L’Exorcisme de George Lukins

L'Exorcisme de George Lukins

 » Lo, Lukins arrive, et avec lui vient un train
De personnes célèbres pour leur manque de cerveau;
Avec leurs faces de hibou, leurs manteaux de corbeau,
Leurs pas solennels, leurs taches solennelles ils vont,
Chasser les sept puissants démons de Lukins. « 

Ce petit pamphlet date de 1794, et il a été retrouvé sur un morceau de papier qu’une main anonyme avait glissé dans une copie du livre A Narrative of the Extraordinary Case of Geo. Lukins. Il décrit, de manière parodique, l’exorcisme de George Lukins, un tailleur anglais qui se disait possédé par sept démons, et dont le cas fut l’objet d’une incroyable polémique.

En 1769, George Lukins, âgé de 26 ans, vivait dans le petit village de Yatton, au Royaume-Uni, et il était décrit comme un homme pieu, il assistait à toutes les cérémonies de l’église, au caractère extraordinairement agréable. George exerçait la profession de tailleur, pour laquelle il avait été formé, mais durant les périodes de festivités il aimait à se transformer en saltimbanque et animer son quartier. Ainsi, pour les fêtes de Noël, il faisait partie d’une bande de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, déguisés comme le voulait la coutume, passaient de maison en maison et se donnaient en spectacle. Une nuit, alors qu’ils se produisaient chez un certain M. Love, les jeunes gens burent plus que de raison une bière particulièrement forte mais quand ils voulurent prendre congé, George s’effondra inanimé sur le plancher. Le pensant complètement saoul, deux de ses voisins de palier, Avery et Read, le ramassèrent et l’aidèrent à rentrer chez lui. George expliqua par la suite que cette nuit-là, il jouait le jeu d’un vieux cabotin et que tout se passait pour le mieux quand brusquement il avait senti une  » gifle Divine  » qui l’avait renversé sur le sol et l’avait laissé possédé par des démons.

Peu de temps après, le jeune homme fut en proie à de terribles crises, qui s’annonçaient toujours par une forte agitation de sa main droite et se terminaient de la même manière. Lors de ces transes, qui duraient généralement une heure et qui lui faisaient perdre le contrôle de lui-même, sa voix devenait grave, son visage revêtait une horrible expression et il affirmait être le diable en personne. Faisant apparaitre autour de lui quelques invisibles entités, le démon leur ordonnait de torturer le possédé de toutes les manières possibles et George se mettait alors à sauter, hurler, tordre son corps, danser furieusement, parler à lui-même ou imiter des animaux, surtout le chien, aboyant et agissant comme tel pendant un certain temps. Parfois il se montrait extrêmement violent, devenait brusquement muet ou se mettait à chanter, utilisant différentes tonalités de voix. Il commençait par imiter une femme délicate, puis sa propre voix reprenait la mélodie, bientôt remplacée par la voix rauque du supposé démon, qui ne ressemblait en rien à une voix humaine. Alternant une voix d’homme et une voix de femme, il fredonnait ensuite un Te Deum inversé, et faisant preuve de la pire des impiétés, il remerciait le démon de lui accorder un tel pouvoir. Puis brusquement, après avoir déclaré qu’il reviendrait toujours le tourmenter, la créature démoniaque quittait momentanément le corps du possédé, laissant le malheureux épuisé et terrifié. Des témoins rapportaient que George Lukins ne pouvait entendre d’expression vertueuse sans être traverser d’horreur et de douleurs. De plus, son visage émacié trahissait son calvaire et il était à bout de forces.

En dépit de ces spectaculaires attaques qui survenaient occasionnellement, George continuait à travailler et à assurer ses diverses activités mais en mai 1775, son état de santé devint si préoccupant que la paroisse mit en place une collecte visant à réunir 15s afin de lui permettre de se rendre à Londres et de s’y faire soigner. Le 3 mai, George Lukins fut admis à l’hôpital St. George et il en sortit 20 semaines plus tard, le 8 octobre.

Hôpital St-George
Hôpital St-George

Durant cette période, il ne connut aucune crise mais son état continua à empirer et les différents médecins qui s’occupèrent de lui se révélèrent incapables de le soulager de ce qu’ils pensaient être des crises d’épilepsie. Deux docteurs le soupçonnèrent d’être atteint d’un trouble hypocondriaque douloureux, un autre tenta de lui prescrire du laudanum, mais même à fortes doses, il n’y eut aucune amélioration. Selon Samuel Norman, l’un des médecins qui examina George durant son séjour, le malade ne pensait pas être possédé mais ensorcelé:  » Pour prouver qu’il était envouté, il m’a donné, à moi et d’autres, beaucoup de détails sur la puissance des sorcières, sur leurs pratiques iniques et sur leurs châtiments. « 

Si George se pensait victime de sorcellerie, une grande partie des habitants de Yatton le croyaient aussi et avant de se résoudre à l’envoyer à Londres, de nombreuses personnes supposées verser dans la magie noire avait été consultées, proposant chacune différents remèdes. Par exemple, une sorcière de Bedminster, avait suggéré de rouler du papier brun, de le transpercer d’épingles et de le brûler durant ses crises, mais tout comme les autres, cette méthode était restée sans effet. De vieilles personnes du voisinage, indigentes et infirmes, avaient été accusées de l’avoir ensorcelé et George s’était même attaqué à l’une d’entre elles, apparemment pour lui voler son sang, auquel il devait attribuer quelque vertu magique.

