Le Cas Eleonore Zugun

Eleonore à Londres

En 1926, Eleonore Zugun, une jeune roumaine de 13 ans qui se pensait possédée par le diable, fut amenée à Londres par une comtesse viennoise. Au cours des quelques semaines que durèrent son séjour, Harry Price, le célèbre enquêteur du paranormal, et ses collaborateurs purent observer les plus impressionnants des phénomènes.

Eleonore ZugunEleonore, douze ans

Eleonore était née à Talpa, en Roumanie, le 24 mai 1913. En février 1925, alors qu’elle était âgée de douze ans, elle quitta la maison de ses parents, tous deux paysans, et partit vivre chez ses grands-parents qui habitaient à Buhai, à quelques kilomètres de là. En chemin, elle découvrit quelques pièces de monnaie sur le bord de la route, et tout naturellement, elle les ramassa. En arrivant à la ville, elle acheta autant de bonbons que son argent le lui permettait, et les mangea tous sans exception.

Une fois chez ses grands-parents, elle parla de l’heureuse trouvaille à son cousin, mais sa grand-mère entendit leur conversation et aussitôt elle s’écria, épouvantée, que le Dracu avait déposé cet argent sur la route pour la tenter, et que jamais elle ne pourrait s’en libérer.

Peu de temps après, semblant lui donner raison, une pluie de pierres s’abattit sur la petite maison, brisant plusieurs fenêtres. Un peu plus tard, une grosse pierre, un morceau de porcelaine et une demi-brique firent voler quelques-unes des vitres restantes, s’arrêtant inexplicablement aux pieds d’Eleonore. Après quoi, un anneau de fer, qui était normalement accroché au poêle, vint rouler jusqu’à elle, bientôt suivi par une petite tasse, qui s’envola de la commode. Ses grands-parents, qui étaient des gens simples, en conclurent qu’elle avait été ensorcelée, ou pire encore, qu’elle était possédée par le Diable, et ils décidèrent de la renvoyer immédiatement chez ses parents.

Eleonore retourna donc chez elle. Quelques jours plus tard, alors qu’elle prenait son repas en compagnie de ses parents, une pierre traversa la fenêtre de la cuisine et vint s’écraser devant elle. La pierre était mouillée, ronde, semblable à celles de la rivière toute proche. Troublés, ses parents firent appeler un prêtre. Une fois sur place, l’ecclésiastique signa la pierre d’une croix et la lança dans la rivière. Quelques instants plus tard, la même pierre, toujours ornée de la marque sacrée, se retrouva projetée dans la maison. Brusquement effrayés, les parents d’Eleonore décidèrent de confier leur fille à l’un de leurs voisins, mais une fois encore, les phénomènes la suivirent. Les villageois, pensant que le Diable l’accompagnait partout où elle allait, menacèrent alors de la faire enfermer à l’asile. Terrifiée, Eleonore se regagna rapidement la maison familiale. À peine venait-elle de passer la porte d’entrée que de grosses pommes de terre surgirent de dessous le lit, et volant à travers les airs, elles s’abattirent sur les épaules de son père.

M. Zugun décida alors d’amener sa fille à un prêtre. Le lendemain matin, accompagné de quatorze autres villageois, tous paysans comme lui, il la conduisit chez un dénommé Macarescu, un curé impotent d’environ quatre-vingt ans qui s’occupait autrefois de la paroisse de Zamostea. Elle venait tout juste de rentrer dans la chambre du prêtre quand un vase de fer, qui se trouvait sur un support, éclata en plusieurs morceaux. Immédiatement après, un vase de terre, qui se trouvait sur la cheminée, se retrouva pulvérisé de la même manière. Les éclats furent alors ramassés, et comme ils étaient jetés dans la cour, les deux fenêtres intérieures explosèrent, faisant s’abattre une pluie de verre sur le plancher. De manière surprenante, les vitres extérieures étaient restées intactes.

