Le Caveau de la famille Chase

Caveau de la famille Chase

Au sud de la Barbade, une petite ile des Caraïbes, le cimetière de Christ Church veille jalousement sur le secret du caveau de la famille Chase, dont les mystérieux cercueils dansants provoquèrent l’émoi au début du 19e siècle.

Le 14 mai 1792, pour son plus grand malheur, M. James Helliot perdit sa femme Elizabeth et la fit enterrer dans le petit cimetière de Christ Church, où il avait fait bâtir un caveau familial. Construit à partir de blocs de corail compactés et de béton, ce qui était l’usage sur l’ile, le tombeau était impressionnant. Un ensemble de marches menaient à une petite crypte, creusée à même la pierre, qui était fermée par une énorme dalle de marbre bleu, si lourde qu’il fallait au moins 6 hommes pour la déplacer.
Quelques années plus tard, la concession fut rachetée par la famille Walrond qui dut, dès 1807, faire ouvrir le caveau pour y ensevelir l’une de leur parente, ou peut-être une amie, Mme Thomasina Goddard. Mais étrangement, lorsqu’ils firent enlever l’imposante porte de marbre, ils s’aperçurent que le cercueil de bois de la première occupante avait disparu. Jamais personne ne sut comment ce cercueil s’était volatilisé mais nul ne s’en formalisa outre mesure.

L’année suivante, en 1808, les Chase, une riche famille de planteurs, se portèrent acquéreurs du tombeau. Le colonel Thomas Chase, le chef de famille, n’était pas très apprécié sur l’ile. La rumeur rapportait qu’il traitait les siens avec une grande dureté et ses esclaves de la plus horrible des manières. Selon le livre The People’s Almanac:  » Le chef de famille, un homme au tempérament vicieux, était si cruel envers ses esclaves qu’ils avaient menacé de le tuer. « 
Quels qu’aient été ses défauts, le colonel décida néanmoins de ne point troubler le repos éternel de Mme Goddard, permettant à sa dépouille de rester dans le caveau. Malheureusement, elle n’allait pas rester seule très longtemps car peu de temps après, la jeune Mary-Ann Maria Chase, qui était alors âgée de deux ans, mourait subitement. Une fois le petit cercueil de plomb de la fillette déposé dans la crypte, alors la lourde dalle de marbre bleu fut poussée devant l’entrée et scellée avec du mortier.

Quatre ans plus tard, en juin 1812, Dorcas, la sœur ainée de Mary-Ann, perdit la vie dans d’étranges circonstances. Certains murmurèrent que la petite fille s’était laissée mourir de faim, incapable de supporter plus longtemps la cruauté et les mauvais traitements que lui infligeait son terrible père, et d’autres accusèrent le colonel de bien pire encore, prétendant qu’il avait gardé l’enfant captive et qu’il l’avait laissée mourir en toute conscience. Le cercueil de plomb de Dorcas retrouva celui de sa sœur dans le caveau familial et la porte se referma sur l’obscurité de la crypte. La tragédie qui touchait la famille Chase n’était pas terminée car un mois plus tard, son père la suivait dans la tombe. Selon certaines rumeurs, qui mettaient à mal les précédentes, le colonel avait sombré dans une terrible dépression après la disparition de sa fille, et son désespoir l’avait poussé au suicide. Une fois encore, le sceau de ciment fut brisé et huit esclaves, qui faisaient office de porteurs, descendirent le lourd cercueil de Thomas Chase dans la crypte. Cependant, en arrivant dans la salle, ils découvrirent un incroyable désordre et saisis d’effroi, ils ressortirent précipitamment du tombeau. Les esclaves n’aimaient pas les cimetières et ils s’en tenaient éloignés autant qu’ils le pouvaient, redoutant le courroux des terribles  » Duppies « , du nom qu’ils donnaient aux mauvais esprits. Le révérend Thomas Orderson, qui assurait la cérémonie religieuse, décida alors d’aller voir ce qui les avait tant effrayés mais en arrivant dans la crypte, il en resta sidéré. Tous les cercueils avaient changé de place. Ils étaient  » dans un état confus, ayant apparemment été jetés de leurs places. » Celui de Mme Goddard avait été poussé sur un côté, celui de Dorcas était posé contre un mur, la tête en bas, quand à celui de sa petite sœur, il avait été retourné et gisait face contre terre.