A sa sortie de l’hôpital, George Lukins retourna à Yatton dans la maison de son frère mais rapidement il se montra étrange et quelques temps plus tard, son frère, fatigué, finit par demander à Richard Beacham, qui fréquentait la même paroisse, s’il pouvait l’héberger. Après avoir consulté le docteur Samuel Norman, l’homme donna son accord et George s’installa chez lui. Ce changement n’eut aucun effet sur son comportement, mais lorsqu’il quitta la la maison de son bienfaiteur, inexplicablement ses crises disparurent. Malheureusement, en 1887, George recommença à agir de singulière manière et l’idée lui vint alors qu’il s’était trompé pendant des années en attribuant ses diverses afflictions à la sorcellerie car en y réfléchissant bien, tout laissait à penser qu’il se trouvait sous l’influence du diable. Le 7 juin, alors qu’il occupait une maison de la rue Redclift, qui appartenait à un certain M. Westcote, il fut en proie à une nouvelle attaque et des témoins rapportèrent avoir été horrifiés et stupéfaits par les sons et les expressions qui émanaient de lui.

En 1787, George Lukins, qui était alors âgé de 44 ans, déclarait à quiconque voulait l’entendre qu’il était possédé par sept démons, et que rien ne pouvait lui venir en aide si ce n’était les prières communes de sept hommes d’église demandant sa délivrance par la foi. Sarah Barber fréquentait l’église anglicane de Bristol depuis plus de neuf ans et elle connaissait l’histoire de George Lukins car son mari et lui étaient originaires du même village. Le samedi 31 mai, elle approcha le révérend Joseph Easterbrook et lui demanda son aide, expliquant avoir vu un pauvre homme affligé de la plus extraordinaire des maladies, qui en cas de crise, chantait et criait divers sons à peine humains, et qui, à sa connaissance, était affecté par ce mal depuis dix-huit ans. Elle lui raconta que l’homme avait tenté de faire appel à plusieurs médecins en vain, que les habitants de Yattan pensaient qu’il était ensorcelé, que lui-même se disait possédé par sept démons, et qu’il était assuré que rien ne pouvait l’aider si ce n’était les prières unies de sept ecclésiastiques demandant sa délivrance. L’histoire des sept démons avait son importance car selon le Nouveau Testament, Marie-Madeleine était possédée par sept démons et ce détail donnait un singulier accent de vérité à l’affaire.

Le révérend reçut George Lukins à plusieurs reprises dans son église de Bristol et ces différentes rencontres l’amenèrent à penser que le malheureux était réellement possédé et qu’un exorcisme était nécessaire. Cependant, avant de pouvoir effectuer un tel rituel, le prêtre devait obtenir l’accord des autorités de l’église épiscopale d’Angleterre, aussi s’empressa-t-il d’organiser une rencontre pour présenter son cas. Outre le révérend Easterbrook, Mgr Richard Symes, recteur de l’église de Saint-Werburgh, le révérend Robins, chantre de la cathédrale, et le révérend James Brown, recteur de l’église de Portishead, assistèrent à la réunion. Pour une obscure raison, Christopher Wilson, l’évêque, ne participa pas à cette discussion et la demande d’exorcisme fut rejetée. Persuadé de la possession de George Lukins, le révérend Easterbrook ne se laissa pas abattre par ce refus et il décida de demander son aide au révérend John Wesley, un prêtre anglican réputé, l’un des fondateurs du mouvement méthodiste. Si le révérend Wesley refusa de s’impliquer personnellement dans cet exorcisme, six de ses prêtres acceptèrent d’y participer et un comité, chargé de veiller aux préparatifs, fut bientôt créé.

Quand il reçut la lettre qui lui proposait de prier pour la libération de George Lukins, le révérend John Valton eut un moment de panique et il faillit refuser. Il se ne pensait pas digne d’affronter un démoniaque, et il était certain de ne pas avoir assez de foi. Alors, il supplia Dieu, qui entendit ses prières et lui accorda sa force. A partir de moment-là, le prêtre ne douta plus de la délivrance de celui qui se disait possédé et il accepta d’être l’un des sept. Il avait connaissait déjà George Lukins, qu’il avait rencontré du temps de sa jeunesse, et il s’en souvenait parfaitement:  » Je le connaissais personnellement; un jeune d’environ 18 ans, de petite taille, d’aspect maigre. Il avait des crises fréquentes ou paroxysmes, et il était parfois affecté comme les Pythonisses, ou plutôt comme les furies, souvent mentionnées par Hérodote et les auteurs anciens. Il était cruellement déformé, et criait dans un langage grossier mais souvent on l’entendait dire qu’il serait délivré si sept ministres priaient pour lui. « 

