Le Serment

Humber Docks Hull 1884

L’histoire suivante a été publiée pour la première fois dans le supplément du Nouvel An du magazine Review of Reviews de 1892 et elle était signée Roslyn D’Onston, un nom d’emprunt choisi par M. Robert D’Onston Stephenson, membre de la Chambre des Douanes de sa Majesté.

Robert D'Onston Stephenson

Robert D’Onston Stephenson

 » L’incident suivant m’est arrivé il y a quelques années, et tous les détails peuvent être prouvés. Je résidais alors dans la région de Hull, où je m’occupais de quelque affaire pour la couronne qui nécessitait ma présence tous les jours de la semaine pour un travail de quelques heures. Mon lit était presque une sinécure. Je m’étais, depuis un certain temps, engagé avec une jeune héritière du nord du pays et nous nous étions entendu quand à notre mariage, je devrais prendre son nom et rester dans le comté, ou plutôt dans l’une de ses divisions.

Pour elle je devais mettre fin à une histoire d’amour que je menais secrètement avec une fille de Hull. Je vais l’appeler Louise. Elle était jeune, belle et elle m’était complétement dévouée. Dans la nuit du 26 Août 1867, nous avons fait une dernière promenade ensemble, et à quelques minutes de minuit nous nous avons traversé un pont de bois qui surplombe une sorte de canal, appelé localement un drain. Nous nous sommes arrêtés sur le pont, écoutant le tourbillon du courant contre les pieux de bois et attendant fébrilement le coup de minuit pour nous quitter à jamais. Durant les quelques minutes qui nous séparaient de l’heure fatidique, Louise a murmuré à plusieurs reprises ces mots du poème Le Pont, de Henry Longfellow, qui m’ont semblé terriblement appropriés:  » Je me tenais sur le pont à minuit.  »

Vingt-cinq se sont écoulés depuis, mais je ne peux entendre quelqu’un réciter ce morceau sans sentir un froid mortel et toute la scène de nos deux âmes à l’agonie se dresse à nouveau devant moi. Enfin minuit a sonné et nous nous apprêtions à nous séparer quand soudain Louise m’a supplié:  » Accorde-moi une faveur, la seule que je ne te demanderai jamais sur cette terre. Promets-moi de me rencontrer ici-même dans douze mois à compter de ce soir, à cette même heure.  » J’ai hésité un moment, songeant que que cette idée était mauvaise pour nous deux et que de nous revoir ferait forcément se rouvrir des plaies partiellement cicatrisées, puis j’ai fini par céder et je lui ai fait le serment de venir la retrouver sur le pont si j’étais encore vivant à ce moment-là. Son visage est alors devenu livide, et elle s’est écriée:  » Dis que tu viendras mort ou vif! « Alors, comme je souhaitais en finir au plus vite, je lui ai répondu malgré moi:  » Très bien, alors, nous nous rencontrerons ici-même, morts ou vifs.  »

L’année suivante, j’étais sur place quelques minutes avant l’heure et quand minuit a sonné, Louise est arrivée. A cette époque, je commençais à regretter l’arrangement que j’avais fait mais il était de nature trop solennelle pour que je puisse me permettre de l’ignorer, aussi me sentais-je obligé de l’honorer. Je ne souhaitais pas renouveler le pacte mais à force d’instance elle est parvenue à me persuader de revenir l’année suivante, et j’y ai consenti malgré mes réticences. Nous nous sommes ensuite quittés après avoir répété la même formule, Morts ou Vifs.

Une nouvelle année s’était écoulée depuis notre dernière rencontre et la date du rendez-vous approchait. Malheureusement le 5 juillet, un pêcheur de Hull nommé Thomas Piles, qui était également un contrebandier notoire, m’a tiré dessus, me blessant sérieusement à la cuisse. Ce jour-là, nous étions un groupe de quatre hommes à avoir loué un bateau de dix tonnes pour aller naviguer près des côtes du Yorkshire et nous amuser à tirer sur les oiseaux de mer, qui étaient des millions à Flamborough Head. Le troisième ou le quatrième jour, j’ai donc été touché à la jambe droite par Thomas Piles et le lendemain deux balles m’ont été retirées de l’arrière de la cuisse par le chirurgien des gardes-côtes de Bridlington Quay, dont j’ai oublié le nom pour le moment, mais qui m’a opéré à l’hôtel Black Lion et qui était assisté du Dr Alexander Mackey. L’affaire était dans tous les journaux de l’époque et le Eastern Morning News de la ville de Hull y a même consacré une colonne.

