Pedro le Coq

Coq Pedro

Depuis la mort de son mari, Donna Silva, une riche veuve de Lisbonne, se consacrait à l’étude du spiritisme et des choses occultes pour se distraire de son chagrin. Un jour de 1901, alors qu’elle feuilletait une revue, elle découvrit la théorie de la transmigration des âmes, le passage supposé de l’esprit d’un défunt dans un autre corps, et le sujet l’impressionna fortement. Dans certains pays occidentaux, et plus particulièrement aux États-Unis, l’idée était alors à la mode que les morts se réincarnaient parfois dans des corps animaux, et certains affirmaient même avoir retrouvés leurs proches sous telle ou telle forme.

« A la façon d’un homme qui a rejeté des vêtements usagés et en prend d’autres, neufs, l’âme incarnée rejetant son corps usé, voyage dans d’autres qui sont neufs. » (La Bhagavad-Gîtâ)

Donna Silva réfléchit longuement à la question, essayant de choisir en quelle créature elle aimerait renaitre, et comme elle y songeait elle en vint à penser que l’âme de son mari, qui était mort depuis trois ans, avait déjà dû se réincarner. Peut-être son esprit s’était-il réfugié dans un oiseau, ou même dans un reptile, et comme elle se rappelait du triste destin de la petite souris qu’elle avait croisée l’autre jour dans la cuisine, une terrible pensée s’imposa alors à elle. Pedro était revenu sous une forme ou une autre, et il était en très grand danger.

Horrifiée, la pauvre femme se donna alors pour mission de le retrouver à tous prix et elle commença à arpenter la campagne, observant les lézards et les hiboux, les rats et les renards avec une attention peu commune. Fort heureusement, elle n’eut pas à chercher très longtemps car le hasard favorisa agréablement sa quête. Quelques jours plus tard, alors qu’elle roulait en voiture sur les chemins avoisinants, elle entendit chanter un coq et curieusement, son timbre lui parut familier. Elle fit alors arrêter la voiture pour mieux l’entendre, et comme elle l’écoutait attentivement il lui sembla reconnaitre les intonations de la voix de son défunt mari.

Donna Silva comprit alors que l’esprit de son pauvre amour avait senti son approche et qu’il l’appelait de son chant gracieux, lui demandant de venir à lui. Tremblante de joie elle descendit de la voiture puis elle courut jusqu’à la ferme, d’où provenait le son, et comme elle arrivait dans la cour elle se retrouva nez à nez avec un magnifique coq perché sur un tas de foin, qui chantait gaiement pour tous les alentours.

En le voyant, la pauvre femme eut de la peine à réprimer ses sentiments, et elle dut se retenir pour ne pas se jeter sur lui et le serrer dans ses bras. Jugeant plus prudent de ne pas avertir le fermier de la véritable identité du volatile qui se dressait fièrement sur son perchoir, l’homme en aurait forcément augmenté le prix, elle acheta immédiatement le coq et le cœur plein d’allégresse, elle transporta sa cage jusqu’à voiture. La veuve, qui était maintenant joyeuse, posa délicatement la cage sur la banquette, tout près d’elle, et elle ordonna au cocher de la ramener chez elle. Durant tout le trajet elle parla au volatile, lui disant combien elle était heureuse de le retrouver et mille gracieusetés du même genre, et comme il battait furieusement des ailes, elle en conclut qu’il manifestait ainsi sa joie.

Donna Silva installa le coq dans son poulailler puis elle l’observa discrètement et quand elle le vit se pavaner parmi les volailles, elle acquit la certitude absolue que l’esprit de son regretté mari se trouvait bien dans le corps du volatile au plumage coloré. La façon dont il se trémoussait au milieu des poulettes qui le regardaient avec adoration lui rappelait terriblement Pedro. Elle se souvenait parfaitement  de toutes ces femmes qui tournaient autour de lui dans les soirées, admirant son allure, sa façon de danser, ses manières raffinées, et elle revoyait exactement les mêmes scènes en observant le coq. Dans son esprit, le doute n’était pas permis. Son défunt mari s’était réincarné en oiseau, et elle avait réussi à le retrouver.

Lorsque les parents de Donna Silva entendirent parler du volatile, ils en restèrent pantois. Ils s’empressèrent de la visiter, tentant de lui faire prendre conscience de l’absurdité de la situation et soulignant que ses actions la conduiraient très certainement à l’asile, mais elle rit de leurs arguments et elle leur répondit qu’elle agissait simplement en fonction de ses croyances. La vieille dame, qui avait joué l’indifférence pour sauver les apparences, avait été terriblement blessée par leurs paroles mesquines et pour leur montrer qu’elle ne comptait pas se laisser dicter sa conduite, elle commanda une magnifique maison pour Pedro.

Un ravissant petit palais fut alors construit dans le jardin, juste sous la fenêtre de sa chambre, qu’elle aménagea de la plus charmante des manières avec de petits meubles. Elle y installa ensuite le coq, qu’elle appelait publiquement du prénom de son défunt mari, puis elle fit venir ses serviteurs et elle leur ordonna de porter une attention particulière à leur maître en veillant soigneusement à ce que tous ses désirs soient accomplis.

Au mois de février 1902, Donna Silva s’éteignit paisiblement et ses proches, qui pensaient hériter de son immense fortune, découvrirent avec stupéfaction qu’elle avait légué tous ses biens, son argent, ses tableaux de maître, ses bijoux et même sa grande maison, à son bien-aimé Pedro, l’idiot de coq qu’elle avait installé dans son jardin. Malheureusement, le volatile n’allait pas jouir très longtemps de ses nouvelles richesses.

Les parents de Donna Silva auraient pu intenter un procès pour contester ses volontés, mais ils craignaient de devenir la risée de toute la ville si l’histoire venait à être connue et ils choisirent de se réapproprier sa fortune de manière plus discrète… et plus rapide. Le jour même de la lecture du testament, ils firent irruption dans le jardin de la défunte et extirpant Pedro de sa jolie maison, ils lui tordirent rapidement le cou. Ainsi mourut tragiquement celui qui fut, pendant quelques heures, le coq le plus riche du monde.

Cette histoire extraordinaire fut publiée une dizaine de fois dans différents journaux entre 1902 et 1905.

Source : Chicago Daily Tribune du 29 Octobre 1905.

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