de la région venaient visiter l’endroit pendant la journée mais personne n’osait jamais y rester après le coucher du soleil. La maison était abandonnée depuis plusieurs mois quand un jeune homme plus audacieux que les autres, Horace Gunn of Savannah, fit le pari d’y rester seul pendant vingt-quatre heures et peu de temps après, il concrétisa son intention.

Le jeune homme avait pris possession des lieux depuis environ une heure quand il remarqua que l’obscurité commençait à tomber et même s’il ne s’était encore rien produit, il songea qu’il serait bon d’allumer un feu. Il ne se considérait pas comme un expert dans ce domaine, mais il fut surpris de constater qu’il se trouvait incapable de le faire. Ses allumettes s’éteignaient les unes après les autres, comme si elles avaient été soufflées par un vent violent. Au bout d’un certain moment, il parvint néanmoins à enflammer un morceau de papier, mais il ne se consuma que quelques secondes avant de s’éteindre. Abandonnant avec amertume l’idée du feu de cheminée, qui l’aurait pourtant réconforté, il décida de s’éclairer de sa lampe mais à son grand désarroi elle refusa de s’allumer, comme si elle avait été remplie d’eau au lieu d’huile.

Il faisait maintenant assez sombre et Horace cherchait un moyen quelconque de faire de la lumière quand soudain un cri de douleur terrible retentit en haut de la maison, qui fut le signal d’un déchainement de bruits les plus hideux et les plus diaboliques. Il y avait des cris, des hurlements, des gémissements, des rires, des coups, et le va-et-vient incessant de plusieurs personnes lourdement chaussées qui montaient et descendaient les escaliers en courant. Le jeune homme, qui se tenait alors près de la fenêtre, se paralysa de peur et il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête. A ce moment-là, s’il avait été capable de contrôler son corps, il aurait fui la maison. Il aurait préféré perdre cent fois son pari, et la somme considérable qui avait été mise en jeu, plutôt que de rester une seconde de plus dans ce repaire de démons.

Puis tout à coup, tous les bruits cessèrent et un silence pesant s’abattit sur la place. Malheureusement, loin de le rassurer, ce silence ne fit qu’empirer les choses et rongé par l’angoisse, Horace commença à scruter la pénombre. A certains moments, il crut entendre des pas souples s’approcher de lui, mais il n’en était rien car il ne vit personne. Le jeune homme sentait obscurément qu’il allait se produire un terrible événement et cette attente redoutable était pire encore que la cacophonie infernale dont il avait été témoin. Son tourment fut néanmoins de courte durée car une petite tache de lumière grisâtre apparut sur le mur en face de lui, qui commença à grandir, encore et encore, modifiant sa forme et prenant du relief, et qui continua ainsi jusqu’à dessiner le contour d’une tête humaine.

La tête flottait maintenant dans les airs. Son visage, qui était entouré de longs cheveux gris emmêlés, ne reflétait rien d’autre que la souffrance et une indicible misère, et ses yeux, qui étaient grands ouverts, brillaient d’un feu surnaturel. La monstruosité semblait jauger le jeune homme, se déplaçant sans jamais le quitter du regard. Puis brusquement la tête disparut, et un gémissement déchirant résonna dans la pièce, qui semblait celui de plusieurs âmes tourmentées par l’angoisse. Des silhouettes indistinctes se mirent alors à voleter dans la pénombre de la salle et Horace, qui ne pouvait supporter de rester plus longtemps dans l’antre du mal, rassembla tout son courage et ignorant les infernales créatures, il se dirigea vers la porte.

Soudain, comme il arrivait devant l’entrée, quelque chose lui attrapa fermement la cheville puis il se retrouva projeté sur le sol et des doigts agrippèrent son cou, qui commencèrent à serrer… serrer… Le lendemain matin, quand ses amis le découvrirent, il gisait inconscient devant la porte d’entrée de la maison, et les marques violacées de longs doigts minces aux ongles cruels se dessinaient sur sa gorge. Horace Gunn s’en sortit sans grand dommage physique, mais il fut cruellement affecté par sa mésaventure et il jura que plus jamais il ne retenterait l’expérience.

Journal Oakville

Après cette terrible nuit, la maison devint célèbre dans le monde entier et de nombreux enquêteurs psychiques vinrent la visiter, sans toutefois s’y attarder. Malheureusement, sa réputation était telle qu’elle finit par être démolie. A cette occasion, de nombreux ossements humains furent découverts, sous le bâtiment et dans ses murs, qui semblaient fort anciens. Alors, comme la propriété abritait autrefois une sinistre auberge, il fut supposé que ces os étaient ceux de voyageurs assassinés et qu’ils étaient peut-être la raison de la hantise. Quelques jours avant de s’installer dans la maison, M. Walsingham avait découvert de vieux os secs, et incapable de décider s’ils étaient humains ou non, il avait réglé la question en ordonnant qu’ils soient jetés dans un four à chaux.

Se pouvait-il alors que les esprits des hommes dont les restes avaient été si indécemment traités aient demandé de l’aide à quelques forces obscures pour se venger de l’insulte qui leur avait été faite?

Source: Le Brooklyn Eagle du 5 Décembre 1891.

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