L’Ami de Zio et Celui-qui-Sourit

Affiche L'exorciste, le Commencement

La Jeunesse de Marianne

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Marianne K. avait grandi à Philadelphie, au sein d’une famille catholique unie, et elle avait un frère plus jeune qu’elle d’un an. Ses parents, des gens simples et honnêtes, étaient d’origine polonaise et ils n’avaient pas de famille et que peu d’amis aux États-Unis. Sa mère, une femme calme qui travaillait comme employée, et son père, un homme bourru et casanier qui avait grandi pendant la Grande Dépression et s’était marié tard, n’avaient jamais trouvé le temps de gouter aux plaisirs raffinés de la vie et si la discipline n’était pas de mise au sein de leur foyer, la religion y occupait une grande place. Des prières en commun étaient récitées matin et soir et toutes leurs valeurs étaient basées sur leurs croyances religieuses.

Durant leurs premières années, Marianne et son frère George étaient très proches et ils se ressemblaient tellement qu’ils étaient souvent pris pour des jumeaux. Ils avaient mis au point un langage secret, constitué de signes spéciaux et de mots qu’ils avaient inventés et ils s’en servaient parfois pour communiquer entre eux.

Elle venait tout juste de fêter son huitième anniversaire quand son père fut muté à New York et comme il gagnait bien sa vie, sa mère s’arrêta de travailler. George, un garçon d’un naturel enjoué, se fit rapidement des amis et peu à peu, il s’éloigna de sa sœur. Marianne se fit quelques amies elle-aussi, mais elle était particulièrement timide et rien ne lui plaisait plus que de rester chez elle. Après avoir terminé l’école, elle étudia pendant deux ans au collège de Manhattanville, se montrant particulièrement intéressée par la physique et la philosophie, puis brusquement elle devint cynique, et elle commença à croire que tout le monde lui cachait La Vérité.

Marianne s’acharnait particulièrement sur sa professeur de philosophie, sœur Virgilius, une femme d’âge moyen à la voix haut perchée, myope, exigeante, une adepte de la disciple et de la vieille école qui se moquait des penseurs modernes et leurs théories. Leurs discussions étaient amères et stériles. La jeune fille la bombardait de questions, jetant perpétuellement le doute sur toutes ses déclarations et ponctuant ses interventions de sourires moqueurs et de silences affligés. Généralement, la pauvre femme feignait de ne rien remarquer mais un après-midi, alors que Marianne faisait rire ses camarades de ses remarques ironiques, l’amusement céda la place à de l’embarras et Sœur Virgilius, qui était particulièrement fatiguée ce jour-là, s’en sentit humiliée. Elle s’apprêtait à la sermonner quand soudain la jeune fille bondit sur ses pieds et balayant les livres posés sur son bureau, elle fusilla ses camarades du regard et sortit de la classe.

Après cet incident, Marianne refusa de retourner à Manhattanville. Ses parents tentèrent de la convaincre de changer d’idée, mais ce fut en vain.  » Ils essaient d’asservir mon esprit, je veux être libre,  » leur répondait-elle. Elle éprouvait un profond mépris pour ses professeurs, qu’elle voyait comme des magnétophones répétant ce qu’ils avaient appris sans chercher à en savoir d’avantage, et peu à peu ce sentiment s’étendit à ses parents, aux prêtres de l’église locale et à toutes les autorités d’une manière générale. Cette réaction aurait pu sembler normale chez une adolescente de son âge, mais le malaise était plus profond et Marianne s’isolait délibérément. Elle était intelligente mais elle pensait mal et quand elle parlait de la beauté du meurtre à ses parents, ils en restaient stupéfaits. Ils n’y connaissaient rien en philosophie, ils savaient seulement qu’ils l’aimaient mais leur affection était perçue par Marianne comme autant de chaînes.  » Si tu pouvais me haïr maman, juste pour cinq minutes, tout irait tellement mieux,  » dit-elle à sa mère à une occasion.  » Pourquoi papa ne me viole pas ou ne me casse pas le nez de son poing? Alors je pourrais voir ma beauté.  »

Après de nombreuses discussions, ses parents décidèrent de l’envoyer au Hunter College pour le semestre d’automne 1954, se disant que peut-être une école laïque lui donnerait envie d’apprendre. Ses camarades décrivaient Marianne comme une fille un peu dodue, qui riait rarement, ne souriait pas facilement et parlait à voix basse. Elle avait peu d’amies, ne sortait jamais avec des garçons, et quand elle discutait avec les autres elle se montrait méprisante et les traitait de moutons.

Le Choix de Marianne

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Au cours de ses deux premières années au collège, Marianne avait pris l’habitude d’aller au centre-ville et de s’asseoir dans le Washington Square Park pour lire et prendre des notes. Un après-midi de l’année 1956, elle lisait The Varieties of Religions Experience de William James quand elle sentit quelqu’un se pencher au-dessus de son épaule. Nullement, effrayée, elle regarda tranquillement autour d’elle et elle vit un homme plutôt grand dont la main gauche reposait sur le dos du banc. D’une étrange manière, elle ne prêta pas attention à son visage ou à ses vêtements, mais elle se mit à fixer sa bouche alors qu’il commençait à lire à voix haute les mots de la page ouverte de son son livre:  » Quand vous trouvez un homme vivant sur le bord irrégulier de la conscience…  » Il répéta plusieurs fois la fin de cette phrase, sans reprendre son souffle et sans s’arrêter:  » sur le bord irrégulier de… la conscience sur le bord irrégulier de la conscience… sur le bord irrégulier de la conscience de la. . .  » Il parlait doucement, lentement et Marianne se mit à pleurer. L’Homme lui dit alors:  » Ils te poussent tous près du bord irrégulier. Tu veux descendre?  »

La jeune fille lui répondit à travers ses larmes:  » Je ne veux pas qu’ils m’aident. Juste qu’ils me laissent tranquille.  » L’Homme resta assis près d’elle pendant environ une heure mais une fois de retour chez elle, Marianne ne put se souvenir que de sa bouche, de sa main gauche et des conseils qu’il lui avait données:  » Tu as peu de temps pour trouver ton vrai moi. Reviens régulièrement me voir! Cherche ceux du Royaume. Ils te reconnaîtront. Tu les reconnaîtras.  »

Peu de temps après, Marianne commença à changer. Elle sortait souvent, prenait rarement ses repas chez elle, parlait peu à ses parents, semblait avoir peur des étrangers et se montrait réticente à fréquenter ses connaissances. A force d’insistance sa mère, qui s’inquiétait, réussit à la persuader de voir un psychiatre mais après quelques séances il la renvoya, expliquant à ses parents qu’elle avait certainement besoin de plus de nourriture, elle avait perdu beaucoup du poids, et de beaucoup d’amour mais qu’elle n’était ni bizarre, ni dangereuse. Puis, comme ils ne semblaient pas convaincus, il rajouta qu’elle avait juste envie d’être libre, comme tous les jeunes de sa génération et que la rébellion et le désir d’indépendance étaient quelque chose de normal à son âge. Son père se trouva pleinement satisfait de cette réponse mais sa mère continua à sentir une sourde appréhension, qu’elle ne put expliquer.

Marianne avait accepté l’autorité de l’Homme et ses idées se modifiaient sous son influence. Elle appelait la silhouette qu’elle voyait l’Homme, mais elle ne parvenait pas à déterminer s’il était une hallucination, le symbole de sa révolte ou une vraie personne. Elle se rappelait vaguement de sa première rencontre avec lui alors qu’elle était âgée de neuf ans, et elle savait qu’il avait continué à la visiter ici et là, mais ses souvenirs étaient vagues et seules quelques expériences marquantes restaient gravées dans sa mémoire.

Après le collège, Marianne suivit des cours de physique à l’Université de New York pendant un an puis elle abandonna ses études, prit un appartement dans l’East Village et commença à travailler comme vendeuse dans un magasin sur l’Union Square. Son comportement, selon les normes conservatrices de sa famille, était peu orthodoxe. La jeune fille n’allait plus à l’église depuis longtemps. Elle enchainait les relations brèves, ne prenait aucun soin de son apparence, et elle parlait avec mépris, parfois très vulgairement, des valeurs de ses parents. De leur côté, M. et Mme K. s’inquiétaient grandement pour leur fille, mais comme le psychiatre leur avait affirmé qu’elle se trouvait dans une phase temporaire de rébellion, ils gardaient espoir. Ils restaient néanmoins préoccupés par sa santé physique, Marianne était passée de 59 à 43 kg en quelques mois, et sa mère avait eu l’idée de lui laisser des colis alimentaires devant la porte de son appartement mais le premier qu’elle déposa lui fut renvoyé, puant et ruisselant, et elle arrêta aussitôt. La jeune fille avait mélangé des excréments et de l’urine aux fruits et aux sandwiches que sa mère lui avait préparés avant de les lui retourner.

Marianne changea ensuite de religion. Elle prit cette décision consciemment, avec l’Homme à côté d’elle, en deux occasions spéciales. La première était le dimanche des Rameaux. Elle passait devant une église quand elle remarqua qu’un service y était célébré et quelque chose dans les lumières suscita son intérêt, comme un défi qui lui aurait été lancé. Elle pénétra dans l’édifice, se tint un moment avec les fidèles au fond de l’église, et brusquement un immense dégoût la submergea, le même qu’elle ressentait déjà pour ses parents et ses enseignants. Comme elle se tournait pour partir, son voisin se retourna lui aussi, et elle le reconnut. L’Homme était là, mais elle ne l’avait pas remarqué.

 » Tu en as assez, mon amie?  » lui demanda-t-il plaisamment. Elle vit son sourire dans la pénombre et elle lui sourit en retour. Il lui dit alors:  » Le sourire du Royaume est maintenant le tien.  » Puis, comme ils s’apprêtaient à se quitter, il rajouta:  » Si tu n’aimes pas ça, tu n’es pas obligée de venir, tu sais.  » Alors tous les deux partagèrent le même sourire et ils se séparèrent.

La seconde eut lieu la semaine suivante, à Pâques. Une croix lumineuse avait été installée sur le bâtiment principal de Park Avenue, que Marianne remarqua immédiatement en arrivant à l’angle de 56e rue, et aussitôt l’Homme apparut près d’elle.  » Cela me semble injuste. Ne devraient-ils pas la tourner à l’envers? Juste pour équilibrer les chances?  » lui dit l’Homme en la gratifiant d’un sourire parfait. Le soir venu, en rentrant chez elle, elle posa deux croix inversées près des croix dressées mais elle ne parvint pas à enlever la silhouette crucifiée collée sur elles, son crayon semblant s’enfuir à chacune de ses tentatives.

Parlant de lumière nue et de mariage avec le néant, des expressions qu’elle tenait de l’Homme, Marianne commença alors à vivre selon ses propres croyances. Parfois, ses sourires ambigües, presque menaçants, effrayaient les promeneurs insouciants et elle regardait, amusée, le visage de ses amants de passage devenir blême quand elle leur parlait de haine mutuelle. Elle ne se faisait plus aucun soucis pour personne et ne s’intéressait qu’à ceux qui pouvaient lui apporter du plaisir ou une aide concrète. Elle n’avait plus de choix à faire quand au bien ou au mal, elle faisait uniquement ce qu’elle voulait et si jamais elle rencontrait quelque obligation, alors elle s’y soustrayait.

Marianne se trouvait fascinante, elle se voyait comme un génie et la compagnie des autres lui était devenue insupportable. Elle pensait qu’à chaque fois qu’elle avait une conversation, alors les mauvaises ondes de ses interlocuteurs venaient polluer son esprits. Pour se purifier, elle passait des heures dans Bryant Park, sous le soleil, la pluie ou la neige, et elle attendait que leur influence néfaste la quitte. Parfois, elle apportait de petits bouts de bois avec elle, qu’elle plantait dans la terre et qu’elle attachait à d’autres, comme de petites croix à l’envers. La jeune femme, qui portait toujours des jeans, des sandales, un chemisier et un imperméable, avait l’air propre, mais ceux qui passaient près d’elle remarquaient l’odeur rance de ses cheveux et de sa peau. Elle ne parlait jamais à personne et elle s’asseyait toujours au même endroit. Elle avait une expression fixe sur le visage, une sorte de sourire figé. Ses cheveux étaient négligés, ses yeux vides, ses joues creusées, et ses dents n’étaient jamais visibles derrière ses lèvres serrées. Les habitués du parc l’avaient surnommée Celle-qui-Sourit.

D’autres jours elle restait dans son appartement et elle écrivait des pages et des pages qu’elle déchirait aussitôt. Elle croyait que si elle arrivait à empêcher les mauvaises ondes d’entrer en elle, alors elle atteindrait la perfection. Elle passait son temps à scruter les ondes des passants, cherchant le néant en leur sein, mais aucune n’atteignait la perfection de celles de l’Homme, qui lui permettaient de rejoindre l’endroit des ombres translucides. Elle allait régulièrement le voir, l’écoutait parler et lui obéissait en tout, mais quand elle le quittait jamais elle ne pouvait détailler les choses qu’il lui avait dites. Parfois il l’instruisait, et elle en gardait de vagues souvenirs.

Un matin de printemps 1964, elle traversait Bryant Park avec précaution, prête à s’enfuir si elle en sentait des ondes perturbantes, quand soudain elle le vit, assis langoureusement sur un banc, les yeux dans le vague. Marianne s’installa alors de l’autre côté du banc, et elle observa la scène qui se déroulait sous ses yeux. Dans la lumière du matin, sous un ciel purifié par une légère brise, la vie s’agitait. Les employés de bureau partaient au travail, les enfants allaient à l’école et les pigeons picoraient les morceaux de pain que certains avaient laissés à leur intention. Brusquement, une pression énorme sembla tomber sur elle, qui l’entoura de la tête aux pieds, comme un filet. Elle frissonna. Une main invisible parut alors tirer sur le cordon de serrage, et le filet traversa chaque particule de son corps, le comprimant abominablement. Marianne ne voyait plus le soleil et ne sentait plus le vent. Le monde extérieur s’était transformé en une image plate, sans chaleur ni froideur. Les mouvements des personnes, des animaux et des objets semblaient étrangement mécaniques et plus aucun son n’était cohérent.

Le filet semblait s’être resserré autour de son esprit et elle répondit silencieusement  » Oui, Oui!  » à un pouvoir qui n’aurait pas supporté de réponse négative. Aucun de ceux qui remarquèrent cette jeune femme vautrée silencieusement sur le banc à la lumière du soleil ne purent deviner qu’elle était victime d’une possession démoniaque. Puis brusquement, la pression cessa et Marianne réalisa qu’une sorte de brouillard venait de se lever de sa conscience, lui offrant une perception nouvelle. Elle savait maintenant que tout au long de sa vie elle avait été proche du crépuscule. Elle voyait toujours l’herbe, les arbres, les hommes, les enfants, les animaux, le soleil, le ciel et les bâtiments mais maintenant, elle distinguait aussi les ténèbres. Et elles étaient partout.

Les ténèbres se glissèrent alors en elle, comme un serpent, et elles apportèrent avec elles leurs fumées transparentes, leurs lumières opaques et leurs ombres brillantes. Un frisson déchira tout son être. La chose qui venait de rentrer en elle semblait avoir sa propre identité mais elle était tellement répugnante et si séduisante que Marianne se sentit partagée entre la douleur et le plaisir. Elle n’éprouvait aucune peur et comme elle sentait sa conscience se dissoudre, il lui semblait tomber amoureuse des mâchoires ouvertes d’un alligator.

Marianne répétait inlassablement  » oui,  » comme si elle répondait à une demande en mariage. Elle entendait toujours les rires des enfants, les plaisanteries des ouvriers, les conversations des couples qui passaient le long du sentier et les bruits de la circulation mais ils se mêlaient maintenant à des grognements, des sifflements, des battements d’aile et des bêlements. Le bleu du ciel, les fenêtres brillantes des gratte-ciel, le vert de l’herbe et toutes les couleurs autour d’elle étaient nimbées de volutes noires, brunes et rouges. Marianne avait atteint l’équilibre qu’elle avait toujours cherché et elle était émerveillée.