À ce moment-là, le vieux prêtre, son fils, et Teodorescu, le maitre d’école, sortirent en courant de la chambre. Une fois dehors, l’instituteur regarda par la fenêtre, et il constata que le grand coffre posé contre le mur se déplaçait d’avant en arrière et d’un côté à l’autre, vraisemblablement de son propre gré. Seul, Joan Ostafi, un jeune homme, ne s’était pas enfui de la pièce. Voyant le coffre bouger, il s’écria : « Attends, diable, je vois que tu ne peux pas le faire tout seul, je vais t’aider. » Soudain, une planche, qui était posée dans un coin, se précipita sur lui, et s’abattant sur son dos, elle le blessa légèrement.

Phénomène poltergeist

Les trois hommes retournèrent alors dans la pièce, et l’un d’eux proposa d’effectuer un pèlerinage en l’honneur de St Johannes, au couvent de Suczava. À peine venait-il de prononcer ces paroles qu’un projectile traversa la chambre à une vitesse folle, et frappant la photo du saint suspendue au mur, il la détruisit. La pierre avait été projetée avec tant de force qu’elle s’encastra dans le mur. Après cet incident, seul l’instituteur eut le courage de rester dans la salle. Il venait de s’asseoir en face d’un banc sur lequel était posé un bidon d’eau quand soudain, le récipient se mit à léviter. Il s’éleva de quarante-cinq centimètres, décrivit un demi-cercle, puis redescendit à l’autre bout du banc sans renverser une seule goutte d’eau. Horrifiés, les paysans supplièrent le prêtre de tenir une messe afin de chasser le diable qui possédait Eleonore, ce à quoi il consentit. Malheureusement, la messe fut sans effet, tout comme le pèlerinage qui s’en suivit. En fait, le contraire de ce qu’ils espéraient se produisit. Les phénomènes se firent plus fréquents, et autrement plus violents.

Comme le pèlerinage, sur lequel de grands espoirs avaient été fondés, s’était révélé un échec, Eleonore fut envoyée au couvent de Gorovei, près de Talpa. Durant cette période, des prêtres récitèrent des messes pour elle, en vain. Elle se retrouva exorcisée, examinée par des psychiatres, soumise à diverses expériences, et hypnotisée, sans succès. Rien ne semblait parvenir à calmer les incroyables manifestations. Pensant résoudre le mystère, l’Université de Czernowitz se pencha sur son cas, sans parvenir à plus de résultats. Après trois semaines passées au couvent, Eleonore fut déclarée folle et incarcérée dans un asile d’aliénés. Elle passait toutes ses journées seule, confinée dans une pièce sombre.

L’histoire avait attiré l’attention de la presse. Certains journaux parlaient de vaste supercherie, d’autres penchaient en faveur de la folie, mais d’autres estimaient les faits authentiques. Fritz Gruneweld, un célèbre ingénieur berlinois qui effectuait également des recherches psychiques, suivait avec intérêt ces polémiques, tout comme l’évolution des événements. Désirant faire la lumière sur toute cette affaire, il visita tous les lieux où avait séjourné la jeune fille, interrogeant des centaines de personnes et constatant par lui-même de nombreux phénomènes. Convaincu de la nécessité d’une enquête approfondie, il convainquit son père de la retirer de l’asile et de la lui confier. Une fois Eleonore sous sa garde, il la ramena au couvent de Gorovei, où il put l’observer à loisir. Du 9 au 18 mai 1925, il prit des notes détaillées des phénomènes, lesquelles furent publiées après sa mort.

