Le Manoir de Summerwind

Le Manoir de Summerwind

Sur les rives du lac de West Bay, dans le nord-est du Wisconsin, se dressent encore les ruines de ce qui était autrefois le manoir de Summerwind. S’il ne reste de la grande bâtisse que de vieilles pierres lissées par le temps,  son étrange histoire reste gravée dans toutes les mémoires.

La Légende

En 1916, Robert Patterson Lamont, cadre de l’American Steel Foundries Corporation et futur secrétaire au Commerce des États-Unis, acheta un pavillon de pêche situé près du lac de West Bay, à Vilas County, dans le nord-est du Wisconsin, et il demanda à des architectes de Chicago, Tallmadge et Watson, de le rénover.

Robert Patterson Lamont

La maison, qui était entourée d’une propriété de quatre-vingt âcres, possédait une grande chambre au-dessus de la cuisine, trois grosses cheminées, des logements pour les invités, un immense sous-sol, un quartier pour les serviteurs, et un quai d’amarrage.

Robert y passa toutes ses vacances d’été pendant quinze ans. Ses employés la prétendaient hantée par une dame en blanc, mais il refusait de les croire. Et puis un soir, alors qu’il prenait son dessert en compagnie de sa femme, la porte du sous-sol s’ouvrit en grinçant, et un homme pénétra dans la cuisine. Pensant à un cambrioleur, il prit son pistolet dans un tiroir du buffet, et sans hésiter, il tira deux coups de feu dans sa direction. Il s’attendait à voir l’intrus s’effondrer sur le sol, mais les balles le traversèrent sans le blesser, et elles se figèrent dans le bois. La silhouette se dissipa alors dans les airs, et la porte du sous-sol se referma en claquant violemment. Horrifié, Robert et sa femme quittèrent précipitamment le manoir, et plus jamais ils n’y retournèrent.

Impacts des balles

En 1948, après la disparition de Robert Patterson Lamont, ses héritiers vendirent la maison à M. Keefer, lequel se contenta de l’entretenir sans jamais l’occuper. Pour une obscure raison, sa femme, Lilian, avait peur de rentrer à l’intérieur, et même de s’en approcher. À la mort de son mari, elle tenta de s’en débarrasser, sans y parvenir. Les acheteurs potentiels n’étaient pas rares, mais dès qu’ils visitaient la propriété, un sentiment de malaise les poussait à partir sans tarder.

Un Voyage en Enfer

Ginger Hinshaw découvrit le manoir un jour de l’été 1969, et elle succomba immédiatement à son charme. « J’en suis tombée amoureuse, » expliqua-t-elle par la suite. « Il fallait qu’il soit à moi. Je le désirais plus que tout. Tout le monde racontait qu’il était hanté, alors je me suis dit : « Très bien, alors je vivrai dans une maison hantée. » »

Elle appréhendait un peu la réaction de son mari, Arnold, un homme calme, affectueux, et bienveillant, mais en voyant la maison, il commença immédiatement à faire des projets, et elle se sentit rassurée. Trois de ses enfants, elle avait eu deux filles et deux garçons lors d’un précédent mariage, semblait partager le même enthousiasme. À leur arrivée, ils se précipitèrent immédiatement à l’intérieur en poussant de grands cris d’excitation, mais sa fille de neuf ans resta un long moment immobile à regarder à la façade.

April ne savait pourquoi, mais la maison l’angoissait. Elle gravit lentement les marches du perron, s’avança dans le salon, et un sentiment d’effroi la submergea. « Cet endroit était gigantesque, miteux, délabré, et la peinture était écaillée. Je me suis dit : « Il va falloir qu’on vive ici ? » J’ai tout de suite pensé que je ne voulais pas être là. »

Le Manoir de Summerwind

Arnold et Ginger déménagèrent le mois suivant, et ils commencèrent immédiatement à rénover la maison, qu’ils avaient surnommée « le manoir de Summerwind ». Ils effectuaient de petites réparations, retapissaient certaines pièces, en peignaient d’autres, etc., mais pour les gros travaux, comme la plomberie ou l’électricité, ils avaient besoin de professionnels. Ils contactèrent différents entrepreneurs, sans parvenir à les convaincre de venir travailler chez eux.

