11, Rue Gradoli

11, Rue Gradoli

Le 16 mars 1978, à Rome, Aldo Moro, leader du parti de la Démocratie chrétienne, fut enlevé par les Brigades Rouges, un groupe terroriste d’extrême gauche. Au cours des jours suivants, ses ravisseurs proposèrent d’épargner sa vie en échange de la libération de certains de leurs camarades qui se trouvaient en prison, et le gouvernement mit en place une cellule de crise.

Le dimanche 2 avril, par un après-midi pluvieux, une séance de Ouija fut organisée dans la maison de vacances du professeur Alberto Clo, près de Bologne. Sept imminents professeurs de faculté et leurs épouses participaient à l’expérience, dont Romano Prodi, un membre de la Démocratie chrétienne qui allait devenir ministre de l’Industrie au mois de novembre de la même année, et sa femme Flavia. A un certain moment de la séance, les participants, qui voyaient toute l’histoire comme une vaste blague, demandèrent aux esprits l’endroit où Aldo Moro était retenu prisonnier et après quelque charabia incompréhensible, la planchette finit par épeler « Viterbo Bolsena Gradoli. » Comme elle semblait insister sur le dernier nom, Gradoli, M. Prodi prit un atlas et il découvrit l’existence d’un village appelé ainsi dans le centre du pays. Si l’endroit s’était trouvé en Amérique il n’aurait rien dit, mais aucun des membres de la petite assemblée n’avait jamais entendu parler de la rue Gradoli, et il se sentait le devoir de rapporter le résultat de leur séance Ouija, au risque de paraître ridicule.

Le 4 avril, M. Prodi se rendit à Rome et il raconta toute l’histoire à l’une de ses connaissances, Umberto Cavina, l’attaché de presse de M. Benigno Zaccagnini, secrétaire de la Démocratie chrétienne, lequel s’empressa de transmettre l’information aux autorités. Le 6 avril, la police de Viterbo, sur les ordres du ministre de l’intérieur Francesco Cossiga, opéra à une fouille systématique du village médiéval de Gradoli, cherchant la prison d’Aldo Moro en vain. Toute l’opération fut filmée et retransmise par la télévision d’état. Mme Moro signala à plusieurs reprises l’existence d’une rue Gradoli à Rome mais le ministre lui répondit qu’il n’avait trouvé aucune rue portant ce nom dans les pages jaunes. L’incident fut confirmé par plusieurs membres de la famille de M. Moro, mais vigoureusement démenti par M. Cossiga.

Le 18 avril, lors d’une intervention pour une fuite d’eau, les pompiers découvrirent fortuitement une base des Brigades Rouges. Elle était située au 96 de la rue Gradoli, appartement numéro 11, exactement comme l’avait indiqué le Ouija. Apparemment, quelqu’un avait intentionnellement laissé couler l’eau dans la salle de bain. Le pommeau de la douche, qui était toujours attaché à son tube flexible, avait été posé au sommet d’un porte-brosse de toîlette, et il était dirigé vers une fissure dans le mur, comme si les occupants avaient cherché à attirer l’attention sur l’appartement en l’inondant. Si le ministre avait pris soin de vérifier les informations de Mme Moro, les policiers auraient pu arrêter Mario Moretti, un haut dirigeant de l’organisation, qui faisait presque tous les jours le trajet de la rue Gradoli jusqu’à un autre repaire des Brigades Rouges pour y interroger Aldo Moro.

La police connaissait bien l’endroit, qu’elle avait presque entièrement fouillé deux semaines plus tôt. Le 28 mars, un habitant de l’immeuble avait repéré trois jeunes qui trainaient devant le bâtiment et semblaient le surveiller. Habituellement, la rue était plutôt tranquille et comme il trouvait leurs agissements suspects, il avait immédiatement prévenu les autorités. Cinq agents de police avaient alors été envoyés au 96 de la rue Gradoli avec des ordres signés de la magistrature leur demandant de vérifier chaque appartement, sans exception. Quand ils étaient arrivés devant la porte du numéro 11, personne ne leur avait répondu et ils étaient passés au suivant sans se poser plus de questions. Interrogés, ils expliquèrent maladroitement que tout le monde leur avait dit que les gens de l’immeuble étaient dignes de confiance. Ils avaient probablement oublié que le 13 mars, un couple s’était rendu au poste de police pour signaler des bruits bizarres, comme de l’alphabet Morse, en provenance de l’appartement numéro 11. D’une étrange manière, et même si les témoins se souvenaient parfaitement du nom du policier qui avait officiellement enregistré leur plainte, aucune trace de leur déclaration ne fut jamais retrouvée.