Du 9 au 18 mai 1925, il prit des notes détaillées des phénomènes, lesquelles furent publiées après sa mort. La plupart des manifestations consistaient en des objets en mouvement, allant du simple déplacement d’un grand pot sur le four à la projection parfois violente de diverses choses sur des personnes. Mais parfois, Eleonore était giflée par une force invisible, des coups retentissaient sur les meubles, des objets se matérialisaient brusquement, et des allumettes s’enflammaient toutes seules. En juillet 1925, il se rendit à Berlin pour prendre des dispositions pour Eleonore, qu’il souhaitait confier à la famille de certains de ses amis. Il se trouvait dans le hall de son appartement quand soudain, il tomba raide mort, victime d’une crise cardiaque. Comme il vivait seul, il fallut attendre douze jours avant que son corps ne soit découvert. Il était alors âgé de quarante-et-un ans.

Après la disparition tragique de son bienfaiteur, Eleonore retourna à Talpa, chez ses parents, où elle dut, une nouvelle faire, faire face à l’hostilité des villageois. Elle ignorait encore que la comtesse Zoë Wassiliko-Serecki s’intéressait à son cas, et qu’elle allait la sauver.

Zoë Wassiliko-Serecki

Zoë Wassiliko-Serecki

La comtesse était d’origine roumaine, elle vivait à Vienne et elle était fascinée par la recherche psychique. Quand elle visita Eleonore pour la première fois, elle découvrit une jeune fille négligée, sale et effrayante, mais elle assista également à de fascinants phénomènes qui la convainquirent de leur authenticité. En septembre 1925, après des négociations compliquées, elle l’installa dans ses appartements. Eleonore, heureuse pour la première fois depuis longtemps, commença alors à s’épanouir. Cependant, bien que son état émotionnel ait été des plus stables, des manifestations continuaient inlassablement à se produire, laissant perplexes les scientifiques autrichiens.

Zoë Wassiliko-Serecki tenait un journal des événements, et elle classait les manifestations dans un certain nombre de catégories. Durant le séjour d’Eleonore, elle répertoria mille soixante-dix incidents. Occasionnellement, des coups étaient frappés sur les meubles. Parfois, très rarement, des voix étaient entendues. Les manifestations les plus fréquentes étaient des mouvements d’objets, que ce soit dans l’appartement ou à l’extérieur. Ils ne volaient que rarement. Souvent ils se matérialisaient dans les airs, avant de retomber lourdement sur le plancher : « Une fois, je suis entrée dans ma chambre et j’ai regardé la fenêtre. Eleonore était debout derrière moi. Soudain, j’ai vu une ombre qui glissait lentement en face de la fenêtre, pas tout droit, mais en zigzag… Puis j’ai entendu le faible bruit de quelque chose tomber. J’ai regardé et j’ai vu une petite armoire de fer remplie de dominos. La boite était fermée, mais les dominos gisaient à côté d’elle, sur le sol. » Certaines de ses affaires, parmi celles qu’elle chérissait le plus, disparaissaient mystérieusement. La plupart du temps, elle ne les revoyait jamais, mais parfois elles lui étaient retournées, brisées ou endommagées.

Ces phénomènes étaient troublants, mais ils semblaient anecdotiques en comparaison des atroces traces qui apparaissaient sur le corps d’Eleonore, qui accusait le malveillant Dracu de la tourmenter. Elle se retrouvait jetée hors de son lit, giflée, ses cheveux étaient tirés, des objets étaient jetés sur elle et ses chaussures se remplissaient d’eau. Ses mains semblaient constamment piquées, comme par des aiguilles invisibles, et il arrivait également de véritables aiguilles viennent se figer dans sa chair.

 

Harry Price

Harry Price

Le 30 avril 1926, Harry Price, créateur du National Laboratory of Psychical Research, arriva à Vienne pour étudier Eleonore. Lors de l’enquête préliminaire, alors qu’il discutait avec la comtesse, la jeune fille se mit brusquement à crier de douleur, et sa bienfaitrice s’empressa de l’aider à retirer la manche gauche de son corsage. Sur la partie charnue de son avant-bras, à une certaine distance au-dessus du poignet, de profondes empreintes de dents formaient une figure elliptique dans sa chair. Harry Price regarda les traces devenir rouges, puis blanches, et finalement enfler. Ces marques pouvaient être l’œuvre d’Eleonore, mais il n’avait remarqué aucun geste suspect de sa part. Si elle s’était mordue elle-même, elle avait forcément dû le faire à travers sa manche. Il examina son corsage, sans parvenir à trouver de traces d’humidité.