« Ils déposaient les matériaux que nous avions achetés devant la propriété », rapporta Ginger. « Ils ne voulaient même pas utiliser l’allée qui menait à la maison. Ils laissaient les choses juste devant. Quand on demandait à quelqu’un de venir examiner notre installation sceptique ou quoi que ce soit de ce genre, on nous répondait « non ». Dès qu’on leur donnait notre adresse, ils refusaient de venir chez nous. »

La plupart du temps, ils prétendaient avoir des soucis de santé ou des problèmes avec leur fournisseur, mais quelques-uns leur disaient franchement que la maison était hantée, et que pour rien au monde ils n’y mettraient les pieds. Alors, comme Arnold et Ginger ne trouvaient personne pour les aider, ils durent se résoudre à effectuer tous les travaux eux-mêmes.

Un jour, alors que Ginger rangeait ses affaires dans un placard à vêtements, elle découvrit les plans originaux du manoir, soigneusement enroulés autour d’un vieux calumet de la paix. Elle les étudia minutieusement, et une certitude s’imposa dans son esprit : « Cette maison doit redevenir exactement comme avant. »

Au cours des semaines suivantes, elle travailla aux rénovations avec acharnement. Elle y consacrait tout son temps, sans tenir compte de sa fatigue. De son côté, Arnold semblait avoir perdu tout intérêt pour la maison. Il tournait en rond, commençait une multitude de choses sans en terminer aucune, mais son attitude n’affectait en rien la détermination de sa femme. Elle se sentait investie d’une mission, et cette mission confinait à l’obsession.

Des phénomènes étranges commencèrent à se produire. Parfois, des objets changeaient de place, et les chaises du salon se déplaçaient toutes seules. Des silhouettes sombres et des formes lumineuses se glissaient silencieusement dans l’obscurité du couloir du premier étage, et de mystérieux murmures résonnaient dans des pièces vides.

Ginger sentait souvent une présence, et quand elle déambulait dans la maison, les lattes du plancher grinçaient derrière elle, comme elles l’auraient fait sous le poids de quelqu’un. Tout comme sa mère, April avait l’impression d’être épiée en permanence, que ce soit dans sa chambre, au salon, ou dans toute autre pièce de la maison. Elle n’en avait jamais parlé à personne, mais elle avait remarqué que sa sœur Mary et ses frères jetaient souvent des coups d’œil inquiets autour d’eux, et elle savait qu’ils ressentaient la même chose.

Un jour, alors que Ginger et Arnold repeignaient le placard de l’entrée, ils durent bouger un meuble à chaussures pour accéder au fond. Après l’avoir poussé, ils découvrirent un gros trou, sombre et profond, dans le mur. Éclairé par Ginger, qui était allée chercher une lampe de poche, Arnold se faufila tant bien que mal par l’ouverture. Quelques instants plus tard, il en ressortit en expliquant qu’il avait été bloqué par des tuyaux, mais qu’il avait cru voir des ossements humains tout au fond du trou.

Très excitée, la jeune Mary proposa de se glisser au fond de la cavité, et ses parents y consentirent. Une fois à l’intérieur, elle leur cria qu’elle voyait un crâne humain recouvert de cheveux noirs, un bras brun desséché et quelque chose, comme un morceau de jambe. Elle ressortit ensuite de la cachette, et ses frères et sœurs, qui considéraient toute l’opération comme une sorte de jeu, demandèrent à aller voir eux-aussi. Ils grimpèrent dans le trou à tour de rôle, et tous rapportèrent la présence d’ossements.

Après avoir repeint le mur, Arnold repoussa le meuble au fond du placard pour masquer l’ouverture. Ginger se tourna alors vers ses enfants, et elle leur fit promettre de ne jamais en parler à personne. Jugeant le crime trop ancien, elle avait décidé, avec l’accord de son mari, de ne pas prévenir la police.

Peu de temps après, Arnold se mit à changer. Il se montrait souvent taciturne et irritable. Il vociférait au moindre prétexte, aussi bien envers Ginger qu’envers ses enfants. Il se délaissait son entreprise de construction. En fait, il ne se donnait même plus la peine d’aller travailler. Il passait toutes ses journées à dormir. Le soir, il s’asseyait devant son orgue, et il en jouait jusqu’à l’aube. Il semblait obsédé par la fenêtre de la chambre parentale. Pour une obscure raison, il tenait à ce qu’elle reste fermée en permanence, mais elle n’arrêtait pas s’ouvrir. À chaque fois, il blâmait sa femme, et quand elle niait, il se mettait à crier. « Je pensais que c’était lui qui la laissait ouverte », expliqua Ginger, « et il pensait que c’était moi. »

Un matin, il s’assura que la fenêtre était bien fermée avant de descendre au rez-de-chaussée. Quelques minutes plus tard, il remonta pour prendre sa veste dans le placard de la chambre, et il découvrit que la fenêtre était à nouveau ouverte. Fou de rage, il appela sa femme.

