Confiné avec un Fantôme

Pendant le confinement, le brouhaha des villes s’est atténué, et nos sens se sont retrouvés moins sollicités. De nombreuses personnes ont alors découvert qu’elles partageaient leur appartement avec quelque chose, quelque chose qu’elles pouvaient voir, entendre ou sentir. Voix désincarnées, silhouettes ténébreuses, appareils électroniques qui se détraquent, chats invisibles lovés sur des canapés, caresses de mains invisibles, apparitions vaporeuses ou solides, la plupart des témoins ont été effrayés par leur expérience, mais certains semblent l’avoir appréciée.

Adrian Gomez et son petit ami habitent à Los Angeles. Les premiers jours de confinement se sont révélés sans incident notable. Tous les matins, ils faisaient une marche de trois kilomètres. Ils travaillaient à distance, cuisinaient, bricolaient, etc. Puis une nuit, la poignée de la porte a commencé à vibrer « vigoureusement ». Elle tremblait si fortement que le bruit était perceptible d’un côté à l’autre de leur appartement. Pourtant, personne n’était là. À la mi-avril, Adrian était allongé dans son lit quand un store s’est mis à cogner violemment contre le cadre d’une fenêtre, qui était pourtant fermée. Bizarrement, le store de la fenêtre adjacente est resté parfaitement immobile. Leurs chats se tenaient tous à distance, et aucun insecte, oiseau ou autre petite créature n’y était resté coincé. Sur le moment, Adrian a pensé à un tremblement de terre. « Je me suis dissimulé sous la couette, exactement comme vous le pouvez le voir dans les films d’horreur, car cela m’a vraiment fait paniquer », a-t-il déclaré. Peu de temps après, des bruits de pas ont commencé à résonner au-dessus de leur tête. Or, personne ne vit au-dessus de chez eux. Âgé de vingt-six ans, Adrian travaille dans le support informatique et il se décrit comme « une personne plutôt rationnelle ». Au début, il a cherché des explications logiques, et comme il n’en trouvait pas, il a dû se résoudre à envisager d’autres hypothèses.

Juste avant le confinement, Patrick Hinds, quarante-deux ans, a quitté Manhattan avec son mari et sa fille pour passer six semaines dans le Massachusetts. Une nuit, vers trois heures du matin, il s’est réveillé assoiffé, et il est allé chercher un verre d’eau dans la cuisine de « l’adorable cottage » qu’ils avaient loué sur Airbnb. Il venait de pénétrer dans la pièce quand il a aperçu un homme blanc d’une cinquantaine d’années habillé d’un uniforme militaire de la Seconde Guerre mondiale, assis à la table de la cuisine. « Cela m’a semblé normal pendant une faction de seconde avant de réaliser. « Attendez, que se passe-t-il ? » Et quand je me suis tourné pour le regardé, il était déjà parti. Il ne m’a pas semblé menaçant du tout. J’ai presque oublié de le dire à mon mari le lendemain matin. »

Suite à une maladie grave contractée au cours de l’hiver, Danielle, une avocate de trente-neuf ans, avait dû s’isoler dans son appartement de Richmond, en Colombie-Britannique, avant la pandémie. En février, elle a remarqué une lampe de bureau allumée dans la chambre d’amis. Au cours des semaines suivantes, la même lampe s’est allumée toute seule, encore et encore. Parfois, elle entendait les voix d’un homme et d’une femme qui tenaient une conversation qu’elle ne pouvait pas vraiment comprendre. Finalement, elle a dit à haute voix : « Ne rallumez pas cette lampe. » Peu de temps après, elle est rentrée dans la pièce, et elle a compris que son message avait été entendu. Cette fois, la lampe était éteinte, mais le plafonnier, dont elle se sert jamais, illuminait la pièce.