Au cours du même après-midi, Eleonore poussa un autre cri de douleur, et Harry Price remarqua de nouvelles marques de dents, tout près de la morsure précédente. À ce moment-là, elle se trouvait près de lui, et elle n’avait esquissé aucun mouvement douteux. Environ dix minutes plus tard, elle cria une nouvelle fois en désignant son torse, et la comtesse s’empressa de détacher le ruban qui retenait sa robe. Sept longues griffures s’étiraient depuis le milieu de sa poitrine vers son sein gauche. Elles étaient divisées en deux parties distinctes, quatre d’un côté, et trois de l’autre. En quelques minutes, ces zébrures tournèrent progressivement au rouge, puis au blanc. Bien évidemment, elle aurait pu s’infliger elle-même ces blessures, surtout qu’elle avait quitté la pièce un moment, mais son cri de douleur semblait si sincère et les traces étaient si fraiches, elles avaient évolué sous leurs yeux, que cette théorie était peu probable. De plus, durant sa courte absence, elle aurait difficilement eu le temps de défaire sa robe, de se griffer, et d’ajuster à nouveau ses vêtements.

Pour ses observations, Harry Price avait décidé d’utiliser la chambre d’étude, qui était particulièrement bien éclairée. Avant de commencer, il examina minutieusement les deux portes, les fenêtres et les meubles, sous le regard amusé de la comtesse. Après quoi, tournant son attention Eleonore, il constata qu’elle était intelligente, mais qu’elle restait très jeune mentalement et qu’à bien égards, elle ressemblait à une fillette de huit ans, préférant les jeux enfantins à ceux des jeunes filles de son âge. Après s’être assis sur le canapé, la comtesse et l’enquêteur la regardèrent un moment s’amuser avec un jouet qui semblait la fasciner, une espèce de pistolet qui projetait une balle que rattrapait un panier métallique attaché à l’arme. Soudain, la balle explosa, et une partie de ses composants vint s’étaler à leurs pieds. Eleonore se leva précipitamment, et tendant le jouet à sa bienfaitrice, elle lui demanda de le réparer. Harry Price contemplait les deux femmes penchées sur le pistolet, quand brusquement, un long stylet en acier de vingt-cinq centimètres, utilisé pour ouvrir les lettres, traversa la pièce et vint s’écraser contre la porte fermée. L’enquête ne donna aucun résultat.

Un jour, alors qu’il se trouvait avec la comtesse et Eleonore dans une chambre, un petit miroir vola à travers la pièce, suivi d’un capuchon métallique. Puis ce fut un grand chien de tissu, celui que la jeune fille aimait à câliner, qui traversa la chambre, tombant sur le seau à charbon près du lit. À ce moment-là, personne ne se trouvait près du chien. Eleonore était en train de pousser une table contre un mur en utilisant ses deux mains. Après quoi, le coussin posé sur l’une des chaises commença à bouger. Harry Price l’observa attentivement, le regardant glisser lentement et tomber sur le sol. Une fois encore, personne ne se trouvait à proximité. Après chacun de ces phénomènes, comme pour tous ceux auxquels il assista, il examina la pièce, les meubles etc., sans jamais rien trouver d’anormal.

Stigmates sur la main

Eleonore, qui pensait être attaquée par le diable, faisait de son mieux pour apaiser Dracu, en lui laissant des friandises ou de la nourriture dans sa chambre. Le démon semblait particulièrement friand de chocolat, et souvent elle en déposait un en offrande sur la bibliothèque. Un jour, en présence d’Harry Price, elle posa un bonbon sur l’étagère, mais aussitôt un cri de douleur lui échappa. Examinant son bras gauche, l’enquêteur constata qu’un petit cercle s’était profondément dessiné dans sa chair, présentant la taille et la forme du chocolat. Au-dessus de cette trace, se devinaient, à peine visibles, des empreintes de dents.