Durant sa période de détention, Aldo Moro écrivit de nombreuses lettres à sa famille et à certains représentants de la Démocratie chrétienne mais aucun membre du gouvernement, à part Bettino Craxi, ne voulait négocier avec les terroristes et après un emprisonnement de cinquante-cinq jours rue Montalcini, les Brigades Rouges décidèrent de le tuer. Ils le firent monter dans le coffre d’une voiture, qu’ils avaient volée quelques jours plus tôt, puis ils lui demandèrent de se coucher et de se recouvrir d’une couverture, lui disant qu’ils allaient le transporter à un autre endroit. Après qu’il se soit couvert, ils l’abattirent de dix balles. Son corps fut retrouvé dans le coffre de la même voiture, le 9 mai, rue Caetani.

Le 10 juin 1981, Romano Prodi fut appelé à témoigner devant une Commission d’enquête parlementaire pour s’expliquer sur la séance de Ouija du 2 avril 1978. A cette occasion, tous les participants vinrent les soutenir, lui et sa femme, et ils racontèrent tous la même histoire. En 1998, une nouvelle Commission d’enquête parlementaire rouvrit le dossier. Certains se demandaient si la séance de Ouija n’avait pas été inventée pour couvrir un informateur. « M. Prodi est l’une des premières personnes que nous avons l’intention d’interroger, » expliqua le sénateur Giovanni Pellegrino, président de la Commission d’enquête. « En tant que député, il n’est pas forcé d’y assister mais il m’a écrit en exprimant sa volonté de me le prouver. » « Les participants pensaient s’amuser, » déclara M. Prodi à la presse, « mais c’était tout simplement incroyable. Le sénateur croit que l’histoire a été inventée pour protéger l’identité de la source de l’information. »

Finalement, Romano Prodi, qui était président de la Commission européenne à ce moment-là, ne put se libérer de ses fonctions mais Mario Baldassari et Alberto Clo répondirent aux questions à sa place. Les deux hommes, qui disaient ne pas croire au spiritisme et n’en avoir jamais refait par la suite, confirmèrent l’authenticité de la séance de Ouija et son résultat. Ils expliquèrent que les trois mots, Gradoli, Bolsena et Viterbo, étaient revenus à plusieurs reprises, avec différents participants, et qu’aucun d’eux n’était proche des Brigades Rouges. « J’ai été témoin d’un phénomène inexplicable, confirma le professeur Clo à la commission. Le verre s’est déplacé avec une rapidité extraordinaire, et c’était tout aussi extraordinaire quand il s’est arrêté sur les lettres. »

Malheureusement, le président de la commission ne fut pas vraiment convaincu par leurs témoignages. « Je considère ça grave que les participants s’en tiennent encore à cette version après tant d’années. » Il n’était pas le seul à avoir des doutes. Pour Enzo Fragalà, membre de la commission et d’un parti d’extrême-droite, toute l’histoire de la séance Ouija n’était qu’une vulgaire mystification. « En cachant leur source, ils ont fait rater l’enquête. Si la source avait été révélée, les enquêteurs seraient arrivés rue Gradoli immédiatement. »

Il considérait inimaginable qu’un groupe d’intellectuels catholiques aient pu organiser une séance de Ouija pour se distraire. « C’est comme dire qu’ils avaient décidé d’organiser une orgie de sexe. Ce sont tous des économistes sérieux, qui croient dans le spiritisme autant que les journalistes croient aux fées. »

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