L’hypothèse de vandales ou de pilleurs de tombe fut alors envisagée mais comme aucun objet de valeur n’avait été enseveli dans le caveau et que la porte avait été retrouvée intacte, elle fut rapidement écartée. Pendant un moment, tout le monde en resta perplexe puis, comme aucune autre explication n’était envisageable, les regards se tournèrent vers les esclaves, qui se montraient particulièrement agités depuis quelques temps, et bientôt il fut admis qu’ils étaient forcément responsables de ce chamboulement. Une fois le mystère résolu, les cercueils furent replacés dans leur position initiale, celui du colonel Chase vint les rejoindre et l’imposante dalle de marbre se referma sur eux.

Quatre ans plus tard, le 25 septembre 1816, il fallut une nouvelle fois ouvrir le caveau pour y ensevelir la dépouille du jeune Charles Brewster Ames, âgé de 11 ans. Afin d’éviter toute surprise désagréable le révérend proposa de descendre le premier vérifier que tout était bien en ordre mais en arrivant dans la crypte il s’aperçut qu’une fois encore, la disposition des défunts avait été complétement bouleversée. Tous les cercueils avaient changé de place et même celui de Thomas Chase, qui pesait plus de 110kg, gisait maintenant dans un coin opposé de la salle voutée. Consternée, l’assistance n’avait plus aucune explication à proposer mais comme le tombeau ne présentait aucun signe d’effraction, alors les cercueils furent remis à leur place et la porte de marbre vint en condamner l’entrée.

Quelques semaines plus tard, Samuel Brewter, le père du jeune Charles, fut tué lors d’une révolte d’esclaves et il fallut, encore une fois, ouvrir le caveau. A cette occasion, un certain nombre de curieux se présentèrent à l’enterrement, intrigués par le mystère. Des témoins, parmi lesquels le révérend Thomas Oderson, examinèrent soigneusement la dalle de marbre mais comme aucun défaut n’y était trouvé, alors ils descendirent dans la crypte. Tous les cercueils, à l’exception de celui de Mme Goddard, qui avait été gravement endommagé et dont le squelette s’était partiellement échappé, semblaient avoir été projetés à travers la salle. Les hommes inspectèrent scrupuleusement les murs et le sol de la tombe, mais comme aucun passage secret ne semblaient y mener, alors ils durent se résigner à tout remettre en ordre sans comprendre. Après avoir renforcé le cercueil de bois de Mme Goddard avec du fil d’acier ils le déposèrent contre l’un des murs et les cercueils de plomb de la famille Chase retrouvèrent leur place au centre de la pièce. En raison de sa petite taille, la crypte ne faisait que 4 mètres sur 2, les cercueils des enfants furent placés sur ceux des adultes et la lourde pierre de marbre vint une nouvelle fois sceller le tombeau.

Le caveau de la famille Chase avait alors acquis une réputation des plus sulfureuses, alimentée par les bruits étranges et les hurlements qui résonnaient dans la crypte à la nuit tombée. De partout les visiteurs affluaient, impatients de contempler le mystérieux tombeau, et le phénomène finit par attirer l’attention de Lord Combermere, gouverneur de la Barbade, qui décida de ramener le calme en résolvant l’énigme. Aussi, le 7 juillet 1819, lorsqu’il fallut enterrer Mme Thomasina Clarke, le gouverneur se rendit-il au cimetière de Christ Church en compagnie de quelques notables. Ce jour-là, les curieux étaient venus assister à la cérémonie en grand nombre et la foule se pressait autour de la tombe. Les représentants officiels examinèrent attentivement le mortier, qui se révéla toujours intact, mais lorsque le gouverneur demanda à ce que la lourde dalle de marbre soit poussée, personne ne parvint à la faire bouger. Après s’être escrimés sur la porte pendant plusieurs heures, des esclaves parvinrent finalement à libérer l’entrée et tout le monde put contempler le surprenant spectacle. Une nouvelle fois, les cercueils de plomb avaient confusément été jetés sur le sol, certains avec la tête vers le bas, d’autres vers le haut, et le plus lourd de tous, celui de Thomas Chase, était collé à la dalle de marbre, ce qui expliquait pourquoi il avait été si difficile de la faire bouger. Tous les cercueils furent alors sortis de la crypte qui fut consciencieusement inspectée. Selon Mme Combermere, la femme du gouverneur:  » En présence de mon mari, chaque partie du sol a été sondée pour vérifier qu’aucun passage souterrain ou entrée n’étaient dissimulés. Il a été rapporté comme étant parfaitement ferme et solide. Les murs, quand on les a examinés, se sont avérés parfaitement surs. Aucune fracture n’était visible, et les côtés, le toit et le sol formaient une structure aussi solide que si elle avait été constituée de dalles entières de pierre. Les cercueils déplacés ont été réarrangés, le nouveau locataire de ce triste séjour a été déposé et quand les personnes en deuil se sont retirés avec le cortège funéraire, le sol a été saupoudré de fin sable blanc, en présence de Lord Combermere et de la foule rassemblée. La porte a été glissée dans sa position habituelle et, avec le plus grand soin, le nouveau mortier a été posé pour tenir la porte. Après que les maçons aient terminé leur tâche, le gouverneur a fait plusieurs impressions de son sceau dans le mélange, et beaucoup de ceux qui étaient présents ont ajouté différentes marques privées dans le mortier humide… « 

