Petre Toma

Cimetière Marotinu de Sus

Au début des années 2000, alors que pour la plupart des gens les vampires n’étaient plus qu’une légende fascinante, pour beaucoup de roumains, principalement dans les zones rurales, ils étaient toujours une terrible réalité. S’ils étaient bien intégrés dans leur époque, ils n’en abandonnaient pas pour autant leurs vieilles croyances. Durant des siècles, les terribles Strigoi avaient hanté leurs cauchemars. Ils les voyaient comme des créatures diaboliques, des âmes tourmentées qui sortaient de leurs tombes afin de vampiriser l’énergie vitale de leurs proches jusqu’à ce qu’ils en meurent. Et depuis, les choses n’avaient pas vraiment changé.

A Marotinu de Sus, un petit village du sud-ouest de la Roumanie, le temps s’écoule lentement. Assis à l’ombre de grands arbres, des vieillards contemplent silencieusement les charrettes tirées par des chevaux qui passent encore sur les routes de terre poussiéreuses.

Ce village était celui de Petre Toma, un ancien professeur de 76 ans. Il y avait vécu durant de longues années et il y était mort en 2003, juste avant Noël. Il avait été enterré le 28 décembre de la même année mais depuis il ne semblait pas vouloir reposer en paix. Si l’on en croyait les témoignages de certains membres de sa famille, quelques jours après son enterrement, le mort s’était relevé de sa tombe et il errait sous la forme d’un Strigoi.

Au cours du mois de janvier 2004, une étrange maladie sembla brusquement s’abattre sur la famille de Gheorghe Marinescu, le mari de la sœur du défunt. Ils se sentaient étrangement faibles et ils soupçonnaient Petre Toma de s’être relevé d’entre les morts afin de se nourrir de leur substance vitale. Ce qui semblait être le cas car l’un de leurs voisins soutenait avoir vu le non-mort quitter leur maison juste avant le lever du soleil, une nuée de corbeaux planant au-dessus de sa tête.
 » Sa propre sœur se plaignait que sa belle-fille était tombée malade et que Petre était à blâmer. Elle disait qu’il était devenu un Strigoi et que quelque chose devait être fait. » rapportait Elisabeta Marinescu, une voisine.
 » Une nuit, je l’ai vu dans ma chambre et au matin j’étais tellement affaiblie que je ne pouvais plus sortir du lit, comme si j’avais perdu du sang. Il suçait notre vie afin de pouvoir vivre. Nous étions tous en train de mourir, mon mari, mon enfants et moi et nous faisions tous le même rêve, dans lequel il venait à nous.  » déclarait Mirela Marisnescu, la petite-fille de Petre Toma.

La situation dégénérait, il fallait faire quelque chose. Alors un soir, après avoir bu pour se donner du courage, Gheorghe Marinescu, accompagné de trois hommes de sa famille, de la veuve de Petre Toma et de sa petite-fille, se glissèrent dans le petit cimetière situé à la bordure du village. Armés de faux, de fourches et de burins, ils se rassemblèrent autour de la tombe de Petre Toma puis ils commencèrent à creuser, discrètement et rapidement. Après avoir déterré son corps, ils attendirent minuit, l’heure où devait débuter la cérémonie selon leurs croyances, puis ils ouvrirent la cage thoracique du défunt à l’aide d’une fourche avant de planter un pieu dans son cœur et de l’arracher. Sa dépouille fut ensuite consciencieusement saupoudrée d’ail puis ils la reposèrent soigneusement dans sa tombe. Quand ils eurent terminé, ils se rendirent à une croisée des chemins où devaient les rejoindre la femme, le fils et la fille de Marinescu et ils attendirent.

Quand ils les rejoignirent à ce carrefour, ils firent brûler le cœur du mort, qui grinça et sauta sinistrement, comme s’il cherchait à s’échapper.  Puis les cendres du cœur furent ensuite mélangées à de l’eau du puits et les victimes du Strigoi se partagèrent ce breuvage, comme le voulait la coutume. En agissant ainsi, ils avaient accompli un ancien rituel roumain utilisé pour lutter contre les Strigoi.

La tombe de Petre Toma

La tombe de Petre Toma

De nombreux villageois connaissaient ce rituel d’exorcisme, il était pratiqué depuis longtemps dans la région et ils affirmaient qu’il s’était toujours révélé efficace contre les vampires.
 » Pendant des siècles, nous avons dû nous protéger de ces créatures en trouvant les tombes des morts-vivants et risquer nos vies en arrachant leur cœur  » déclarait Tita Musca, un agriculteur âgé de soixante-huit ans.
Ion Balasa, 64, expliquait qu’il y avait deux façons de se débarrasser d’un vampire, mais qu’il n’en restait plus qu’une seule lorsqu’il était revenu et qu’il s’était nourri.
 » Avant l’enterrement, vous pouvez insérer une aiguille à coudre profondément, juste dans le nombril. Ça les empêche de devenir un vampire.  »
Mais une fois qu’ils étaient devenus des vampires, les choses étaient plus compliquées. Il fallait les déterrer, puis utiliser un outil de fauchage, comme une faucille courbe afin de leur retirer le cœur et brûler ce cœur sur une plaque de fer. Les parents malades devaient ensuite boire les cendres de ce cœur mélangées à de l’eau.
Toujours selon Ion Balasa:  » Le cœur d’un vampire, lorsque vous le brûlez, couine comme une souris et essaie de s’échapper. Il est préférable de prendre un pieu en bois et le planter, ainsi il ne peut pas s’enfuir. « 

La plupart des gens du village avaient eu affaire à un vampire au moins une fois dans l’histoire de leurs familles et ils avaient souvent appris la façon de tuer un vampire alors qu’ils n’étaient que des enfants. Si certains affirmaient ne pas avoir peur des morts-vivants, aucun ne condamna les six personnes pour avoir fait ce qu’elles croyaient devoir faire à un Strigoi agité.
L’un des amis du disparu, Domnica Brancusi, expliquait que ce rituel avait été réalisé par le regretté plus d’une fois dans leurs villages et que de nombreux habitants de la région avaient déjà bu un tel breuvage. Ils s’étaient ensuite sentis mieux et ils avaient récupéré:  » Dans nos villages, il y a eu des dizaines de morts qui se sont transformés en vampires après leur décès et qui nous ont chassés. Mais, en règle générale, les membres de la famille du défunt prennent part au rituel et ils n’en parlent pas aux autres. Ils effectuent la cérémonie secrètement et ils essaient de ne pas attirer l’attention, donc on ne connait pas vraiment leur nombre.  »
Tudor Stoica, la tête recouverte d’un vieux chapeau noir effiloché, déclarait en parlant de l’affaire:  » Personne n’est ennuyé par ce qu’ils ont fait, ça les regarde. C’est un rituel qui se pratique souvent, mais en secret, dans la famille. Les problèmes arrivent quand la police s’en mêle.  »
 » Et bien, la malade s’est sentie mieux par la suite, donc ils ont fait quelque chose de bien  » constatait Anisoara Constantin, une habitante du village.
Dumitru Moiseasa, un habitant de Marotinu de Sus, croyait lui aussi dans ce rituel:  » Mon oncle est mort en 1992 et quelques jours après l’avoir enterré, je me sentais très mal. Le médecin ne savait pas quoi faire, il ne comprenait pas ce qui m’arrivait. Ma tante m’a alors amené un verre d’eau, je l’ai bu et je me suis de suite senti mieux. J’ai découvert par la suite que ce verre contenait les cendres du cœur de mon oncle.  »
Paula Diaconu, qui habitait Marotinul de Sus depuis des décennies, approuvait elle-aussi la cérémonie qu’avaient pratiquée Marinescu et sa famille:
 » Tout ce qu’il a fait était bien. Il était nécessaire d’ôter le cœur du défunt, car des gens étaient en danger. En Roumanie, les villageois connaissent les rites d’exorcisme pour chasser les mauvais esprits qui viennent après la mort. S’ils ne lui avaient pas enlevé son cœur, alors des gens seraient morts. Il y en avait tellement qui étaient malades à cause de lui. »

Ces pratiques ayant été interdites par le gouvernement quelques années auparavant, les autorités se montrèrent nettement moins compréhensives que la population. Du moins officiellement. Après la cérémonie, Floarea Cotoran, la fille de Petre Toma, appela la police locale et elle accusa les six membres de sa famille d’avoir profané la tombe du défunt. Ils furent alors interpellés.
Bien évidemment, ces rituels étaient connus des forces de l’ordre. L’un des policiers, qui tenait à rester anonyme, en parlait en ces termes:  » Nous sommes conscients que ces rituels se tiennent depuis de nombreuses années. Tant qu’il n’y a pas de frais liés à la profanation des tombes, nous n’intervenons pas. Dans le village, personne ne s’est jamais plaint à ce sujet.  »

Gheorghe Marinescu

Gheorghe Marinescu

Lors de son arrestation, Gheorghe Marinescu expliqua que Petre Toma était un enseignant respecté et aimé dans le village où il vivait depuis des années. Il avait été enterré le jour de Noël, en 2003. Mais, peu de temps après, il avait commencé à apparaître aux membres de la famille de Marinescu sous l’apparence d’un vampire, dans leurs rêves. Même s’il ne l’avait jamais vu par lui-même, il avait compris que les membres de sa famille étaient malades à cause de lui. De plus, ils lui avaient dit que Petre Toma ne venait pas seulement les visiter en rêve: c’était un vampire dont l’esprit était revenu d’entre les morts.
Lui, comme le reste de sa famille, savait comment reconnaitre un vampire et de quelle façon il les fallait les traiter. Ses parents, qui le tenaient eux-même de leurs parents, lui avaient expliqué le rituel à suivre. Gheorghe Marinescu avait dû agir rapidement pour sauver sa famille, il n’avait pas eu le choix:
 » Si nous n’avions rien fait, ma femme, mon fils et ma belle-fille seraient morts. C’est pour ça que j’ai décidé de le déterrer, j’avais déjà vu ces sortes de choses avant.
Lorsque nous avons soulevé le couvercle du cercueil, ses bras n’étaient pas sur sa poitrine, comme nous les avions laissés, mais à ses côtés. Sa tête était elle-aussi tournée sur le côté et ses lèvres étaient maculées de sang. Nous lui avons enfoncé un pieu en bois dans le cœur, puis nous l’avons sorti de sa poitrine. Il était plein de sang frais. Son corps s’est alors détendu et il a soupiré. Nous avons brûlé le cœur sur un crucifix et recueilli ses cendres que nous avons mélangées avec de l’eau et mis dans une bouteille afin de la donner aux gens qui étaient tombés malades. Lorsqu’ils l’ont bue, ils se sont immédiatement sentis mieux. C’était comme si quelqu’un leur enlevait toute leur douleur et la maladie. Nous avons effectué un rituel qui date de centaines d’années. Nous n’avions aucune idée que nous commettions un crime. Au contraire, nous avons cru que nous faisions une bonne chose car l’esprit de Petre nous hantait tous et il n’était pas loin de tuer certains d’entre nous. Il était revenu d’entre les morts et il était après nous.  »
Pour Costel, le fils de Marinescu, ce qui s’était passé par la suite était un miracle. Après avoir été alité durant des semaines, il avait enfer pu se lever et marcher. Il n’avait plus d’élancements dans la tête, sa poitrine n’était plus douloureuse et il ne se sentait plus nauséeux. Selon lui:  » Nous avons tous été sauvés. Nous avons été sauvés d’un vampire.  »
 » Qu’avons-nous fait? S’ils ont raison, il était déjà mort. Si nous avons raison, nous avons tué un vampire et sauvé trois vies… est-ce si mal?  » se demandait Flora Marinescu, la sœur du défunt.

Enquête au cimetière

Enquête au cimetière

Gheorghe Marinescu, Mircea Mitrica, Stelica Popa, Ion Ionescu, Florea Constantin et Oprea Pascu furent condamnés par les autorités à 6 mois de prison et à verser des montants compensatoires à la fille et à la veuve du présumé vampire. Après le procès, un grand nombre d’habitants témoignèrent en faveur des accusés, réclamant la clémence des juges et la peine fut alors commuée à six mois de probation et au versement du montant compensatoire. Au cours de l’enquête, il fut révélé qu’au cours de ces dernières années, plus de 20 tombes du cimetière local avaient été ouvertes après l’enterrement des défunts. Bien souvent par des membres inquiets de leurs familles.

Depuis l’interdiction gouvernementale, de nombreux habitants de la région avouaient s’être résolus au perçage de cœur et de nombril à titre préventif. Dans le village de Celaru, à quelques kilomètres de Marotinu de Sus, Maria Dragomir, 76 ans, se rappelait avoir entendu parler de dizaines de manifestations similaires. Un enfant né avec les pieds en avant ou avec des morceaux de placenta sur la tête était un Strigoi potentiel et lorsqu’il mourait, l’on se devait de percer son cœur et son nombril d’aiguilles à tricoter afin de s’assurer qu’il ne reviendrait pas hanter ses proches.
Elle-même fabriquait encore de petits sacs que les habitants mettent sous les têtes des morts. Ils contenaient des grains, de petites pierres, un peigne, un miroir et une pomme. Un ensemble que certains croyaient capable de persuader un Strigoi de rester tranquille.

En conclusion, je vous livre ce commentaire de Maria, 21 ans, une jeune étudiante en droit à l’université de Bucarest:
 » Nous avons tous nos superstitions, beaucoup de gens croient aux présages. Mais les vampires, c’est différent. Ils ne peuvent pas être pris à la légère, je sais que ça semble ridicule… et je ne peux pas vraiment vous l’expliquer, mais je pense qu’ils existent. D’ailleurs, je porte toujours un crucifix… juste au cas où. « 

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