— Ginger ! Ginger !

— Quoi, qu’est-ce qui se passe ?

— La fenêtre est à nouveau ouverte, alors qu’elle était fermée il y a dix minutes à peine !

— Je ne l’ai pas ouverte, ça n’est pas moi.

— Ce sont les enfants alors ?

— Je ne crois pas, ils ne sont pas montés.

— Écoute, je VEUX que cette fenêtre reste fermée, tu as compris ?

— Très bien, alors je vais la clouer !

— Bonne idée !

Ginger prit un marteau, et elle cloua les montant de la fenêtre au cadre. Elle pensait le problème réglé, mais elle se trompait.

Quelques jours plus tard, Arnold arrêta de lui parler. Il ne répondait plus à ses questions, il faisait semblant de ne pas l’entendre. Il passait son temps à surveiller les chambres. Parfois, il sortait sur le balcon, et il regardait au loin. Elle le pensait tourmenté, mais elle ne savait pas quoi faire pour l’aider.

Un jour, alors qu’elle était seule dans la maison, elle entendit une voix chuchoter son prénom. Une voix d’homme, profonde et puissante. Perplexe, elle regarda autour d’elle, sans voir personne. Elle emprunta l’escalier, s’avança dans le couloir, et des bruits sourds commencèrent à résonner dans différentes chambres. Pensant à un intrus, elle vérifia toutes les pièces, en vain. Elle arrivait au fond du couloir quand la voix l’appela une nouvelle fois : « Ginger… » Se retournant rapidement, elle aperçut une grande silhouette translucide flotter dans les airs. Elle la regardait sans y croire quand une brise glacée balaya son visage, et la silhouette se dissipa comme de la fumée.

Au cours des jours suivants, les phénomènes inexpliqués se succédèrent. Les portes s’ouvraient et se fermaient toutes seules, les appareils électroménagers tombaient momentanément en panne, l’eau chaude se coupait puis se remettait à couler, et les ampoules s’éteignaient et se rallumaient avec une régularité déconcertante. Le fantôme d’une femme commença alors à apparaître à l’heure du dîner. Elle ne parlait jamais. Elle flottait près des portes françaises de la salle à manger avant de se volatiliser. Ils la surnommaient Mathilda

Ginger ne s’inquiétait pas pour le fantôme, mais pour son mari. Il ne ressemblait en rien à l’homme qu’elle avait épousé. Il avait tellement changé qu’il terrifiait les enfants. « Si on faisait la moindre chose qui pouvait l’irriter », expliqua April, « on en payait le prix car il explosait de colère. Il semblait possédé. Il devenait de plus en plus méchant. »

Un soir, le raton-laveur apprivoisé de Mary et April s’échappa de sa cage. Arnold se mit alors dans une colère noire, et pour les punir de l’avoir laissé s’enfuir, il leur ordonna d’aller le chercher dans les bois. Ginger tenta d’intercéder en leur faveur, et comme elle n’arrivait pas à le calmer, elle se dépêcha de les faire rentrer à l’intérieur. Le raton-laveur réapparut le lendemain matin, et pour punir les deux filles d’avoir défié son autorité, Arnold abattit froidement le pauvre animal.

Ginger n’en pouvait plus. Elle pensait souvent au suicide, mais elle luttait pour mener une vie normale. Un jour, alors qu’elle recevait des amis, elle dut les abandonner quelques instants pour aller préparer des sandwiches. Elle se trouvait dans la cuisine quand une voix grave susurra son prénom. Elle se retourna lentement, et un éclair bleuté illumina la pièce, faisant entendre le bruit d’un crépitement électrique. Au même moment, un hurlement aigu s’éleva du salon, où elle avait laissé ses invités.