Frissonnante de joie, la jeune femme venait de se lever pour s’en aller quand soudain la clameur d’une radio portative résonna à ses oreilles, semblant réveiller la chose sombre qui était rentrée en elle, et une abominable douleur déchira son esprit. Poussant des hurlements terribles, elle se couvrit les oreilles de ses mains puis elle se mit à tourner sur elle-même avant de s’effondrer, face contre terre. Une vingtaine de personnes se rassemblèrent autour d’elle, dont un policier qui flânait dans le parc.  » Éteins cette radio,  » ordonna-t-il au propriétaire de l’appareil. Aussitôt, un homme de grande taille apparut près du policier, qui s’empressa de lui dire:  » Elle s’appelle Marianne, je vais prendre soin d’elle.  » Il parlait avec autorité, d’une voix claire.  » Êtes-vous un parent?  » demanda alors l’agent en regardant l’homme qui s’accroupissait près de la jeune femme évanouie.  » Je suis le seul qu’elle ait dans ce monde.  »

L’homme toucha alors le poignet de Marianne en lui parlant doucement et elle se réveilla. Quand elle reprit conscience, toute la beauté singulière qu’elle avait pu contempler s’était envolée et elle n’était plus que tristesse et douleur. L’Homme l’aida à se relever, et il lui dit doucement:  » Ne crains rien. Tu es maintenant mariée au néant et tu fais partie de son Royaume.  » Marianne s’écria:  » Oui! Oui! Tout en moi lui appartient maintenant!  » Ensemble, la jeune femme titubante et le grand homme s’éloignèrent vers la Cinquième Avenue.  » Vous n’avez pas besoin de signaler l’incident, officier,  » lui conseilla l’inconnu sans se retourner. Le policier les regarda partir, persuadé qu’ils étaient le père et la fille. L’homme avait l’air assez vieux, et ils souriaient tous les deux exactement de la même façon. A partir de moment-là, plus rien ne fut jamais pareil pour Marianne.

La Possession Démoniaque de Marianne

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Depuis son mariage avec le néant, la vie de Marianne avait changé. La chose qui était entrée en elle et qui s’y était installée lui donnait l’illusion d’une liberté de pensée que personne, pas même les différents psychiatres qu’elle s’amusait à tester, ne pouvait deviner. Elle se livrait à toutes sortes de jeux sexuels, avec des hommes et des femmes, mais elle ne trouvait jamais quelqu’un de prêt à  » aller jusqu’au bout  » de ses envies. Les femmes restaient à la surface, cherchant du plaisir sans la nécessité d’un mâle, et les hommes s’effrayaient ou devenaient impuissants quand elle leur proposait de tout essayer. Ils voulaient juste une expérience différente mais ils refusaient d’atteindre l’animalité complète alors que Marianne cherchait les délices de la beauté bestiale et la magnification de la bête.

Les habitants de son quartier, qui la croisaient régulièrement, la trouvaient bizarre. Elle parlait rarement et jamais elle ne regardait personne dans les yeux. Dans les magasins, elle désignait du doigt ce qu’elle voulait acheter ou elle le remettait au commerçant sans dire un mot, juste en grognant. Quand elle se tenait près d’eux, ils ressentaient tous un vague sentiment de menace ou de danger, et ils devinaient le feu inconnu qui brûlait en elle sans parvenir à l’identifier. Parfois, ses parents tentaient de passer la voir, mais elle refusait de leur ouvrir, leur parlant seulement à travers la porte fermée de son appartement et jurant comme un arracheur de dents.

Un soir, ses voisins entendirent un vacarme extraordinaire pendant près de quatre ou cinq heures et surmontant leur réticence originelle, les habitants d’East Village n’aimaient pas interférer dans les affaires des autres, ils finirent par appeler la police. La porte de l’appartement de Marianne avait été forcée. A l’intérieur, une abominable odeur flottait dans l’air, qui ressemblait à celle du vomi, et malgré la chaleur de l’été, toutes les pièces étaient glaciales. Autour du lit et de la table, dans les placards, la salle de bain et la kitchenette, le sol était juché de milliers de feuilles de papiers déchirées recouvertes de gribouillis indéchiffrables. Marianne était couchée sur son lit, une jambe repliée sous elle, un peu de sang coulait du coin de sa bouche, et ses yeux ouverts semblaient ne rien voir. Pourtant, elle respirait régulièrement.

Une ambulance, qui avait été appelée par quelqu’un, arriva juste au moment où elle commençait à s’agiter. Elle se redressa, son regard parcourut la scène et brusquement, l’expression de son visage se transforma. D’une voix parfaitement normale elle rassura les personnes présentes, prétendant se sentir parfaitement bien et être tombée d’une chaise en posant les rideaux, mais elle les méprisait du plus profond de son être et elle aurait voulu leur crier au visage:  » Vous avez tout manqué! Je viens d’être baisée par une grosse araignée ventrue!  » La jeune femme, qui n’avait pas envie de finir en hôpital psychiatrique, parvint néanmoins à se retenir et comme elle rayonnait de confiance en elle, ils acceptèrent de la laisser seule.

Outre son épouvantable odeur, Marianne semblait avoir des coupures et contusions constantes sur ses tibias et le dos de ses mains. Elle arborait constamment un affreux sourire et n’affichait jamais aucune émotion, sauf quand elle était confrontée à un crucifix, au signe de croix, au son des cloches d’une église, à l’odeur de l’encens, à la vue d’une religieuse ou d’un prêtre ou au nom de Jésus, même quand il était utilisé comme un serment ou en plaisantant. Elle ne se montrait que rarement violente, mais elle pouvait le devenir si elle se retrouvait face à l’un de ces symboles. Un jour, une écolière qui récoltait des fonds pour une certaine cause de l’église locale vint la visiter, et secouant la boîte de collecte devant son visage, elle lui demanda une contribution. Marianne se protégea rapidement les yeux de ses mains puis elle commença à donner de violents coups de pied dans les tibias de la fillette, criant et pleurant de rage. Sur le front de la boîte, se trouvait la silhouette crucifiée de Jésus.

D’un autre côté, elle était capable de repousser d’éventuelles menaces assez facilement. Un soir d’octobre, au coin de la rue Leroy, elle sentit derrière elle la présence d’un homme qui se préparait à l’attaquer. Elle tourna délibérément son visage vers lui, et affichant son sourire tordu habituel, elle lui dit:  » Oui, mon frère?  » L’homme s’arrêta brusquement, comme s’il s’était heurté aux briques d’un mur invisible, et il la regarda. Il semblait douloureusement meurtri. Alors, visiblement effrayé, il commença à reculer lentement et dès qu’il se jugea assez éloigné, il se mit à courir.

En mai 1965 George, qui était maintenant marié et père de deux enfants, retourna à New York pour passer quelques jours chez ses parents, qu’il n’avait que rarement l’occasion de voir. Sa mère l’avait informé par lettre des problèmes de Marianne, mais il ignorait à quel point sa sœur avait changé et quand elle lui raconta toute l’histoire en détail, il décida d’enquêter. Il commença par interroger l’employeur de Marianne, son propriétaire, son épicier, et les policiers du commissariat de son quartier mais leurs commentaires désobligeants le blessèrent profondément. Certains semblaient éprouver une grande crainte à son égard, et d’autres en parlaient avec le plus grande des mépris. Un sergent de police lui dit:  » Si je ne le savais pas fils, je dirais que vous êtes un menteur et pas le frère de sang de celle-là. Cette fille est mauvaise, mauvaise, mauvaise. D’ailleurs, il y a quelque chose de malsain en elle, elle ne vous ressemble en rien.  »

Troublé, George décida d’aller voir sa sœur et d’en juger par lui-même mais quand il en parla de son projet à sa mère, elle le mit en garde:  » Le mal qui afflige notre bébé est quelque chose de mauvais, quelque chose de vraiment mauvais. Ce n’est pas son corps, et ce n’est pas son esprit. Elle est partie loin avec le Malin. C’est ça, le Malin.  » George écouta ces propos avec un certain recul. Il savait qu’elle était une mère superstitieuse qui parlait avec amour de celle qu’elle voyait toujours comme une petite fille. Avant qu’il ne s’en aille, elle lui glissa un crucifix dans la main et lui demanda de le cacher dans la chambre de Marianne.  » Tu verras, elle ne le supportera pas. Tu verras,  » lui dit-elle. George prit la petite croix pour lui faire plaisir puis il la mit dans sa poche et l’oublia.

George était le premier membre de sa famille que Marianne consentait à voir en six ans. La jeune femme était visiblement ravie de le recevoir dans son petit appartement du centre-ville, mais alors qu’il l’écoutait parler de sa voix douce et saccadée, il comprit que quelque chose n’allait pas. Il reconnaissait sa sœur, ses manières et son visage, mais elle semblait répéter les mots de quelqu’un d’autre. Une étrange certitude s’imposa alors dans son esprit, qui le fit douter de sa santé mentale. Marianne n’était pas seule. Parfois, il lui semblait entrevoir des brides de sa véritable personnalité et il se sentait légèrement rassuré puis elle changeait à nouveau et la peur déferlait sur lui comme une vague.

A un certain moment de la conversation, Marianne s’éclipsa à la salle de bain et se souvenant des paroles de sa mère, George en profita pour glisser le petit crucifix sous son matelas. Quelques minutes plus tard, la jeune femme retourna dans la pièce mais quand elle s’assit sur le bord du lit son visage devint blanc comme de la craie et elle s’effondra sur le plancher, le corps rigide et secoué de spasmes. En quelques secondes l’expression rêveuse de son visage s’était transformée en un rictus bestial et elle écumait de rage, montrant ses dents dans une grimace haineuse.

George appela immédiatement ses parents, lesquels se présentèrent trois quart d’heures plus tard avec leur médecin de famille. Cette nuit-là, ils ramenèrent Marianne dans leur maison de Manhattan et ce fut le début d’un long cauchemar. La jeune femme était plongée dans ce que le docteur décrivait comme un espèce de coma. Elle se réveillait de temps en temps, mangeait un peu, puis elle grognait et crachait avant de retomber dans son état de transe. Elle était devenue incontinente et devait être lavée continuellement. Parfois ils la retrouvaient errant dans la chambre en plein milieu de la nuit, trébuchant sur les meubles dans l’obscurité, le visage figé dans un horrible sourire. Le médecin fit rechercher des traces d’alcool et de drogue dans son sang, sans succès, puis il l’examina soigneusement et déclara que même si elle était sous-alimentée, elle n’avait pas de problème organique et ne présentait aucune trace de blessure ou de maladie.

Dès l’arrivée de Marianne, son père avait insisté pour que le curé de leur paroisse passe la voir, mais d’une étrange manière elle semblait toujours deviner sa venue et chacune de ses visites était précédée de terrifiantes et violentes crises de rage. Quand elle se réveillait, elle tentait d’attaquer l’ecclésiastique, lui criant des obscénités, déchirant sa propre peau, essayant de sauter par la fenêtre, qui se trouvait au quinzième étage, ou cognant sa tête contre les murs.

L’appartement de M. et Mme K. était devenu le théatre d’une multitude de phénomènes inexplicables. La porte de la chambre de Marianne ne restait jamais ouverte ou fermée, elle cognait sans cesse et les photos, les statues, les tableaux, les vitres et la vaisselle étaient régulièrement déchirés ou brisés. Puis il y avait cette odeur constante, cette insupportable puanteur. La jeune femme était régulièrement lavée et désodorisée, sa chambre était consciencieusement nettoyée, mais elle sentait toujours la crasse et la putréfaction. Alors, comme Marianne se montrait toujours d’une extrême violence quand un crucifix était posé sur ses lèvres, sa famille décida de prévenir les autorités ecclésiastiques, lesquelles jugèrent l’affaire des plus sérieuses et des plus urgentes, et un prêtre exorciste fut envoyé à New York, le père Peter, un ami du pape Paul VI, qu’il appelait Zio.

L’Exorcisme de Marianne

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Le père Peter arriva à New York à la mi-août et il eut droit à un bref exposé de la situation. Il fit deux visites préliminaires, mais étonnamment en sa présence, Marianne se montra toujours calme et lucide. La première fois, il était accompagné de deux médecins qu’il avait lui-même choisis, et elle coopéra pleinement avec eux. La deuxième fois, il amena un psychiatre avec lui, qui examina la jeune femme pendant deux ou trois semaines, prenant beaucoup de notes, enregistrant leurs conversations sur bande et interrogeant ses parents et ses amis, mais après avoir discuté de l’affaire avec ses collègues il en conclut qu’il ne pouvait rien pour elle. A sa demande, l’un de ses confrères vint ensuite visiter Marianne, il l’hypnotisa, eut de longues conversations avec elle et testa un traitement médicamenteux avant de la déclarer normale.

Au mois d’octobre, convaincu de la possession de Marianne, le père Peter décida de procéder à un exorcisme. Il choisit quatre assistants et un jeune prêtre d’une trentaine d’années pour le seconder, le père James, lui demandant de surveiller ses actions, de le prévenir s’il le voyait perdre le contrôle de la situation, de corriger toutes ses erreurs et de prendre sa place si nécessaire. Il avait prévu de commencer l’exorcisme tôt le lundi matin mais la veille au soir George K. lui téléphona pour le prévenir que sa sœur faisait une violente crise, criant rageusement son nom, et que des phénomènes inexplicables se succédaient sans relâche, qui avaient même commencé à se propager au-delà de leur appartement. Non seulement leurs voisins étaient venus se plaindre mais ses parents avaient été victimes d’accidents inquiétants. La situation était incontrôlable.

Le père Peter se présenta au domicile de M. et Mme K. peu avant minuit et aussitôt, il se mit à préparer l’exorcisme. Avant de partir, il avait pris soin de prévenir ses assistants, qui étaient arrivés avant lui, et à sa demande ils enlevèrent les draps du lit, déposant Marianne, qui était inconsciente, sur une couverture grise jetée sur le matelas. Avec son jean délavé, son tee-shirt jaune, ses cheveux auburns et la pâleur de ses joues, elle ressemblait à un pastel tragique. Son visage ne présentait aucune expression mais un étrange sourire tordait ses lèvres comme un serpent ondulant. Elle ne leur résista en rien. Couchée sur le dos, les yeux fermés, elle grognait et gémissait de temps à autre. Ils enlevèrent le tapis du plancher puis ils débarrassèrent complètement la chambre, ne laissant que deux pièces du mobilier, une table de nuit pour les chandeliers, le crucifix et le livre de prière du père Peter, et une commode pour y cacher le magnétophone. A 3h30 du matin, tout était prêt pour l’exorcisme.

La seule lumière provenait des bougies sur la table de nuit et dans l’air flottait toujours cette odeur abominable qui marquait la présence du mal mais de petites boules de ouate trempées dans une solution d’ammoniaque avaient été placées dans les narines des assistants pour les épargner. Quand l’exorciste pénétra dans la chambre, Marianne, qui était restée immobile jusque là, tenta brusquement de se détourner mais son père et son médecin de famille la tenaient fermement et tous ses efforts furent vains. Deux hommes imposants furent alors postés devant la porte. Le premier était un policier à la retraite d’une soixantaine d’années et le second le meilleur ami de M. K., que ses enfants appelaient  » oncle.  » Âgé de 55 ans, il travaillait comme directeur de banque et ses yeux fixaient le visage de Marianne avec une expression de peur impuissante. Les quatre hommes tenaient lieu d’assistants et ils avaient reçu comme consignes d’intervenir si elle commençait à montrer des signes de violence et de ne jamais lui répondre directement, quoi qu’elle puisse dire.

Le père Peter et le père James vinrent se placer au bout du lit de Marianne et si les deux hommes étaient habillés de la même robe, le contraste entre le visage poupin du jeune prêtre et les joues creusées de son aîné était saisissant. L’exorciste sortit son crucifix puis il le saupoudra d’eau bénite et dit calmement:  » Marianne, créature de Dieu, au nom de Dieu qui t’a créée et de Jésus qui t’a sauvée, je t’ordonne d’entendre ma voix comme la voix de l’Église de Jésus et d’obéir à mes commandements.  »

Personne ne s’attendait, ni lui ni ses assistants, au cataclysme qui suivit ses paroles. Les prenant au dépourvu, Marianne se libéra puis elle bondit sur le lit et ouvrant la fente étroite de sa bouche elle poussa un long hurlement d’une minute sans reprendre son souffle. Toutes les personnes présentes se retrouvèrent physiquement repoussés par la force de ce cri de défi et M. K., un homme fatigué aux yeux rougis et aux traits tirés, fondit en larmes, se mordant la lèvre pour étouffer sa propre voix. Le père Peter se tourna alors vers son jeune disciple, et il lui murmura:  » A un moment il vous fait peur. A un autre il vous fait pleurer. Ensuite il vous choque. Ça se passe toujours ainsi, c’est perturbant.  »

Au moment où le cri se terminait, les assistants avaient rattrapée Marianne et ils la tenaient à nouveau. Une fois encore, elle ne leur avait opposé aucune résistance. Elle souriait toujours de la même étrange manière et sa peau était glaciale. Ses premiers mots furent des plus calmes:

– Qui es-tu? Viens-tu me déranger? Tu n’appartiens pas au Royaume, pourtant tu es protégé. Qui es-tu?

Le Père Peter leva les yeux de son livre et il regarda la jeune fille. Ses yeux étaient fermés, mais ils se déplaçaient sous ses paupières et sa tête était maintenant légèrement tournée vers un côté, comme si elle écoutait.

– Marianne? murmura-t-il. Marianne?
– Pourquoi te fatiguer? lui répondit doucement la jeune femme. Je suis maintenant du Royaume, ne le savais-tu pas? Alors s’il te plait, va-t’en. Avec le petit Zio. Un léger rire lui échappa et son expression se durcit. Sauf si . . . sauf si . . . à moins que tu aies envie de jouer?

Les quatre assistants se regardèrent. Le banquier, trempé de sueur, vérifia les boules de cire dans ses oreilles pour se rassurer, et il constata qu’elles étaient toujours là. Le père James reprit son souffle et il s’apprêtait à dire quelque chose quand Marianne recommença à parler, cette fois-ci d’une voix rauque.

– Désolée, Peter. Elle avait l’air d’une maitresse contrite.
– Marianne! répéta le père Peter avec insistance.

En l’entendant répéter son prénom, la jeune femme se pétrifia. Sa peau était complétement lisse et elle faisait bien dix ans de moins que ses vingt-six ans. En fait, elle ressemblait à une adolescente. Sauf pour le sourire.

– Lechah venichretha verith (Viens, passons un accord). Un accord, juste toi et moi Peter. Peter the Eater, Pierre le Mangeur. Ne t’inquiète pas, personne ne le saura. Seulement moi.

Le père Peter sentit la peur le gagner. Le visage et la voix de Mae lui revinrent en mémoire et ses yeux se remplirent de larmes. Marianne essayait de réduire en cendres ses souvenirs les plus précieux.

– Un pacte, Peter! Aleph. Beth. Gimel. Daleth. Shin. Ses cheveux et sa peau t’ont fait oublier ton hébreu? Le ton de la voix était guttural, androgyne et moqueur. La panique que ressentait alors le père Peter devint si monstrueusement grande qu’il dut lutter pour la faire reculer.
– Marianne!
– Tss! Peter! Qu’est-ce qu’un peu d’hébreu entre toi et moi? La voix était moins gutturale maintenant.
– Au nom de Jésus, je t’ordonne de répondre Marianne!
– Ne pourrions-nous pas oublier le passé? Tu l’oublies, je l’oublie… Et tout le monde est heureux, Peter.
– Marianne, tu appartiens au Très-Haut…
– Oublie ça, Peter! s’écria alors Marianne d’une voix dure. Ne sois pas idiot. Je suis Marianne, la vraie Marianne…
– Marianne, nous t’aimons, et tu le sais. Jésus te connaît. Dieu te connait. Réponds-moi au nom de Jésus qui t’a sauvée.
– Si tu penses à cette petite fille boutonneuse et plate avec ses grosses lunettes, sa croix d’argent et ses genoux calleux…
– Seul l’amour peut te sauver et te guérir, Marianne.
– Et sa non-mère-oui-mère-non-père-oui-père-bénissez-moi-père-car-j-ai-péché. Oublie ça, Peter.

Le ton guttural avait disparu, remplacé par un grognement teinté de mépris, et Peter y devina quelque menace. Soudain, un bruit attira son attention. Le père de Marianne tremblait en regardant la commode, dont les tiroirs bougeaient depuis plus de dix-sept heures. Le phénomène n’était pas spécialement inquiétant, mais maintenant ils s’agitaient à intervalles réguliers, secouant bruyamment les poignées de laiton. » Jette de l’eau bénite sur cette chose,  » murmura le père Peter à son collègue. Il entendit alors un bref sifflement, comme si les gouttes d’eau étaient tombée sur un poêle rouge, et le cliquetis cessa. A son grand désarroi, le prêtre comprit alors qu’il s’était laissé distraire et que l’initiative lui avait été arrachée.

– Peter? Tu vas bien? lui demanda alors la voix emplie d’une sollicitude moqueuse. A propos de ce qui est sacré…
– Tout ce qui est sacré ne fait qu’un, répliqua-t-il en serrant les dents.
– Ah! Mais pour être complet, l’impie doit aller avec.
– La saleté ne va pas avec la propreté.
– Sans l’obscurité, pas de lumière, Peter. Pas de lumière.
– Le sacré ne peut aller avec l’impie.
– Faux, Peter l’animal familier. L’animal familier Peter.

L’exorciste, qui sentait les griffes de son adversaire se refermer autour de son esprit, faiblit un moment et il laissa échapper un mot:  » Impossible.  »

– Maintenant, nous y sommes! s’exclama triomphalement la voix. Je connais tes principes médiévaux de contradiction. Esse et non-esse non possunt identiftcari de possunt (L’Être et le non-être ne peuvent être une seule et même chose). Je sais même le latin! Mais ça c’est pour maintenant, Peter. Tu veux voir? Juste un instant. Ça peut être complétement différent.
– Marianne! cria le père Peter, se forçant à fuir la discussion.
– Non, Peter…
– Au nom…
– De tous les impies et, si tu le souhaites, de tous les saints. Pas d’objection.
– … de Jésus, Marianne…

Soudain, la jeune femme poussa un cri et se débattant violemment elle se mit à mimer à orgasme, vomissant une suite de mots crus et terminant son monologue par un gémissement si aigu qu’une onde de douleur balaya les tympans de Peter. Le banquier haletait, comme si quelque chose l’étranglait, et M. K. pleurait silencieusement, se mordant les lèvres et retenant sa fille sur le lit. Le père Peter attendait le moment de donner le coup fatal, mais il ne le voyait encore venir. Puis brusquement Marianne sembla se calmer et les assistants relâchèrent prudemment leur emprise. Une couleur nouvelle vint rosir ses joues, et une voix jeune, calme et douce commença à parler, comme si elle récitait une leçon bien apprise. Elle avait toujours les yeux fermés, mais son rictus sinistre avait été remplacé par un sourire timide.

– Je suis dans une quête simple, tu vois. Je ne fais de mal à personne, même pas à moi-même. L’Être et le Non-Être ne peuvent pas être une seule et même chose. Je voulais seulement mettre fin à tous les choix douloureux. Maman et papa ne pouvaient pas m’aider. Mes professeurs non plus, ni mes petits amis. Chacun d’entre eux était tourmenté par des décisions. Ils étaient tous torturés par leurs choix. Peur. Oui. Tu vois, ils avaient peur. Ils avaient des craintes, comme des chiens à leurs talons. Mille et mille jappements bâtards de questions. Je savais que si je trouvais mon vrai moi, je n’aurais plus besoin de faire de choix et donc plus peur de l’erreur. Plus de culpabilité.

Peter comprit qu’il ne pourrait pas l’arrêter. Elle lui échappait désormais par un stratagème de discours logique et il se laissait entrainer dans le débat. Ils discutèrent pendant de longues minutes, puis le corps de Marianne devint rigide comme une planche de bois et elle se mit à parler fiévreusement, entrecoupant ses phrases de grognements sourds. Le prêtre reprit sa lecture. Il essayait de ne pas écouter ses paroles, cette invitation facile à la défaite, mais changeant brusquement de tonalité elle l’interrompit d’une voix de fausset:

 » Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, dit le Seigneur. Nul ne peut servir deux maîtres. Qui les hommes disent-ils que je suis? Ils disent que je suis noir et blanc.  » La voix se transforma alors en un abominable hurlement qui perça les oreilles de Peter et des autres, les faisant grimacer de douleur.  » Tu es dedans, dit-il, tu es dehors, dit-il. Le Seigneur Dieu des fantômes. Des moutons et des chèvres, dit-il. Des colombes et des démons, dit-il. Des nuages d’or et du soufre sanglant. Planter un clou dans le cœur. L’ouverture d’une plaie béante dans mon unité.  » Puis, agitant son bassin de haut en bas, elle se mit à crier le plus fort possible:  » Jeebum Jeebum Jeebum Jeebum !!!  »

« … Le Père est en moi,  » déclara calmement Peter, finissant sa phrase interrompue. En entendant ces mots, Marianne se figea brusquement. L’exorciste était maintenant debout près de la fenêtre mais il faisait face à la pièce et regardait la jeune fille, qui était toujours allongée sur le lit. Elle gémit pitoyablement:  » Tout ce que je veux, c’est plus de questions. Pas de défis. Pas de choix. Pas de oui et de non. Même pas de peut-être. Pas de tu-ne-dois-pas. Dans le Royaume…  » Sa voix se transforma en un profond gargouillis, sourd et lointain:  » … dans le Royaume dans le Royaume dans le Royaume …  »

Le père Peter brûlait de faire pression sur elle. Il sentait que la révolte de Marianne contre sa possession allait bientôt éclater, et que l’esprit maléfique allait être obligé de se battre ouvertement pour conserver son emprise. Il se rapprocha tranquillement du lit et s’arrêta près d’elle, cherchant des signes sur son visage. Si le point de rupture approchait, alors toute expression devait en être absente et ses lèvres devaient dessiner le sourire anormalement tordu, ce qui était effectivement le cas. Il y eut un long silence.  » Père, est-ce qu’elle va s’en sortir?  » demanda le père de Marianne. Le prêtre ignora sa question. Mets la pression, lui disait son instinct. Maintenant! Vite!

– Jésus, Marianne. Le nom est…
– Jeebum! Jesusass! Jeebum! Jesusass! Jeebum! Elle hurlait encore. Peter avait désespérément envie de couvrir ses oreilles pour se protéger des éclats de la douleur qui transperçaient son cerveau.
– Regardez ça! Tenez-la! cria-t-il à ses assistants. Marianne avait mis deux doigts dans ses narines et elle tirait si fort qu’elles commençaient à se déchirer.

Les quatre hommes se précipitèrent vers elle pour tenter de la retenir. Elle grognait, se débattait, et avaient l’impression de lutter contre un animal sauvage. Soudain, les coins de sa bouche s’étirèrent jusqu’à ses oreilles et une abominable grimace déforma son visage. Ses yeux étaient maintenant ouverts mais ils étaient retournés et une mousse grisâtre coulait sur sa lèvre inférieure et sur son menton. Deux hommes tenaient ses bras, un autre ses jambes et le dernier appuyait sur son ventre. Il semblait qu’aucun être humain n’aurait pu survivre à ce qu’elle traversait.   » Tenez-la, pour l’amour de Dieu,  » leur ordonna une nouvelle fois l’exorciste.

Le grognement sourd s’éteignit brusquement et Marianne ferma les yeux. Le médecin souleva l’une de ses paupières et la laissa retomber. Elle était toujours en transe. Peter avait gagné le premier round mais le combat était loin d’être terminé. Il commença alors à la deuxième partie du le rituel mais au moment précis où il s’y attendait le moins, un son difficile à décrire, une sorte de cheval gémissant, ou un chien hennissant, ou un homme miaulant, s’éleva dans la pièce, qui fut suivi par un cri indescriptible où se mêlaient la douleur, l’agonie, la protestation, l’impuissance et le désespoir. Marianne appelait à l’aide et elle semblait dire:  » Je suis vivante! Sauvez-moi! Pour l’amour de Jésus, sauvez-moi!  »

Maintenant, Peter le sentait, il pouvait en appeler directement à Marianne. Il recommença à lire le texte d’exorcisme, lentement.

– Marianne. Tu as été baptisée au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Tu appartiens à Jésus. Tu appartiens à Dieu grâce au sacrifice de sa vie. Quelle que soit la beauté, l’amour, la bonté et la douceur qu’il y avait en toi, tout venait de Jésus. Il te connaît. Il connaît toutes les fibres de ton être, il est plus qu’un ami. Il est plus proche de toi que ta mère, plus aimant que tout amant, plus fidèle que tu ne peux l’être. Parle! Parle! Exprime-toi! Dis-moi que tu m’écoutes. Parle et dis-moi que tu veux être sauvée au nom de Jésus et au nom de Dieu qui t’a créée et sauvée. Parle!

Regardant au-dessus son livre, il put voir ses mains de détendre et sa grimace s’estomper. Ses yeux étaient ouverts mais toujours retournés, et il semblait qu’elle était en train de regarder dans ses propres orbites. Le silence était maintenant complet. Le médecin prit son pouls, et il souligna avec inquiétude que sa peau était aussi froide que de la glace.  » D’accord, d’accord,  » répondit l’exorciste sans lâcher Marianne du regard. Son corps était mou maintenant, il avait l’air lourd, épuisé. Une coloration bleuâtre donnait une apparence étrange à ses mains, ses bras, ses pieds, son cou et son visage. Tout restait à faire.

Le père Peter pouvait entendre sa propre respiration, celle de ses assistants, mais pas celle de Marianne. Ses pulsations étaient à peine perceptibles.  » Elle est très faible, Peter, » insista le médecin. Le prêtre leva la main, retenant d’autres commentaires, mais M. K. se racla la gorge et essuyant ses yeux, il lui demanda d’une voix fébrile:  » C’est fini mon Père?  » Peter le fit taire d’un rapide secousse, presque grossière, de la tête. Il regardait fixement la jeune femme, guettant le moindre changement.  » Si ça arrive, c’est maintenant, dit-il à mi-voix. Continuez à la surveiller.  »

Le silence était insupportable. Soudain, le père Peter sentit les muscles de son cou, de son dos et de ses bras se détendre et la douleur commença à s’alléger dans son esprit. Tout en continuant à surveiller Marianne, il se mit à penser à son mentor, le père Conor qui était resté à Rome, et à Zio qui était en visite à New York. Il se sentait épuisé. Il regarda sa montre, il était 9h25, et il songea que la messe au Yankee Stadium devait être presque terminée. Son épreuve aussi allait bientôt se finir, du moins l’espérait-il, ainsi ils pourraient tous rentrer chez eux et dormir… dormir… dormir… Dormir? Ce mot déclencha un souvenir dans la mémoire de Peter. Le père Conor l’avait averti que le sommeil, la somnolence, le désir de repos venait parfois comme un dernier piège, et qu’il précédait souvent l’ultime assaut du démon. Malheureusement, il était déjà trop tard et comme cette prise de conscience allumait un signal rouge dans son esprit, la voix l’invectivait déjà:  » L’esprit du dormeurrr, mon gars. L’esprit du dormeurrr! Tis tout yah wid, si yeh fergit le dormeurrr!  »

L’esprit maléfique agissait comme s’il le connaissait depuis des siècles et il avait déjà une emprise sur ses entrailles.  » Jésus! Jésus!  » murmura le père Peter en frissonnant. Les autres n’entendirent qu’un gémissement et pensant qu’il avait essayé de dire quelque chose qu’ils n’avaient pas compris, le docteur lui demanda:  » Vous allez bien, Père?  » Le prêtre fit un geste de lassitude de sa main. Ce combat était le sien.

Peter tentait de résister à son instinct qui lui disait s’enfuir, loin et vite. Son adversaire était puissant et il espérait que Dieu lui donnerait la force de supporter sa vue. Il se souvint des conseils du Père Conor:  » Ferme ton esprit. Ne sois qu’amour.  » Mais comment faire? Le démon était partout en lui et tout autour de lui et il se sentait infesté par son suintement malfaisant. Un silence menaçant flottait sur la chambre. Soudain, une volonté sembla s’imposer à la sienne, paralysant tous ses mouvements, et une pluie de mots négatifs traversa sa conscience: Désespoir! Saleté! Odeur! Chétif! Bouillie! Misère! Moquerie! Haine! Bête! Honte!… Il n’y avait pas de fin.

Le prêtre ne savait pas s’il devait se battre dans son conscient, dans son inconscient ou dans son subconscient, mais il se doutait que l’endroit de la lutte devait se trouver quelque part, dans les profondeurs de son moi, qui était rouge de son agonie. Tout n’était plus que confusion et douleur et son imagination était maintenant un cloaque gonflé d’images repoussantes et de craintes torsadées.  » Je suis seul, pensa-t-il, couvrant son visage de ses mains.  » Oui! Seul! Seul! Seul! Seul!  » lui répondit moqueusement le démon. Peter se pensait coupable d’un crime, et cette certitude était si réelle qu’il se dit en lui-même:  » Oh, mon Dieu! Oh, Jésus! J’ai terminé…  »

Puis brusquement, sans aucune raison apparente, le démon s’éloigna de lui sans tout à fait le laisser et le prêtre sentit ses griffes se détacher de sa chair et de son esprit pour se replier à contrecœur. Une bouffée de soulagement arriva à sa conscience. Il pouvait à nouveau à se concentrer et à voir Marianne. Elle tremblait et ses lèvres remuaient lentement, mais elle était calme. Soudain, une voix résonna dans la chambre, qu’il reconnut aussitôt. La Voix venait de nulle part, elle était, tout simplement. Sa tonalité était lente, sans trace de respiration et sans pause. Ni aiguë, ni profonde, ni gutturale, ni grêle, ni nasale, ni masculine, ni féminine. Peter avait vu une fois un film sur un robot et à chaque fois qu’il prononçait une syllabe, elle était suivie par des tourbillons de gargouillis, des sortes d’échos qui brouillaient la syllabe suivante. La Voix était un peu comme ça, mais en sens inverse. L’écho précédait la syllabe. Elle était très difficile à comprendre, mais impossible à oublier. Fascinante et vertigineuse. Un million de voix qui poussaient les mêmes et clameurs absurdes avant chaque syllabe.

La Voix n’était pas agréable, ni désagréable, ni agressive, ni amicale, ni masculine, ni féminine, ni jeune, ni vieille etc…, elle était juste inhumaine. Elle ressemblait à celle que le père Peter avait déjà entendue lors de ses précédents exorcismes à Hoboken et Jersey City, et elle véhiculait toujours une certaine émotion violente qui suscitait la peur. La Voix était emplie d’une supériorité implacable et il n’y avait aucun moyen de négocier avec elle. Son propriétaire le savait, et il savait que ceux qui l’entendaient le savaient aussi. Soudain, la Voix qui venait de nulle part s’éteignit, et Marianne se mit à parler gravement, presque tranquillement:  » Aucun mortel n’a de pouvoir dans le Royaume. Tout le monde peut y appartenir.  » Elle fit une courte pause, reprenant ensuite.  » Beaucoup le font.  »

Le moment était venu de porter l’estocade finale, et l’atout du père Peter était celui de tous les exorcistes: la puissance de Jésus et son autorité.  » Par l’autorité de l’Église et au nom de Jésus, je t’ordonne de me donner ton nom!  » L’exorciste venait de lancer un défi et tous ses espoirs reposaient sur son acceptation. Si le démon le rejetait, alors Marianne pourrait être en proie à de nouvelles distorsions et le prêtre savait que son corps n’en supporterait pas beaucoup plus. Il ne pouvait plus faire marche-arrière maintenant. S’il arrêtait, la défaite serait totale. Il pouvait sentir la nervosité de ses assistants qui reflétait la tension du moment. Le combat final venait de commencer, et ils le savaient.

 » Tu ordonnes!  » Maintenant, l’esprit qui utilisait le corps de Marianne avait l’air amusé, comme si le prêtre venait de lui raconter une bonne blague.  » Je suis nous. Nous sommes moi. N’est-ce pas? Ce que nous sommes est au-delà de l’esprit humain.  » Nous! Le père Peter resta rivé sur ce mot, que seuls ceux du Royaume utilisaient. Il l’interrompit avec brusquerie:

– Il n’y a pas d’immunité pour toi et ceux de votre genre dans l’univers du vivant. Vous, vous tous, êtes…
– Tu, tu, tu n’as aucune immunité particulière, mon ami, l’interrompit Marianne d’un ton joliment calculé. Juste assez grave pour le mettre mal à l’aise, et trop clair pour trahir toute peur.

Une vague d’inquiétude parcourut les assistants de Peter qui se rapprochèrent spontanément de lui. Le démon venait pour eux et malgré toutes les instructions qu’ils avaient reçues avant l’exorcisme rien ne les avait préparés à la peur. Le corps de Marianne était totalement immobile, son visage d’un blanc pâteux, ses lèvres à peine ouvertes.

– Tu as peut-être poli les genoux de tes pantalons dans un confessionnal mais tu n’étais pas vraiment désolé, ami, continua la voix avec une inflexion ricanante. Pas toujours. Alors, où est ton repentir? Ai-je besoin de te le dire, prêtre, que sans repentir, tu as toujours des péchés? Et toi, toi tu veux donner des ordres au Royaume?!

Du fond de sa mémoire, les conseils de prudence du père Conor lui revinrent, qui lui disaient de ne pas le nier mais de se vautrer dans l’humilité.

– Comment devons-nous vous appeler? insista Peter.
– Nous? répondit la voix sarcastique.
– Au nom de …
– Ferme ta bouche, misérable! Ferme-la! Tais-toi! Tais-toi! grogna la voix comme un animal.
– … Jésus, dites-nous… comment devons-nous vous appeler?

Un long cri s’échappa des lèvres de Marianne et tous retinrent leur souffle alors que la voix se mettait à gargouiller les mots suivants avec difficulté:  » Je vais prendre mon prix! Nous prendrons tous nos kilos de chair… 64 kilos d’elle! Je vais l’emmener avec moi, avec nous, avec moi.  » Puis, après un moment de silence, la voix de Marianne rajouta:  » Celui-qui-Sourit. Juste un sourire.  »

Peter regarda le visage de la jeune femme et brusquement il comprit. Le sourire tordait à nouveau ses lèvres. Maintenant, il réalisait qu’il devait faire face au plus ancien des tentateurs et des ennemis de l’homme. Celui qui trompe avec un sourire, une blague et une promesse. La technique était rusée. Comment soupçonner ou attaquer quelqu’un qui se fait appeler Celui-qui-Sourit? Et s’il sourit simplement à tout, alors Dieu, le ciel, la terre, Jésus, le sacré, le bien, le mal, devient une simple farce. Il arracha son esprit de cette pensée déprimante et se concentra à nouveau sur Marianne.

– Toi, Celui-qui-Sourit, tu dois partir et laisser cette créature de Dieu . . .
– Cette ennuyeuse affaire a duré assez longtemps. Les mots étaient emplis d’un sarcasme pompeux. Marianne a fait son choix. Tu peux le comprendre mieux que ces rustres après…
– … Parce que l’amour est tout ce qu’il est nécessaire…
– Sa vie est courte, comme la tienne. Elle prend ce qu’elle peut, comme toi…
– Parce que l’amour est tout ce qui est nécessaire, répéta Peter.
– … qui le prends avec arrogance, continua le démon.
– Et toi, Celui-qui-Sourit, tu as rejeté l’amour. Un silence soudain s’abattit sur la pièce, et le père Peter attendit.
– Nous sommes venus de l’amour. L’AMOUR!!!

Le mot résonna comme un coup de pistolet. Les assistants se penchèrent sur Marianne, craignant un déchainement de violence, mais rien de tel ne se produisit. Utilisant la voix douce de la jeune fille, Celui-qui-Sourit commença à rappeler au père Peter certains souvenirs charnels de son passé, et la violence de sa haine était comme une douleur physique. Le prêtre se mit à prier. Il se rappelait de tout. Du soleil couchant, de la douceur de ce soir d’été, de la silhouette de Mae sur la plage, mais la beauté de ses souvenirs ne ressemblait en rien au monologue indécent et férocement méprisant du démon.

Le père de Marianne avait enfoui son visage entre ses mains et ses épaules se soulevaient au rythme de ses sanglots. L’ex-policier et le banquier dévisageaient le prêtre d’un air gêné et le père James se concentrait sur la table de nuit, le visage blême. La tirade, comme une grande toile tentaculaire, avait jeté un voile de confusion sur leurs pensées. Remarquant le visage livide et le regard perdu du père Peter, le médecin lui proposa de faire une pause, mais le prêtre ne l’entendit même pas.  » Celui-qui-Sourit, le joker cosmique, des larmes pour tout,  » pensait-il maintenant en lui-même.  » Celui-qui-Sourit, qui transforme les souvenirs en saleté et vous étouffe avec eux. Mais il n’est pas subtil, ni intelligent. Soit nous l’avons piégé, soit il nous a piégés, mais qu’en est-il?  » Sa réaction fut instinctive:

– Silence, Celui-qui-Sourit! Silence! Au nom de Jésus! Je t’ordonne de renoncer et de la quitter. Dis-moi que tu obéiras et que tu vas la laisser. Parle!

Tous les hommes tournèrent leurs regards vers Peter, surpris de la force de sa voix. L’agression verbale les avait laissés vaguement honteux et ils s’attendaient à retrouver le prêtre écrasé. En fait, ils avaient presque perdu espoir mais maintenant ils comprenaient. Le prêtre était peut-être humilié, mais le démon l’avait entrainé sur ce chemin et il n’avait pas d’échappatoire. Celui-qui-Sourit se remit à parler calmement, comme s’il n’avait rien entendu:

– Eh bien, nous avons ici quelque chose que nous n’avions jamais vu dans le Royaume. Une petite goutte d’eau a pourri pendant des millions d’années et se levant un jour sur ses membres filiformes, il s’est dit: Je suis un homme. Puis levant son museau vers le ciel au-dessus de lui, il a encore rajouté: Et je suis si beau….
– Silence! Pars!
– Tu es si laid! Tu es un malodorant petit animal…
– Et laisse l’âme de Marianne être belle une fois de plus avec la grâce…
– Belle? Pour la première fois, la voix était presque montée d’un octave.  » Belle?  » Maintenant elle s’était transformée en un douloureux cri de questionnement méprisant.  » Toi, impuissant, jappant, vomissant, léchant, bavant, transpirant, excrétant petit cabot. Tu n’es qu’un bâtard.  » L’esprit insulta longuement le prêtre d’une voix hystérique puis ses invectives s’arrêtèrent brusquement et il lui dit, d’une voix pleine de dégout et de mépris:  » Tu es une créature!  »
– Et toi aussi, c’est ce que tu es. Tu es une créature. La raillerie amère dans la voix du prêtre fit se retourner toutes les têtes, sauf celle de Marianne.

Le père Peter se surprit de sa maîtrise. Son adversaire avait fait une erreur et il l’avait amené exactement où il le voulait. Marianne fit un faible bruit de la bouche puis un frisson parcourut son corps.  » Tenez-la bien!  » cria-t-il juste à temps. Elle se mit à trembler violemment et un horrible gargouillement s’échappa de sa gorge. Imperturbable, le prêtre continua:

– Toi aussi tu es une créature de Dieu, mais tu n’as pas été sauvé par le sang de Jésus.

Un long hurlement se fit entendre et comme le son mourait au loin, tout son corps se retrouva électrisé de peur. Au même moment, le démon lança sa haine sur lui et le prêtre sentit ses serres urticantes pénétrer son esprit. Le combat avait atteint son point culminant. Il devait refuser le désespoir, l’incrédulité, la damnation, la peur. Refuser. Refuser. Refuser. Attendre. Ces mots résonnèrent au fond de lui, comme des ordres automatiques de son inconscient.

La présence maléfique lacérait sa volonté et elle écartait toute beauté de sa conscience. Le cri des mouettes au large du comté de Kerry, les danses, le sourire de Mae, la sécurité de la maison de son père, les paisibles soirs d’été qu’il avait passés près des côtes de l’île d’Aran, etc… Dès qu’un souvenir réconfortant s’imposait, il s’évaporait comme une goutte d’eau dans une flamme. Toutes ses valeurs, tout ce en quoi il croyait, se ratatinait et se fanait. Son désespoir était tel que sa raison ne pouvait plus l’aider. Le père Peter tenta alors de verrouiller son esprit de sa seule volonté, mais ce fut en vain. Ses assistants ne s’étaient aperçus de rien, ils luttaient pour maintenir Marianne dont le corps semblait se déformer horriblement sous leurs mains.

Un vent de panique souffla sur son esprit et il commença à suffoquer. Il lui aurait fallu arriver à percer ce mépris qui l’écrasait pour se libérer, mais il n’arrivait plus à penser. Survolant la pièce du regard, ses yeux s’arrêtèrent sur les bougies et le crucifix posés sur la tablette de nuit, et les mots du père Conor lui revint en mémoire:  » Souviens-toi mon garçon. Sa fierté, c’est son talon faible. Attaque sa fierté!  »

Puisant dans ses dernières forces, le père Peter apostropha le démon:  » Tu as été vaincu! Vaincu Celui-qui-Sourit, par une personne qui n’a pas peur d’être humble, d’être tué. Pars, Celui-qui-Sourit! Pars! Tu as été vaincu par une volonté impitoyable. Tu triches, Jésus est ton maître…  »

Soudain, la commode se mit à se secouer bruyamment d’avant en arrière, ses poignées cliquetant de manière discordante, et la porte de la chambre commença à se balancer et à cogner. Le tee-shirt de Marianne se déchira alors en deux, exposant ses seins et son ventre, puis son jean s’ouvrit au niveau des coutures et de grosses zébrures apparurent sur son torse, ses jambes et son visage, comme si un fouet invisible la battait sans pitié. Déchainée, elle criait d’une voix forte, se débattait, donnait des coups de pied, poussait, crachait et une odeur âcre flottait dans la pièce. Le père Peter murmura:  » Il t’a vaincu… Il vous a vaincus… Il vous a vaincus…  » Mais sa volonté commençait à s’engourdir, sa gorge était sèche, sa vision était floue et ses tympans lui semblaient brisés. Il se sentait sale au-delà de l’imaginable. Il glissait, glissait glissait…  » Jésus! Marie!… Conor!  » murmura-t-il alors que ses genoux se dérobaient,  » Tout est perdu, je n’en peux plus. Jésus!…  »

A plus de dix-mille kilomètres de là, à Rome, un médecin sortit de la chambre du père Conor et passant devant l’infirmière, il lui fit un signe de tête. Il était inutile d’appeler une ambulance, la mort du malheureux n’était plus qu’une question d’heures.

 » Père, tout va bien. C’est moi, tout est fini.  » Le père James aida le père Peter à se remettre debout. Il était tombé à genoux et s’était penché jusqu’à ce que son front touche le sol. Près du lit, Peter vit le docteur qui écoutait le rythme cardiaque de Marianne avec un stéthoscope. Son père lui caressait la main et lui parlait à travers ses larmes.  » Tout va bien, mon bébé. Tout va bien. Tu t’en es sortie, tu es en sécurité, bébé. Tout va bien.  »

Le directeur de la banque sortit de la chambre pour aller prévenir la mère de Marianne et son frère. La jeune femme était calme maintenant, et elle respirait régulièrement. L’ancien policier ouvrit la fenêtre, et les sons du trafic entrèrent dans la salle. Il était environ 22h15.

 » Je dois téléphoner à Conor, confia le père Peter à son jeune collègue. Je me demande ce qui s’est passé aujourd’hui. La visite de Zio ne peut pas être la seule explication.  »

Le père James le regarda bêtement, espérant une explication qui ne vint pas. Il ne comprendrait jamais les exorcistes, il le savait. Puis, sentant les larmes monter à ses yeux, il se détourna de la douleur qu’il voyait sur le visage de son aîné. Il ne pouvait rien porter de plus pour le moment.  » Je vais vous chercher du café,  » lui dit-il brusquement, mais le père Peter ne l’entendit même pas. Il regardait le ciel nocturne par la fenêtre ouverte, et son esprit était déjà loin. L’exorcisme de Marianne K. était son dernier exorcisme, mais il l’ignorait encore.

Sous la fenêtre de la chambre, la foule revenait du Yankee Stadium. Le pape, à ce moment-là, se tenait dans une galerie du Pavillon du Vatican de l’Exposition Universelle de New York, et il admirait une statue de Michel-Ange, Jésus mort dans les bras de sa mère.

Source: Hostage To The Devil de Malachi Martin.

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