Durant son séjour, Harry Price avait assisté à de nombreux phénomènes, qui l’avaient grandement impressionné, et il avait pu examiner des dizaines de marques de stigmates. Il était tellement enthousiaste qu’il proposa à Eleonore et à sa bienfaitrice de venir à Londres reproduire les merveilles qu’il avait vues à Vienne. Les deux femmes acceptèrent avec joie, à la grande satisfaction de l’enquêteur qui ne savait toujours pas si Dracu était une entité réelle, ou une création du subconscient d’Eleonore. Mais, plus que tout encore, il se demandait si la créature survirait à la lumière froide de la recherche scientifique.

La comtesse et Eleonore

La comtesse et Eleonore

Après un voyage animé, différentes manifestations étaient venues troubler leur tranquillité, le  30 septembre 1926, la comtesse Wassilko et Eleonore, qui avait maintenant 13 ans, rejoignaient Harry Price à Londres.

Le premier phénomène concernait une bague en argent qui avait disparu de la coiffeuse d’Eleonore la nuit de leur arrivée. Alors que la jeune fille jouait avec un petit chien, la bague se matérialisa brusquement, tombant de nulle part. Peu de temps après l’incident, des journalistes se présentèrent au National Laboratory of Psychical Research. L’un d’eux, Clephan Palmer, avait apporté à Eleonore un gros paquet de jouets, parmi lesquels une merveilleuse horloge en forme de chat noir, dont les yeux crachaient du feu, et même peut-être du souffre. Toutes les personnes présentes ressentirent un grand plaisir à regarder le visage de la jeune fille alors qu’elle défaisait le colis. Quand elle en sortit le jouet mécanique, ses yeux brillaient autant que ceux du chat. Après l’avoir débarrassé de son emballage, elle le plaça sur le sol, mais au même moment, quelque chose tomba sur sa tête et chuta sur le plancher.

Harry Price ramassa immédiatement l’objet, et il s’aperçut alors qu’il s’agissait d’une pièce de métal blanche en forme de L. Il supposa tout d’abord que cet objet faisait partie du jouet, mais l’observant plus attentivement, il comprit qu’il s’agissait d’une pièce aimantée, de celles qui servent à accrocher des notes sur des panneaux d’affichages. Se souvenant avoir aperçu un certain nombre de lettres magnétiques dans la salle du conseil d’administration, il se dit que la disparition du « L » serait facile à vérifier, et saisit aussitôt son téléphone. Mais, à son grand étonnement, la jeune dactylo qui lui répondit l’informa que chacune des lettres du tableau d’affichage se trouvait dans sa position habituelle, et qu’aucune ne manquait. Intrigué, il descendit les quatre étages qui le séparaient du rez-de-chaussée. Toutes les lettres se trouvaient bien à leur place, mais six exemplaires de chacune avaient été fournis avec le tableau, qui était arrivé la veille, et en les comptant, il remarqua qu’un « L » avait disparu.

Ces lettres étaient conservées dans une armoire fermée de la bibliothèque, une pièce où Eleonore et à la comtesse n’étaient jamais rentrées. Il ne parvenait pas à comprendre comment ce « L » avait pu traverser la boite et monter les quatre étages, mais comme ils ne se trouvaient pas dans des conditions de test rigoureuses au moment des faits, il décida de ne pas considérer l’incident comme un phénomène.

Le mardi 5 octobre, Eleonore arriva au laboratoire vers 14h15, et Harry Price qui était assis à son bureau, se leva pour la saluer. La jeune fille ôta son manteau, qui fut alors rangé au vestiaire, puis, avisant son horloge-chat, elle la ramassa et commença à jouer. L’enquêteur, qui voulait tenter une petite expérience, déverrouilla alors la salle d’observation et disposa en différents endroits les petites pièces de monnaie étrangères que le Dr Tillyard, qui venait de rentrer du continent, avait ramenées avec lui. Par la porte, il pouvait voir Eleonore qui, indifférente à ses préparatifs, continuait à s’amuser avec l’horloge mécanique. Après quoi, il retourna s’asseoir et recommença à écrire.

Dracu vu par Eleonore

Dracu par Eleonore

À 14h30 très exactement, il entendit une pièce de monnaie tomber dans la salle d’observation. Il regarda alors Eleonore, qui leva les yeux en même temps que lui. « Dracu ! » s’écria-t-elle, alors que l’enquêteur se levait de son siège. Vérifiant les pièces préalablement arrangées, il découvrit rapidement que l’une d’entre elles avait disparu de l’armoire où il l’avait posée, il la retrouva deux minutes plus tard dans un coin de la salle, et qu’une autre, un franc français, était tombée du linteau où elle se trouvait avant de rouler, du moins le supposait-il, jusqu’au gramophone. La chute du franc était un véritable phénomène poltergeist. La pièce était tellement stable qu’elle aurait pu rester sur ce linteau, qui était particulièrement épais, pendant des siècles. Rien n’aurait pu l’en faire tomber, pas même un tremblement de terre, il en était intimement persuadé.

Harry Price aurait pu remplir des pages et des pages sur les phénomènes dont il fut témoin durant le séjour d’Eleonore à Londres. La visite de la jeune fille suscita un grand intérêt chez les scientifiques, qui assistèrent à un grand nombre d’observations. Mais si les manifestations du poltergeist étaient troublantes, les stigmates qui apparaissaient sur le corps d’Eleonore étaient spectaculaires. Il en avait pu en observer de nombreuses à Vienne, mais celles qui apparurent dans son laboratoire, sous un contrôle scientifique strict, lui parurent plus convaincantes encore.

Le lendemain, plusieurs membres de l’association et divers enquêteurs se réunirent au laboratoire observer Eleonore. Parmi eux se trouvaient le capitaine Seton-Karr, le colonel Hardwick, M. Blair et M. Palmer, le journaliste qui lui avait offert la fameuse horloge-chat :

« Eleonore était assise à la table, attachant dans la boite le jouet que je lui avais donné la veille, quand soudain elle tressaillit violemment, comme sous l’effet d’une douleur aiguë. En regardant son visage, nous avons remarqué de longues griffures, qui se sont progressivement transformées en zébrures blanches.

Quelques minutes plus tard, elle se trouvait près de la fenêtre dans un coin du laboratoire en train de se faire photographier quand elle grimaça de nouveau, montrant son bras. Ça ressemblait à des marques de dents, dont deux ressemblaient à des tentatives pour tracer les lettres B et O. Mais quinze minutes plus tard, Eleonore semblait avoir été tatouée sur tout le visage et les bras. Tous les observateurs présents étaient attentifs et ils ont convenu qu’il n’y avait aucun signe de tricherie. Le capitaine Seton-Karr et M. Robert Blair, enquêteurs entièrement indépendants, ont souligné qu’ils avaient eu Eleonore sous observation constante, et qu’ils pouvaient assurer qu’elle ne s’était pas infligée les marques elle-même. Il faut rappeler que ces phénomènes stigmatiques se sont produits en plein jour. Il n’est pas question, comme dans d’autres enquêtes psychiques, de difficultés d’observation en raison de l’obscurité ou d’une faible lumière rouge. »