Affolée, elle se mit à courir. Assis sur le divan, ils regardaient une silhouette fantomatique danser dans un coin de la pièce. En l’entendant arriver, ils se tournèrent vers elle. Leurs visages étaient livides. Alors, sans dire un mot, ils se levèrent précipitamment et sortirent de la maison. Plus jamais elle ne les revit. « Je n’oublierai jamais l’expression sur leur visage », rapporta-t-elle avec regret. « Je ne leur ai jamais reparlé par la suite. »

Arnold semblait sombrer dans la folie. Il passait toujours ses nuits à jouer de l’orgue, mais ses mélodies étaient de plus en plus sinistres. Pour Ginger, il avait complétement perdu l’esprit, et il s’était perdu lui-même. Quand elle tentait de le raisonner, il lui répondait qu’il ne pouvait pas arrêter de jouer car « les démons dans sa tête » l’obligeaient à continuer. Parfois, April et Mary sortaient dans le couloir et elles écoutaient leur mère et leur beau-père se disputer. La situation était tellement pesante qu’elles auraient voulu mourir pour y échapper. « Je savais que mon beau-père nous détestait, et qu’il la détestait », explique April. « Ce n’était pas le cas avant. Il s’occupait bien de nous, mais il avait changé. »

Il avait perdu son entreprise, l’argent commençait à manquer, mais il ne semblait pas s’en soucier.  Au début de l’hiver, la situation devint dramatique. Ils n’avaient plus d’eau courante, la pompe était brisée, et le gaz et électricité avaient été coupés. Les chambres étaient tellement froides que Ginger et ses enfants descendirent leurs matelas et leurs couvertures au salon. Ils dormaient tous ensemble, blottis près de la cheminée.

Arnold ne parlait plus à personne. La nuit, il rôdait dans la maison, une bougie à la main. Il les effrayait tellement que Ginger cachait un tournevis sous un oreiller… juste au cas où.

Un soir de grand vent, alors qu’il tournait autour d’eux en leur jetant des regards étranges, elle sortit dans l’obscurité. Elle frappa à la porte de l’un de leurs voisins, et elle lui demanda la permission d’utiliser son téléphone pour appeler son père. « Viens nous chercher avec le camping-car », le supplia-t-elle. « Je n’en peux plus. »

Raymond Bober
Raymond Bober

Raymond Bober, le père de Ginger, se présenta au manoir le lendemain matin. Arnold regarda sa femme et ses enfants faire leurs bagages et s’éloigner sans prononcer une parole. Le jour suivant, il se retrouva interné en hôpital psychiatrique pour dépression. Personne ne sait ce qu’il advint de lui par la suite. Alors qu’ils roulaient vers Granton, où habitaient ses parents, Ginger raconta toute l’histoire à son père, mais à son regard incrédule et à son silence obstiné, elle comprit qu’il ne la croyait pas. « Je ne croyais pas aux maisons hantées », expliqua-t-il par la suite. « Le paranormal et le spiritisme ne m’intéressaient pas. J’avais entendu toutes sortes d’histoires, mais je restais sceptique. »

Jonathan Carver

Ginger vécut chez ses parents le temps de son divorce. L’année suivante, elle se remaria avec George Oslen, et elle s’installa au Canada. Elle était heureuse, mais elle n’arrêtait pas de penser au manoir. Son souvenir la hantait. Elle passait son temps à chercher des réponses dans des livres consacrés aux phénomènes paranormaux, sans rien trouver de semblable à son expérience. « Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Tout. J’étais obsédée par ce qui nous était arrivé. Tout le monde me disait que c’était parce que j’avais traversé une période difficile et stressante. J’avais déjà traversé des périodes difficiles, mais les maisons où je vivais ne s’étaient pas transformées en maisons hantées. Cette maison là l’était vraiment. »

Pour une mystérieuse raison, son père non plus, n’arrivait pas à l’oublier. Souvent il s’arrêtait pour le regarder, et il se retrouvait submergé par l’émotion. « Summerwind semblait avoir besoin de soins. Il était comme un chiot mouillé qu’on veut réconforter. Eh bien, cette maison semblait presque demander qu’on s’occupe d’elle. »

En 1972, il demanda à Lilian Keefer, qui avait récupéré son ancienne propriété, la permission de la visiter avec son fils. Ray venait tout juste de revenir de la guerre du Vietnam. Il avait quitté l’armée, et comme il souhaitait se reconvertir, Raymond lui avait proposé de transformer le manoir en hôtel-restaurant.