Le vendredi 13 juin 1787, à 11 heures, le révérend Easterbrook rassembla les sept témoins qui devaient assister au rituel, les six prêtres méthodistes, et le possédé dans la sacristie de l’église de Bristol. Les ecclésiastiques débutèrent la cérémonie en chantant des hymnes, et immédiatement, George sembla agité de fortes convulsions, très différentes de ses attaques habituelles. Son visage se tordit de différentes manières puis brusquement, sa main droite et son bras commencèrent à trembler violemment, ce qui signifiait habituellement le début d’une crise. Quelques soubresauts secouèrent son corps et brusquement il se mit à parler d’une voix profonde et rauque, qui appartenait apparemment à quelque invisible démon, qui commença à le réprimander, le traitant de fou pour avoir osé réunir cette idiote compagnie. L’esprit maléfique jura qu’il ne partirait jamais, puis il promit de lui infliger mille tourments pour cette vaine tentative et soudain, alternant une voix féminine et une voix masculine, le possédé se mit à blasphémer, chantant, riant, et affirmant être le diable. De sa voix la plus profonde, le démon promit de poursuivre de sa vengeance éternelle les misérables objets et les personnes présentes qui avaient cherché à s’opposer à lui, puis il ordonna à ses fidèles serviteurs d’apparaitre et brusquement George devint si violent que deux hommes forts eurent du mal à le maitriser.

Les prêtres se mirent alors à prier et le possédé commença à chanter un Te Deum dans différentes tonalités de voix, transformant les paroles et glorifiant son maitre:  » Nous te louons, ô diable, nous reconnaissons que tu es le maitre suprême…  » Le révérend Mac Geary interpella les démons en grec et en latin, mais  » les prétendus démons étaient si peu classiques qu’ils ne furent pas en mesure de répondre.  » Finalement, après que l’un des ecclésiastiques ait demandé de nombreuses fois à l’esprit maléfique de sortir du corps de George Lukins,  » au nom de Jésus, au nom de son Père, du Fils et du Saint-Esprit,  » le démon demanda dans un terrible grognement:  » Dois-je rendre mes pouvoirs?  » Juste après, une nouvelle voix s’exclama, dépitée:  » Notre Maitre nous a trompés!  » et une autre s’interrogea:  » Où devons-nous aller?  »  » En Enfer,  » répondit l’un des prêtres.  » Et ne revenez plus jamais tourmenter cet homme.  » A ces mots, l’agitation, les hurlements et les contorsions de George cessèrent aussitôt et de sa voix naturelle il s’écria:  » Béni soit Jésus!  » Après avoir loué Dieu pour sa délivrance, il remercia les personnes présentes puis il s’en alla, parfaitement serein mais terriblement affaibli.

Malheureusement, si les ecclésiastiques se pensaient à l’abri des regards indiscrets, ils avaient tort. Les terribles cris et les étranges bruits émanant de la sacristie avaient attiré une foule nombreuse et quelques jours plus tard, la nouvelle de l’exorcisme était connue dans tout le pays. La possession de George Lukins fut alors l’objet d’une grande controverse dans l’ouest de l’Angleterre, certains l’accusant d’imposture et soutenant que son esprit comme son corps étaient tordus par les effets de l’épilepsie. Le Dr Samuel Norman écrivit et fit imprimer une brochure intitulée Anecdotes Authentiques sur George Lukins, le démoniaque de Yatton, dans laquelle il se moquait du clergé qui avait, disait-il, été trompé. D’autres médecins s’impliquèrent dans le débat, riant de la ridicule crédulité des ecclésiastiques concernés, et un certain docteur Box de Wrington, qui avait été l’un des nombreux médecins à examiner George lors de son passage à Londres, déclara qu’il n’était rien de plus qu’un fraudeur. Les témoins de sa première crise rapportèrent qu’il était ivre, certains affirmèrent qu’il prévoyait toujours ses crises avant qu’elles ne surviennent et d’autres soutinrent qu’il s’était brusquement senti mieux après avoir reçu l’argent de la collecte. Certains prêtres leur répondirent, défendant publiquement la thèse de la possession. John Wesley expliqua que son cas était un miracle et une preuve de la Divine Providence et Joseph Easterbrook écrivit que la possession était authentique et que nier sa réalité revenait à prétendre que la puissance du Seigneur avait diminué depuis les temps bibliques.

Ce qu’il advint du principal intéressé reste confus. En 1882, Nicholls et Taylor affirmèrent dans leurs écrits que George Lukins menait une vie pieuse, qu’il n’avait plus de convulsions et qu’il était un membre respecté de l’église méthodiste depuis 1798, mais dans les registres paroissiaux de la ville de Yatton, il est noté que le soulagement ne dura qu’un temps, et qu’en 1788, après avoir refusé du travail George Lukins partit pour Bristol, affirmant qu’il ne reviendrait plus jamais chez lui.

Sources: Appeal to The Public respecting George Lukins (Called the Yatton Demoniac) de Joseph Easterbrook, The Mirror of Literature, Amusement, and Instruction, Volume 4 de Reuben Percy et John Timbs, et Witchcraft, Magic and Culture, 1736-1951 d’Owen Davies.

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