Griffures sur le visage d'Eleonore

Les marques et les abrasions qui apparaissaient spontanément sur différentes parties du corps d’Eleonore étaient nombreuses et variées. Elles prenaient parfois la forme d’empreintes de dents, de longues griffures, ou elles dessinaient des figures, des ovales, des cercles etc… Cependant, les empreintes de dents étaient semblables à celles que la jeune fille aurait pu réaliser si elle s’était mordue elle-même. Lors de différents tests, la preuve fut apportée que si elle se mordait son propre bras, des impressions identiques aux apparitions étaient trouvées, sauf que le nombre de dents variait. Elles apparaissaient uniquement dans des zones normalement accessibles à sa bouche, toujours sur ses bras ou sur ses mains, et cette remarque s’appliquait aussi aux griffures et aux différentes traces constatées sur sa poitrine, sur ses bras, ses poignets ou ses mains. Cependant, elle était surveillée en permanence par différents chercheurs, et jamais aucun ne l’avait vue se livrer à de telles pratiques. Ces traces n’étaient jamais douloureuses au moment de leur matérialisation, mais toujours après. Et parfois, près des marques, des aiguilles et des épingles se matérialisaient dans sa chair.

La particularité de ces traces était la rapidité avec laquelle elles surgissaient, et la blancheur et l’épaisseur des crêtes qui en formaient le contour. Harry Price en fut témoin à maintes reprises. Par exemple, Eleonore jouait avec un ballon quand brusquement, elle poussait un cri aigu de douleur et courait immédiatement vers les chercheurs, leur permettant de retrousser sa manche ou de découvrir sa poitrine. Les traces de dents étaient d’abord visibles comme une empreinte rouge sur fond blanc, puis la peau tout autour rougissait, la marque, que surplombait un épais bourrelet de chair, blanchissait, disparaissant au bout de quelques minutes. Les griffures et toutes les autres traces présumées d’origine paranormale se présentaient de la même manière, produisant d’épaisses zébrures blanches qui s’estompaient rapidement.

Un jour, alors qu’Harry Price s’était absenté, sa secrétaire put observer quelques stigmates dans des conditions de contrôles qui excluaient absolument toute auto-infliction. Un journaliste du Morning Post était présent et, témoin de ce phénomène, il écrivit un article sur le sujet :

« Un exemple de la manifestation de stigmates s’est produit hier matin en ma présence. Peu de temps après que je sois entré dans la salle, une marque a été remarquée, apparaissant rapidement sur le bras de la jeune fille. Comme je la regardais, il en sortit un certain nombre de papules telles qu’auraient pu en laisser un fouet cruel ou une canne mince. Je suis convaincu que ni la fille ni personne d’autre n’a pu infliger un tel coup. En quelques minutes, les marques avaient disparu. Quelques minutes plus tard, alors que j’aidais Eleonore à remonter un chat d’horlogerie, dont elle est excessivement friande, j’ai vu des traces similaires commencer à apparaitre sur son autre bras et à l’arrière de son cou. Personne d’autre que moi n’était près d’elle à ce moment-là, et ses deux mains étaient occupées par le jouet. »

Stigmates sur le bras d'Eleonore

Peu de temps après, le capitaine Neil Gow, membre du National Laboratory of Psychical Research, et un représentant du journal le Daily News, Clephan Palmer, assistèrent à une nouvelle séance d’observation. Le journaliste rapporta : « Nous prenions le thé dans le laboratoire. Eleonore était en train de porter la tasse à ses lèvres quand soudain, elle poussa un petit cri de douleur, posa sa tasse et roula sa manche. J’ai alors vu sur son avant-bras ce qui semblait être des marques de dents qui s’enfonçaient profondément dans sa chair, comme si elle ou quelqu’un d’autre avait férocement mordu son bras. Les marques ont tourné du rouge au blanc et finalement elles ont pris la forme de papules blanches. Elles ont progressivement disparu, mais elles étaient toujours visibles après une heure ou deux.

Alors qu’Eleonore était assise sur sa chaise, sous observation complète des marques similaires sont apparues toutes les quelques minutes. À un moment, elle a sauté sur sa chaise et désigné le côté de son visage, comme si elle avait senti une douleur aiguë. En examinant immédiatement son visage, j’ai trouvé deux longues marques parallèles, comme des griffures superficielles, s’étendant du haut de son front jusqu’à son menton. Comme je les regardais, elles se sont développées en proéminentes zébrures blanches, la défigurant méchamment. Pendant une vingtaine de minutes, les marques ont continué à apparaître plus ou moins sévèrement en divers endroits. La jeune fille semblait très mal à l’aise et pleine de ressentiment envers ce qu’elle considère comme les attentions de Dracu, ou du Diable. Bien que j’aie gardé un œil sur elle, je ne l’ai pas vue s’infliger ces marques. Le laboratoire était fortement éclairé et j’avais la liberté de me rapprocher d’Eleonore autant que je le souhaitais. » Son témoignage fut confirmé par le rapport du capitaine Gow.

 

Griffures sur le visage d'Eleonore

À Vienne, la comtesse Wassilko hypnotisait souvent la jeune fille, lui suggérant de faire apparaitre certaines marques bien précises, souvent des lettres sur différentes parties de ses bras, et ces expériences réussissaient souvent. Les chercheurs tentèrent de reproduire cette même chose à Londres, mais Eleonore était tellement excitée, probablement par la présence de tant d’étrangers, que personne ne réussit jamais à la plonger dans un profond sommeil hypnotique. Elle devenait somnolente, de faibles marques apparaissaient à son réveil, mais un grand effort d’imagination était nécessaire pour les interpréter.

Diverses théories furent émises pour expliquer les stigmates spontanées d’Eleonore. Les enquêteurs écartèrent toutes sortes de maladies, puis la possibilité d’une entité, et ils en conclurent que leurs origines étaient sans nul doute psychologiques. Après chaque phénomène, que ce soit une télékinésie ou l’apparition d’un stigmate, les pulsations cardiaques d’Eleonore augmentaient, passant de soixante-quinze battements par minute à quatre-vingt-quinze, semblant impliquer un processus mental. Ils pensaient même avoir trouvé l’origine de ses troubles. Lorsque les premières manifestations du poltergeist étaient apparues, les paysans de Talpa l’avaient menacée des pires sévices. Ils lui avaient si souvent répété que Dracu allait venir la tourmenter, qu’elle en avait été terrifiée. Obsédée par l’idée du démon et de ses cruels châtiments, son subconscient avait alors reproduit les stigmates des coups qu’elle craignait tant.

La comtesse et Eleonore

Eleonore et la comtesse Grunewald retournèrent à Vienne vers la fin du mois d’octobre 1926. Peu de temps après, la jeune fille eut ses premières règles, et les phénomènes de poltergeist commencèrent à s’estomper. Vers la fin de l’année 1927, les phénomènes paranormaux avaient complétement cessé, mais la comtesse pensait que son devoir était de s’occuper d’Eleonore afin de lui permettre de retrouver une vie ordinaire. Elle lui permit de suivre des études de coiffeuse, et après l’avoir envoyée dans une école professionnelle, elle la fit placer dans un salon pour son apprentissage. Eleonore était douée et elle aimait ce qu’elle faisait, mais M. Klein lui proposa une place à Czernowitser, et elle accepta. Le 30 mars 1929, la comtesse amena Eleonore à la gare, et les deux femmes se séparèrent le cœur lourd. Elles restèrent en contact tout au long de leur vie.

Des années plus tard, Eleonore épousa un homme appelé Georghiu, mais elle n’eut pas d’enfant. À la mort de son mari, en 1960, elle retourna à Talpa, et elle s’installa chez son frère. En 1969, elle se rendit à Vienne pour visiter son ancienne bienfaitrice, la comtesse Wassilko, mais elle avait oublié la langue allemande depuis longtemps, et la conversation fut difficile. De surprenante manière, lors de cette rencontre, de très légers cognements contre un abat-jour furent entendus, rappelant aux deux femmes que si les choses changeaient, rien ne disparaissait jamais vraiment.

 

Eleonore à 17 ansSource: Harry Price.

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