Lilian, qui était maintenant âgée, les accompagna jusqu’à la maison, et elle leur tendit un trousseau de clefs par la fenêtre de la voiture.

— Vous ne venez pas ? s’étonna Raymond.

— Non, répondit-elle en riant. Je la fais visiter, mais je n’y rentre jamais.

Ray leva les yeux vers la vieille maison, et il se retrouva immédiatement fasciné. « D’un point de vue architectural, elle ne ressemblait à aucune autre. C’était un mélange de différents styles.  Mais comme elle était abandonnée au beau milieu de cette clairière, elle semblait demander de l’aide. En la regardant, je me suis dit : « Bon sang, je pourrais vraiment faire quelque chose de bien avec ça. » »

Raymond haussa les épaules, et il pénétra à l’intérieur, suivi de son fils. Le manoir était sinistre, les pièces glaciales et en très mauvais état, mais rien n’aurait pu freiner leur enthousiasme. « Nous avions tous les deux de l’expérience en matière de rénovation », expliqua Ray. « Mon père est un excellent menuisier, et je suis plutôt doué pour le plâtre et d’autres travaux du même genre. »

Une fois de retour chez lui, Raymond téléphona à sa fille pour lui annoncer la grande nouvelle. Il venait d’acheter le manoir de Summerwind. Ginger tenta de le mettre en garde, mais il ne voulut rien entendre. « J’étais plutôt ironique. Des fantômes ? Mais bien sûr… et quoi d’autre encore ? »

Quelques jours plus tard, Ray, qui était pressé de commencer les travaux, prit contact avec différents entrepreneurs pour louer leurs services. Au début, ils semblaient toujours motivés, mais dès qu’il leur parlait du vieux manoir près du lac, leur attitude changeait du tout au tout. « Nous sommes trop occupés », lui répondaient-il, ou « Peut-être pourrons-nous vous aider l’an prochain », ou « on ne s’occupe pas de projets d’une telle envergure », etc.

Au début du mois de septembre, après avoir essuyé plusieurs refus, il dut se résigner à effectuer toutes les rénovations lui-même. Il avait prévu, pour son premier jour, d’estimer les réparations nécessaires à la remise en état du puits d’eau potable, de chercher un exterminateur capable de le débarrasser de la formidable population de chauves-souris qui avaient élu domicile au manoir, et de s’occuper du jardin.

Vers le milieu de l’après-midi, il se mit à pleuvoir. Il courut au premier étage pour vérifier que toutes les fenêtres étaient bien fermées, mais comme il marchait dans le long couloir obscur, une voix grave murmura son prénom. Intrigué, il regarda autour de lui. Au même moment, un éclair aveuglant illumina la pénombre, et des coups de feu résonnèrent au rez-de-chaussée.

Pensant à un intrus, il dévala l’escalier et se précipita dans la cuisine. Une odeur de poudre flottait dans l’air, mais la pièce était déserte. « Personne ne peut tirer des coups de feu et disparaître aussi vite », se dit-il en lui-même. « C’est impossible. » Il regarda par la fenêtre, et il aperçut des empreintes de pas dans la terre meuble. Les siennes, et aucune autre.

« Peut-être est-il caché au sous-sol », songea-t-il alors. En s’approchant de la porte de la cave, il remarqua deux anciennes traces dans le bois vermoulu. Elles ressemblaient à des impacts de balles. Il les observait avec intérêt quand il entendit une voix dans son dos. Il se retourna rapidement, et une forme translucide fonça sur lui à une vitesse folle. Horrifié, il se précipita vers la porte d’entrée, et sortit de la maison en courant. Le visage ruisselant de sueur, il sauta dans sa camionnette, et il retourna chez ses parents, où il habitait depuis son retour du Vietnam.

À son arrivée, son père fronça les sourcils, étonné de le voir rentrer si tôt. Interrogé, Ray lui annonça nonchalamment que la tronçonneuse et la tondeuse étaient tombées en panne, et il commença à monter l’escalier menant à sa chambre. Raymond le regarda s’éloigner d’un air soupçonneux. Apparemment, son fils avait eu un problème au manoir, et il refusait de lui en parler.

Intrigué, il décida d’aller voir Mme Keefer pour la questionner sur l’histoire de la propriété. Elle lui raconta en détail l’expérience de M. et Mme Lamont, qui avaient dû fuir leur maison en pleine nuit après avoir vu un fantôme, mais il n’en crut pas un mot. Il en conclut que son fils s’était laissé influencé par les rumeurs, qu’il avait entendu le bois craquer ou du bruit dans les tuyaux, et qu’il en avait été effrayé.

Peu de temps après, Ginger rendit visite à ses parents. Elle espérait pousser son père à abandonner les travaux de rénovation, mais elle comprit rapidement que rien ne pourrait le convaincre. Dès son arrivée, il déroula les plans devant elle, et il commença à décrire son projet. Pendant que son fils s’occuperait de l’hôtellerie, sa femme et lui tiendraient le grand restaurant qu’il prévoyait d’ouvrir au rez-de-chaussée. « Mais avant », rajouta-t-il, « je dois parvenir à résoudre une énigme. Je ne sais pas ce qui se passe, mais les mesures des pièces semblent changer chaque jour. Je dois sans arrêt revoir la disposition des meubles. La salle à manger me pose problème, plus encore que les autres pièces. Un jour, j’ai calculé qu’elle pouvait recevoir plus de cent quarante convives, le lendemain, j’ai dû réviser cette estimation de moitié. »

Raymond lui montra ensuite différentes photos de la salle à manger prises à quelques secondes d’intervalles, et Ginger constata avec étonnement que la pièce semblait grandir ou rapetisser suivant les moments, et que les lourds rideaux, dont elle s’était débarrassée plusieurs années auparavant, apparaissaient sur les images. « Le manoir n’aime pas le changement », se dit-elle. « Il se veut immuable. »

Le lendemain, Ray et Raymond proposèrent à Ginger et à son mari de visiter Summerwind. Mary, la femme de Raymond, refusa de les accompagner. Elle n’aimait pas le manoir. Dès qu’elle passait la porte d’entrée, elle avait l’impression d’être suivie. Après avoir fait le tour des chambres, ils redescendirent au rez-de-chaussée, et George avisa un grand placard au bout d’un couloir. Intrigué, il ouvrit la porte, et il commença à le fouiller, sous les regards intrigués de son beau-père et de son beau-frère, qui ne s’y étaient jamais intéressés. « Arrête ! » se mit alors à hurler Ginger.

Stupéfaits, les trois hommes se retournèrent d’un même geste. « Qu’est-ce qui se passe ? » lui demanda son père. Mal à l’aise, Ginger leur raconta comment, des années auparavant, son premier mari avait découvert des restes humains cachés dans le mur du fond. Loin de les effrayer, l’histoire attisa leur curiosité. Ils inspectèrent la cavité à tour de rôle, sans rien trouver d’autre que de vieux tuyaux et quelques débris. Si un corps avait été dissimulé à cet endroit, il avait maintenant disparu.

À leur retour, Ginger, qui trouvait son frère particulièrement nerveux, lui proposa de l’aider à se détendre grâce à une séance d’hypnose, et il accepta de se prêter au jeu. « Ma sœur a tenu un stylo devant moi et m’a demandé de me concentrer sur cet objet », raconta Ray. « Dès que j’ai commencé à m’abandonner, elle m’a mis dans un état de demi-sommeil, et aussitôt après, je me suis endormi profondément. »

Au début, elle parlait de tout et de rien pour l’amener à se relaxer, puis elle évoqua le manoir, et Ray se mit à trembler violemment.

— Je suis fort, je suis fort ! dit-il d’une voix qui ne ressemblait en rien à la sienne.

— Ray, où es-tu ? » lui demanda alors Ginger.

— Je suis fort ! Mes enfants !

— Ray, réponds-moi. Où te trouves-tu en ce moment ?

— Vous êtes faibles, je suis fort ! Messs enfaaannnts !

Paniquée, Ginger comprit que la situation lui échappait complétement. « Je suis fort ! » continuait à crier Ray. « Je suis fort ! Vous êtes faibles ! Mes enfants ! » Elle attrapa rapidement un crucifix, et le brandissant devant me visage son frère, elle s’écria : « Que cette croix te libère de ton état de possession ! » Elle attendit quelques instants, et comme il n’arrêtait pas de répéter les mêmes paroles, elle commença à réciter un Notre Père. Soudain, son corps se relâcha, et il ouvrit les yeux.