Plus récemment, elle est allée coudre des masques dans la même chambre. Il lui restait juste assez de tissu pour faire un masque de plus. Elle a posé les deux morceaux de coton sur sa planche à repasser, puis elle s’est brièvement retournée. Quelques secondes plus tard, elle a voulu reprendre son travail, mais les deux bouts de tissu s’étaient mystérieusement volatilisés. « Ils avaient disparu. En vingt secondes, disparu. Je suis allée vérifier la benne à ordures, rien. Le recyclage, rien. Ma cachette de tissu, rien. J’ai fouillé toute la maison à la recherche de ces deux morceaux de tissu, mais ils ne sont jamais revenus. » Danielle se décrit comme une personne très sociale. Ses amis et sa famille craignaient qu’elle ne parvienne pas à supporter l’isolement, mais elle le vit très bien. Loin d’être effrayée par les inexplicables manifestations observées dans sa maison, elle en a conclu que quelqu’un veillait sur elle. « J’ai l’impression que quelqu’un vient pour me remonter le moral, ou garder un œil sur moi, ou s’assurer que je ne me sente pas seule. »

D’autres personnes, qui se savaient déjà hantées, ont constaté un changement dans la nature des phénomènes qu’elles avaient l’habitude d’observer.  Durant la pandémie, Madison Hill, vingt-quatre ans, s’est enfermée dans son appartement de Florence, en Italie, avec son petit ami. Professeur et écrivain, elle avait depuis longtemps remarqué des phénomènes étranges dans sa maison, et plus particulièrement dans sa salle de bain. Elle avait souvent l’impression d’être observée, les portes claquaient, et elle retrouvait fréquemment ses serviettes de bain sur le sol. Un matin, en se réveillant, elle a découvert qu’un objet avait été déposé sur sa table de nuit. L’objectif d’un appareil photo, qu’elle avait apporté des États-Unis, mais qu’elle avait perdu lors de son déménagement. Elle avait depuis longtemps renoncé à le retrouver, mais inexplicablement, il était revenu de lui-même. Au cours des jours suivants, elle a retrouvé de nombreux petits objets, dont un jeu de clefs, en différents endroits de son appartement. Madison, qui étudie le cinéma à l’université, a été particulièrement marquée par la réapparition de l’objectif de l’appareil photo. Elle pense que quelqu’un a voulu lui faire passer un message, lui suggérant de ne pas abandonner son passe-temps préféré.

Kerry Dunlap, un enseignant, rappeur et promoteur de concerts de trente-et-un ans, habite  dans le Queens. L’été dernier, au beau milieu de la nuit, il avait vu le fantôme d’une femme dans sa salle de bain. Elle se tenait à cinquante centimètres de lui, et semblait rayonner. Elle avait disparu quand il avait allumé la lumière. L’un de ses amis, à qui il louait une chambre, lui avait déjà parlé de la présence d’un fantôme dans l’appartement. Les deux hommes avaient discuté de leurs expériences respectives, et ils en avaient conclu qu’ils avaient vu le fantôme de la même femme, une asiatique d’un certain âge et de petite taille. Durant le confinement, Kerry et sa petite amie, Alexandra Cohl, vingt-sept ans, se disputaient sans arrêt la couette, qui était trop petite pour les recouvrir tous les deux. Une nuit, Kerry a été réveillé par un glissement sur son corps, et il s’est dit qu’Alexandra essayait une nouvelle fois d’étaler uniformément la couverture. Quand le mouvement s’est arrêté, sa petite amie ne s’est pas glissée dans le lit. En fait, elle n’était même pas dans la chambre. Intrigué, il l’a appelée, mais elle n’a pas répondu. Quelques instants plus tard, elle est revenue de la salle de bain. « C’était tellement bizarre, mec », a commenté Kerry. « C’était tellement bizarre. » L’incident lui a laissé, ainsi qu’à Alexandra, une impression positive. Ils pensent que quelqu’un, ou quelque chose a essayé d’arranger la couette pour leur éviter une énième dispute.

Janie Cowan, vingt-six ans, se savait hantée depuis l’université. Le fantôme, qu’elle avait baptisé Matthew, un « bon nom biblique » choisi dans l’espoir de le garder sur le droit chemin, avait fait connaître sa présence dans sa maison de Nashville en montant et descendant les escaliers la nuit. « Les bruits en question ne ressemblent pas à ceux d’une maison qui craque, ni à ceux de notre chat quand il se promène », a déclaré son mari, Will Cowan, un comptable de trente-et-un ans. « Il cherche clairement à attirer notre attention. » Au début du mois de mars, Janie, infirmière à domicile, a dû faire de nombreuses gardes de nuit, et Will a décidé de changer de salle de bain pour ne pas la réveiller le matin. Apparemment, Matthew n’a pas apprécié le changement. À trois reprises, le fantôme, qui avait déjà montré sa préférence pour Janie, s’est amusé à couper l’eau chaude alors que Will prenait sa douche. Le problème ne venait pas de la plomberie. À chaque fois, Will a vérifié le robinet d’eau chaude, et il s’est aperçu qu’il avait été fermé.

Loin d’adhérer aux explications paranormales, Kurt Gray, professeur agrégé à l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, a expliqué que lors des moments de grande difficulté, lorsque les gens cherchent un sens au chaos, alors ils peuvent percevoir des phénomènes de hantise, d’autant plus que la maladie partage les mêmes caractéristiques qu’un esprit malveillant, qui rampe de manière invisible sur ses victimes innocentes. Toujours d’après lui, le problème pourrait également venir de la solitude. « En quarantaine, vous êtes physiquement confiné et également psychologiquement confiné. Votre monde se rétrécit. Vous êtes pris au piège à la maison, vous avez besoin d’un contact humain. Il est réconfortant de penser qu’il y a un agent surnaturel ici, avec vous. Si l’idée d’une identité paranormale peut fournir à quelqu’un un peu de subsistance sociale pour l’aider à endurer sa solitude, alors c’est parfait. Du moins, tant que le fantôme ne conseille pas à ses volontaires d’aller aux urgences sans masque et d’embrasser tout le monde. »

John EL Tenney, enquêteur du paranormal et ancien animateur de l’émission télévisée « Ghost Stalkers », avait l’habitude de recevoir entre deux et cinq témoignages chaque mois. Depuis le début du confinement, il en reçoit entre cinq et dix par semaine. Il a expliqué que juste avant le passage en l’an 2000, il avait déjà remarqué une augmentation des signalements de fantômes, de poltergeists, et d’Ovnis. « Cela semble avoir quelque chose à voir avec notre état d’anxiété accru, notre hypervigilance. Lorsque le soleil se lève et que la maison commence à se réchauffer, les gens sont généralement au travail. Ils n’ont pas l’habitude d’entendre les briques éclater et le bois se dilater. Ce n’est pas que la maison n’émettait pas ces sons, ils n’ont tout simplement jamais eu le temps de le remarquer. » Il pense que la plupart des cas sont aisément explicables, et il conseille à tous ceux qui sont victimes de bruits étranges au milieu de la nuit de ne pas s’affoler. « Ne paniquez pas. Prenez des notes attentives sur ce que vous observez. Vous pourrez surement trouver une explication rationnelle à vos craintes. Et si ce bruit étrange à 14 h50 tous les jours de la semaine n’était que le cliquetis du camion UPS ? » Il sait que la logique n’explique pas tout, mais il ne croit pas que des esprits aient attendu le confinement pour se manifester. « Le fantôme qui fait des promenades dans votre cuisine n’est pas seulement là, mais il a toujours été là. C’est peut-être vous qui avez changé. Ou peut-être que vous écoutez plus attentivement dans le plus grand calme qui nous entoure. Peut-être commençons-nous à peine à remarquer que le monde est un peu plus étrange que nous ne le croyions. »

Source : New York Times.

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