A ce moment-là, la rumeur commença alors à se répandre que le caveau était hanté, maudit, ou peut-être même les deux, et de nombreuses histoires vinrent alimenter la légende. Une femme affirma avoir entendu des cris et des gémissements menaçants alors qu’elle passait à cheval devant la tombe, ce qui avait rendu l’animal fou de terreur. Il s’était alors mis à courir, l’écume aux lèvres, menaçant de jeter sa cavalière à terre. Au cours des jours qui suivirent, des témoins rapportèrent avoir vu des chevaux du voisinage perdre brusquement la raison et plonger inexplicablement dans la baie, où ils s’étaient noyés.

Huit mois plus tard, comme les témoignages se faisaient de plus en plus nombreux et qu’il désirait démystifier le phénomène sans attendre, le gouverneur Combermere ordonna à ce que le caveau soit ouvert. Le 20 avril 1820, accompagné quelques hommes de confiance, de huit esclaves solides et deux maçons, il se rendit jusqu’au tombeau de la famille Chase. Il demanda à ce que les abords de la tombe soient inspectés puis, comme le mortier était toujours intact et que son sceau était toujours gravé à l’intérieur, les maçons reçurent l’ordre d’ôter le ciment.
Mais étrangement, même libérée de son scellée, la pierre de marbre ne put être bougée qu’avec les plus grandes difficultés. Au bout de quelques minutes, elle finit néanmoins par céder et le gouverneur pénétra dans la tombe. Une fois encore, la disposition des les cercueils avait été bouleversée et ils paraissaient tous avoir été soulevés de leur place et projetés au loin, sauf celui de Mme Goddard, qui ne semblait jamais bouger. Le chaos qui régnait dans la petite salle voutée était stupéfiant et incompréhensible. L’un des cercueils bloquait la porte, celui de Thomas Chase s’était tourné de 180 degrés et celui de Thomasina Clark, qui avait originellement placé sur celui de Samuel Brewster, se retrouvait inexplicablement en-dessous. Le cercueil de Mary-Ann avait été lancé si violemment contre un mur que l’impact avait laissé une trace sur la pierre et qu’un morceau de plomb s’en était détaché. Cependant, il n’y avait sur le sable aucune empreinte, ni d’homme, ni d’animal. Lassé de toute cette histoire, le gouverneur décida d’y mettre un terme. Il ordonna alors à ce que le caveau de la famille Chase soit vidé, que tous les corps soient inhumés séparément dans des tombes individuelles, et que personne n’y soit jamais plus enseveli.

Disposition des Cercueils

Au fil des ans, de nombreuses théories furent présentées pour tenter d’expliquer l’étrange phénomène. Certains suggèrent que les gaz émis par la décomposition des cadavres faisaient bouger les cercueils, les propulsant  » comme des fusées « , d’autres parlèrent d’inondations, de tremblements de terre, qui n’aurait été localisés que sur un seul tombeau, ce qui semblait peu crédible, et d’autres encore affirmèrent que Thomasina Goddard était un vampire, ce qui valait bien les précédentes suppositions.

Comme les documents sur toute cette affaire étaient rares, des historiens et des folkloristes pensèrent avoir trouvé la clef de l’énigme en affirmant qu’elle n’était qu’une légende inspirée par le révérend ou par une allégorie maçonnique. Finalement, quoi de plus simple pour expliquer un mystère que de parler de légende.

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