« Eh bien, tu as une imagination débordante », lui dit son père en riant. Ray le regarda avec perplexité. Il ne se souvenait de rien. Raymond se tourna alors vers Ginger, et il lui demanda de lancer le magnétophone pour que son frère puisse écouter la séance, qu’elle avait pris soin d’enregistrer. Une voix s’éleva alors de la bande, autoritaire, haineuse, et remplie de rancœur. « Mes enfants sont faibles, je les méprise. J’ai sept enfants, ils sont tous faibles, mais moi, je suis fort. »

Ray en resta muet de stupéfaction. « La voix était terrifiante », rapporta-t-il. « Cet homme disait qu’il était très vieux, qu’il détestait tout signe de faiblesse, et qu’il détestait ses enfants, alors que moi, je n’en avais aucun. » Il ne savait pas vraiment quoi en penser, mais se demandant si la voix n’avait pas un lien avec son expérience au manoir, il finit par raconter toute l’histoire. Il leur parla des murmures, de l’odeur de poudre, des trous de projectiles dans la porte, et de l’apparition qui s’était jetée sur lui.

Raymond fit immédiatement le lien entre l’expérience de son fils, et celle de la famille Lamont. Il resta silencieux pendant quelques secondes, puis il raconta à ses enfants l’histoire de M. et Mme Lamont. Il pensait maintenant que quelque chose essayait de communiquer avec eux. Alors, comme il avait besoin de réponses, il demanda à sa fille de l’hypnotiser à son tour.

Son père se révéla plus difficile à endormir que son frère, mais elle finit par y parvenir. Raymond entendait sa voix, il répondait à ses questions, mais dans son esprit, il se trouvait à Summerwind. Il se vit descendre l’escalier menant au sous-sol, et desceller une pierre en bas du mur.

— Il y a quelque chose de caché dans un trou, dit-il à haute voix. Une boîte en bois, je crois.

— Une boîte ? Tu peux l’ouvrir ? lui demanda sa fille. Elle attrapa rapidement un carnet et un stylo, elle les tendit à son père. Je veux que tu écrives ce que tu vois dans la boîte.

Les yeux toujours fermés, Raymond prit le stylo et il nota rapidement quelques mots. « Je l’ai alors vu écrire », rapporta-t-elle, « comme s’il avait tenu une plume et un parchemin. » Il venait de trouver un acte de concession remontant à 1767. Elle lui demanda s’il pouvait lire le nom du propriétaire, et il écrivit soigneusement le nom qu’il voyait au bas du document : Jonathan Carver.

Estimant ses révélations suffisantes, elle l’informa qu’elle allait le ramener à la réalité avant de commencer un compte à rebours. Elle claqua ensuite des doigts, et il reprit ses esprits. Il ne se souvenait de rien, mais Ginger lui montra le carnet. Elle était euphorique. Maintenant, ils avaient un nom. Un nom et une date, qui allaient peut-être les aider à résoudre le mystère du manoir de Summerwind.

Le lendemain, Raymond se rendit à la bibliothèque municipale pour effectuer des recherches. À cette occasion, il découvrit que Jonathan Carver était un explorateur bien connu de la fin du XVIIIe siècle, et qu’il avait joué un rôle important dans les colonies. L’histoire racontait qu’il avait réussi à négocier un traité de paix entre deux tribus ennemies, et que les chefs des clans respectifs lui avaient offert une immense terre en remerciement de ses services, la propriété sur laquelle avait été construit le manoir de Summerwind. Malheureusement, ses descendants ne possédaient aucun document attestant de cette concession, qui restait donc une légende.

Jonathan Carver

Raymond et sa fille étaient persuadés que les documents étaient dissimulés quelque part dans le manoir, probablement au sous-sol, et ils pensaient les trouver facilement. Alors un après-midi, ils partirent à leur recherche. « Jonathan Carver voulait que l’on retrouve ce papier », expliqua Ginger. « Les fantômes de la maison ont tenté de me dire quoi faire, mais je n’étais pas assez futée pour comprendre. » Ray les accompagna à contrecœur. Il avait peur. Peur de se retrouver dans une situation incontrôlable.

Ils descendirent au sous-sol, une grande pièce encombrée d’étagères poussiéreuses, de cartons, et de vieux outils. Raymond enleva quelques pierres en bas du mur sous l’escalier, révélant la cachette qu’il avait vue sous hypnose. Fascinés, ses enfants le pressèrent de sortir la boîte du trou, mais il était vide. « Vous ne pouvez imaginer à quel point j’ai été déçu », avoua Raymond. « Ma déception était aussi profonde qu’un abysse. »

Au cours des semaines suivantes, il commença à rêver de Jonathan Caver, et comme il pensait que l’esprit essayait de lui indiquer l’emplacement de la boîte, il décida d’essayer de communiquer avec lui par l’intermédiaire d’une planche Ouija. Lors d’une séance, l’explorateur lui confirma que la boîte se trouvait toujours au sous-sol.

Raymond et son fils fouillèrent le manoir pendant des mois, en vain. Jamais ils ne passaient la nuit dans la maison. Dès le coucher du soleil, ils sortaient se réfugier dans un camping-car garé dans le jardin. « Par la suite, on a fouillé partout dans la maison », raconta Ray. « Tous les recoins auxquels on pouvait penser. On a fouillé du grenier au sous-sol. Toutes les pièces, et partout à l’extérieur. »

Alors, comme il ne trouvait rien, Raymond finit par abandonner, et il revendit la maison à Mme Keefer. En 1979, il écrivit un livre relatant son expérience, The Carver Effect, expliquant que Jonathan Corver hantait le manoir de Summerwind car il souhaitait empêcher tous travaux de rénovation, du moins jusqu’à ce que l’acte de concession soit retrouvé.

L’année suivante, le magazine Life publia un article sur neuf maisons hantées, et il cita le manoir de Summerwind. Une horde de curieux se précipita alors sur les lieux, et les témoignages commencèrent à affluer. Des visiteurs signalèrent qu’une nuit, la maison leur était apparu dans toute sa splendeur, mais que le lendemain, quand ils y étaient retournés, ils l’avaient trouvée dans un état de délabrement avancé.

Lois Wright, qui habitait près du manoir, prétendait avoir réussi à photographier un brouillard blanchâtre alors qu’elle se trouvait dans le couloir du premier étage.

Lois Wright

En 1985, le shérif du comté de Vilas déclara que le manoir était devenu un lieu de rassemblement pour les adolescents locaux, qui cambriolaient ou vandalisaient des cottages à proximité. La ville de Land O’Lakes demanda sa démolition, en vain.

L’année suivante, M. et Mme Shely, des canadiens originaires de Richmond Hill, dans l’Ontario, achetèrent le manoir, et ils confirmèrent les rumeurs de hantise. Le 19 juin 1988, un violent orage se déchaîna sur la région. La foudre frappa la maison, provoquant un incendie et la détruisant en grande partie. Des rumeurs commencèrent alors à courir que la municipalité avait incendié le manoir pour s’en débarrasser.

Incendie du Manoir de Summerwind

Un témoin prétendait avoir vu les pompiers et des fonctionnaires de la ville répandre de la paille à l’intérieur, et allumer un feu avec une torche. Il accusait également un homme d’un certain âge d’avoir demandé aux voisins de ne pas s’inquiéter s’ils voyaient un incendie, et de lui avoir dit, alors qu’il regardait le feu : « Vous savez que la foudre a frappé la maison, n’est-ce pas ? »

William Shely, le neveu du propriétaire de Summerwind, déclara qu’il pensait que le feu avait été allumé intentionnellement, et qu’il espérait voir le manoir reconstruit un jour. « C’est un sujet délicat. Il y a quelques autres témoins, j’en suis sûr, là-bas. Maintenant, le problème est de les amener à se manifester. »

Interrogé, un ancien membre du conseil municipal démentit formellement ces accusations. « Non, nous ne l’avons pas brûlé. Nous en avions assez des fêtes et des trucs là-bas, mais la ville n’avait rien à voir avec ces incendies, non. J’étais alors président du conseil municipal de la ville, mais, non, nous n’avions rien à voir avec ça. »

Vestiges du Manoir de Summerwind

Du manoir de Summerwind, il ne reste plus que des vestiges. Des fondations, des cheminées, un escalier de pierre, et des rumeurs de hantise. Même son fantôme semble l’avoir abandonné. Mais était-ce réellement un fantôme, comme l’affirmait Raymond, ou le manoir ne faisait-il que rejouer d’anciennes scènes du passé ?

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