Coupure Journal Robert D'Onston Stephenson

Dès que j’ai pu être soulevé, environ deux ou trois semaines plus tard, j’ai été ramené à la maison où un médecin de Hull, le Dr Melburne King, m’a assisté. Puis le jour, ou plutôt le soir du 26 août est arrivé. J’étais alors incapable de marcher sans béquilles, même pour une courte distance, et je devais donc être poussé sur une Bath Chair, une sorte de chaise à roulettes. La distance à parcourir pour aller de la maison au pont étant assez longue, et le temps et les circonstances particulières, je ne demandais pas à mon préposé habituel de m’y amener, mais à un vieux serviteur de la famille, qui avait souvent fait des commissions confidentielles pour moi et qui connaissait bien Mlle Louise. Nous avons parcouru le chemin le plus discrètement possible et nous sommes arrivés à l’endroit convenu quelques minutes avant minuit. Le Vieux Bob, comme nous l’appelions affectueusement, m’a poussé sur le pont puis il m’a aidé à sortir de ma chaise et m’a donné ma béquille. J’ai fait quelques pas sur les planches du pont, me trainant comme je le pouvais, puis j’ai appuyé mon dos contre le haut de sa rambarde blanche et j’ai allumé un cigare, que j’ai fumé tranquillement en profitant de la douceur de la nuit.

Une Bath Chair

Une Bath Chair

J’étais très ennuyé de m’être laissé convaincre de venir une seconde fois. Je souhaitais mettre un terme à ces rencontres, qui m’indisposaient, et j’avais pris la ferme résolution de dire à Louise que ce rendez-vous serait notre dernier. D’ailleurs, avec du recul, je ne considère pas mon attitude très respectable envers Mlle K., avec qui j’étais toujours en négociation. Donc, s’il fallait décrire mon sentiment, j’attendais mon ancienne maîtresse l’esprit boudeur. Soudain les quarts avant l’heure ont commencé à sonner et j’ai distinctement entendu le tintement de ses petits talons de laiton, qu’elle portait toujours, résonner le long de la chaussée de deux cents mètres qui menait au pont. Puis, comme elle se rapprochait, je l’ai clairement vue passer de lampe en lampe, alors que les coups de la grande horloge de Hull continuaient à troubler le calme de la nuit.

Enfin le bruit de ses pieds minuscules a retenti sur les boiseries du pont et j’ai pu l’observer alors qu’elle s’avançait dans la lumière du lampadaire qui se trouvait à mon côté. D’une étrange manière, elle ne portait ni chapeau ni cape, et j’en ai conclu qu’elle avait pris un taxi à l’autre bout de la chaussée dallée. La nuit était particulièrement chaude et Louise cherchant probablement à produire quelque effet, elle avait probablement laissé ses affaires dans la cabine avant de parcourir la courte distance restante en robe de soirée.

Elle s’apprêtait à me dépasser, toujours accompagnée par le tintement si singulier de ses talons de laiton, quand soudain, poussé par un élan d’affection, j’ai tendu les bras pour la recevoir. Elle est alors passée à travers eux, immatérielle, impalpable, et comme elle me regardait, j’ai distinctement vu ses lèvres bouger et former les mots Mort ou Vif. Il m’a même semblé les entendre, mais pas avec mes oreilles, avec autre chose, un autre sens… Lequel, je ne le sais. Je me sentais effrayé, surpris, mais je n’ai pas eu peur jusqu’au moment où j’ai senti, sans pouvoir la voir, une autre présence derrière elle. Je devinais, sans vraiment les entendre, le bruit lourd et maladroit des pieds qui la suivaient et soudain, mon sang m’a paru se changer en glace. Parvenant à récupérer mes esprits au prix d’un effort de volonté certain, j’ai crié au Vieux Bob, qui était confortablement installé avec la chaise à l’angle de la rue, bien caché et hors de ma vue:  » Bob, tu as vu qui est passé tout à l’heure?  »

Un instant plus tard, le vieil homme du Yorkshire était près de moi.  » Personne n’est passé, monsieur.  » Tu plaisantes Bob, me suis-je alors exclamé. Je t’ai expliqué que je venais ici pour rencontrer Mlle Louise, et elle vient juste de me croiser sur le pont. Elle a forcément du te dépasser, car elle ne pouvait aller nulle autre part. Tu ne vas pas me dire que tu ne l’as pas vue?  »

Le vieillard m’a alors regardé d’un air grave, et il a solennellement déclaré:  » Maître Rob, en fait, il y a quelque chose d’étrange à ce sujet. Je l’ai entendue arriver sur le pont, et je l’ai entendue en repartir. Je pourrais reconnaitre le cliquetis de ses talons n’importe où! Mais je veux bien être damné, monsieur, si elle est passée devant moi! Je pense que nous ferions mieux de partir.  » Nous sommes alors rentrés et nous avons parlé de l’affaire jusqu’aux premières heures du matin, puis le jour s’est levé et nous sommes allés nous coucher.

Le lendemain, je suis allé visiter la famille de Louise pour enquêter à son sujet, et j’ai appris qu’elle était morte à Liverpool, trois mois auparavant. Apparemment, notre pacte de séparation devait peser sur son esprit, car quelques heures avant sa mort elle était devenue délirante et à la grande stupéfaction de ses amis, qui ne pouvaient deviner le sens de ces mots, elle n’avait cessé de répéter:  » Morte ou Vive, serais-je là-bas?  »

Source: True Ghost Stories d’Hereward Carrington.

Pour marque-pages : Permaliens.

Les commentaires sont fermés

  • A Découvrir Également: