Le Procès de George Allen

En 1807, George Allen et sa femme Mary, qui étaient mariés depuis dix-sept ans, habitaient le village de Mayfield, en Angleterre, dans un petit cottage qu’ils partageaient avec quatre de leurs huit enfants, les ainés ayant déjà quitté la maison. Outre la famille Allen, Mme Hannah Hayes, une vieille dame impotente qui passait ses journées alitée, vivait sous le même toit, mais dans un appartement séparé. George Allen était décrit comme un homme honnête et travailleur. Pendant un temps, il avait exercé le métier de garde-chasse puis il avait été embauché comme laboureur et depuis il s’occupait de champs dans les environs. Dans le passé, il avait été victime d’épilepsie, mais son état s’était considérable amélioré et ses crises n’étaient plus qu’un mauvais souvenir.

Le lundi 12 janvier, George monta se coucher à 20 heures et quand sa femme vint le rejoindre, une heure plus tard, elle le trouva assis à droite du lit, fumant sa pipe, comme il aimait à le faire chaque soir. Non loin de lui, dans la même pièce, trois de leurs enfants dormaient dans un grand lit, William et George, deux garçons de 10 et 6 ans, ainsi qu’une petite fille de 3 ans, Hannah. La jeune femme venait de se glisser dans les draps et elle donnait le sein à leur dernier-né quand soudain son mari lui demanda quel était cet homme qu’elle avait fait rentrer dans la maison. Surprise, Mary lui répondit qu’il n’y avait pas d’autre homme que lui, mais George insista d’une étrange manière, soutenant vigoureusement le contraire. Elle tenta de le raisonner pendant un moment, l’assurant de son innocence, mais brusquement il sauta du lit et descendit précipitamment les escaliers. Elle l’entendit fouiller au rez-de-chaussée, cherchant vraisemblablement quelque chose, et une peur irraisonnée s’insinua en elle. Inquiète, la jeune femme se leva, et portant toujours son enfant dans les bras, elle commença à descendre.

A ce moment-là, George apparut en bas des marches. Sa femme lui demanda ce qu’il était allé faire de si urgent mais pour toute réponse il lui ordonna de remonter immédiatement et elle fit demi-tour sans protester. Il la suivit jusqu’à la chambre, silencieux, puis il s’approcha du lit des enfants, tira les couvertures qui les recouvraient et levant le bras en l’air, il révéla le grand rasoir qu’il tenait dans la main. Devinant ses intentions, Mary se mit à crier et elle se précipita vers lui pour l’en empêcher. George se tourna alors vers elle, menaçant, et la repoussant violemment il lui conseilla de le laisser tranquille, lui promettant le même sort si elle insistait. Serrant son dernier-né contre elle, la jeune femme le supplia de s’arrêter, mais soudain il bondit vers elle et brandissant sa lame, il tenta de lui trancher la gorge. Le rasoir entailla son sein droit et elle ne dut la vie sauve qu’au foulard qu’elle portait autour du cou. Terrifiée, Mary tenta alors de s’enfuir mais se précipitant dans les escaliers, elle dégringola tout en bas, sans lâcher son bébé. Puis, comme elle se débattait pour se redresser, soudain une forme sombre dévala les marches et atterrit à ses pieds. Le corps de sa fille, gisait sur le sol devant elle, le cou si profondément entaillé que sa tête en était presque tranchée. Horrifiée, Mary se redressa brusquement et courant vers la porte d’entrée, elle se mit à hurler.

Une fois dehors, elle continua à courir, criant que son mari avait coupé la tête à l’un de ses enfants. Thomas Harper et Joseph Johnson, deux jeunes garçons d’une quinzaine d’années qui travaillaient comme palefreniers dans une maison voisine, se rendaient aux écuries quand ils entendirent ses cris. Incapables de comprendre ses paroles, qui semblaient n’avoir aucun sens, ils en conclurent que quelque drame venait de se produire et se mirent à courir vers sa maison. Malheureusement, comme ils traversaient la rue, la flamme de leur lanterne s’éteignit, les plongeant brusquement dans l’obscurité. Les deux garçons hésitèrent un bref instant, mais constatant que la porte d’entrée était entrouverte, ils s’engouffrèrent à l’intérieur et commencèrent à grimper les escaliers, se dirigeant vers la lueur vacillante qui scintillait au premier. Ils n’avaient gravi que quelques marches quand soudain ils aperçurent à travers les barreaux de la rambarde la silhouette de George Allen, penché sur les corps ensanglantés de ses deux garçons, qu’il avait empilés l’un sur l’autre, à même le sol. D’une main, il tenait son fils William et de l’autre une lame, avec laquelle il semblait lui lacérer le torse.

Reculant devant cet horrible spectacle, Thomas et Joseph coururent prévenir John Gallimore, le fermier qui les employait et qui habitait juste en face. John, qui connaissait George depuis plus de vingt ans, se rendit jusqu’à la maison, qui était étrangement silencieuse, mais comme il en franchissait le seuil, sa chandelle éclaira le corps de la jeune Hannah, qui agonisait sur le plancher, révélant également les boyaux encore frais qui gisaient au milieu de l’escalier. Un juron s’échappa alors de ses lèvres, et de quelque part au premier une voix l’invita à monter:  » Viens, je suis ici.  » John, qui était d’un naturel prudent, décida d’aller chercher de l’aide et il se précipita chez David Shaw, un fermier qui vivait non loin de là, au bout du chemin. Quand les deux hommes pénétrèrent dans la maison, George était descendu et il se tenait debout, près d’une fenêtre, dans la petite pièce sous l’escalier. Il était simplement vêtu d’une chemise mais du sang le recouvrait entièrement, des pieds à la tête. Il ne se montrait pas menaçant, il était même étrangement calme, et quand David l’interrogea sur ce qu’il avait fait, alors George lui répondit sereinement:  » Je n’ai pas fait grand chose, pour le moment. Ils sont à moi n’est-ce pas? Je vais les vendre.  » David lui demanda s’il prévoyait de tuer sa femme et George acquiesça, expliquant qu’il allait  » envoyer son âme au Diable  » . En fait, son plan était des plus simples: il avait l’intention de prendre la vie de tous les occupants de la maison, y compris celle de la vieille dame, et de se suicider ensuite.

Apercevant un rasoir ensanglanté sur le plancher, David tenta prudemment de s’en emparer, mais George ne cessait de bouger, comme s’il cherchait à l’en empêcher. Il parvint finalement à expédier l’objet dans un coin de la pièce, et saisissant le meurtrier par les épaules, il se promit de ne plus le lâcher. A ce moment-là, John Getliff, l’un des voisins des Allen, vint à les rejoindre et comme il s’étonnait de la tragédie, George commença à montrer quelques signes d’impatience:  » Ce ne sont les affaires de personne, ils m’appartiennent. J’ai le droit de faire ce que je veux avec eux. Ils ne veulent rien, ils n’ont rien senti. Ils sont heureux et vous pouvez me pendre si vous voulez.  »

David demanda alors aux deux hommes s’ils voulaient bien monter à l’étage afin de rassembler quelques vêtements pour le prisonnier, leur suggérant également de vérifier qu’aucun des enfants ne présentait de signes de vie, mais à peine avait-il entendu ces mots que George s’exclamait sinistrement:  » Pas besoin de s’occuper de cela. Je les ai coupés tout en morceaux et j’ai tranché leurs têtes.  »
Les corps de William et de George gisaient toujours l’un sur l’autre dans la chambre familiale, et ils avaient été égorgés d’une façon si brutale que leurs têtes étaient pratiquement séparées de leurs corps. De grandes entailles s’ouvraient de leur poitrine à leur ventre, d’où leurs entrailles avaient été arrachées et étalées sur le plancher, ce qui incita les visiteurs à redescendre au plus vite. Une fois habillé, George fut remis entre les mains des autorités judiciaires, auxquelles David confia également le rasoir qu’il avait pris soin de ramasser avant de quitter la maison. Un peu plus tard dans la soirée, M. John Nicholson, l’apprenti du chirurgien, se rendit sur le lieu du drame afin de procéder à l’examen des victimes et il en conclut que les trois enfants étaient bien morts des suites de leurs blessures.

La raison qui avait poussé un homme respectable à commettre de telles atrocités restait un mystère. George avait avoué sa culpabilité à M. Hand, le coroner, sans jamais exprimer le moindre regret, mais brusquement, alors que ce dernier lui posait une quelconque question ayant trait à l’affaire, il demanda à se confesser de quelque chose qui pesait lourdement sur sa conscience. Pensant qu’il allait révéler un crime commis avant les faits, M. Hand lui proposa de le faire en présence de témoins et devant une assistance époustouflée, George Allen expliqua avoir rencontré le Diable. Une nuit, un fantôme lui était apparu sous la forme d’un cheval noir, qui l’avait attiré dans une étable afin de boire son sang. Une fois son forfait accompli, le cheval démoniaque s’était envolé dans le ciel, où il avait disparu.

Procès George Allen

Peut-être George espérait se servir de cette histoire pour expliquer son état, mais malheureusement pour lui, personne n’en tint compte et au cours du procès qui suivit, aucune allusion au cheval fantomatique ne fut faite. Comme la loi interdisait aux époux de témoigner l’un contre l’autre, Mary Allen ne fut pas appelée à la barre mais les nombreuses personnes qui s’étaient succédé dans la maison la nuit du drame furent toutes invitées à venir relater leur horrible expérience. Quand le chirurgien décrivit les terribles blessures que George avait infligé à ses enfants, ce dernier expliqua qu’il ne se souvenait de rien car il était souvent en proie à des crises d’épilepsie qui le laissaient amnésique. Il souligna qu’à une occasion, M. Thomas Shaw, le frère de David, l’avait arrêté et mis en cellule alors qu’il était  » enragé et insensible,  » ce qui incita le juge à se pencher sur la question de sa responsabilité au moment des faits.

John Gallimore, qui avait déjà été invité à livrer ses observations, fut alors rappelé, et il déclara au tribunal que quelques jours avant la tragédie, George semblait se trainer comme une âme en peine, visiblement malade. David Shaw, qui connaissait l’accusé depuis qu’il était enfant et qui l’avait fréquemment employé comme jardinier, rapporta qu’il était au courant de ses crises car sept ans auparavant, il s’était effondré,  » comme mort  » devant lui, rajoutant que rien n’avait jamais laissé à penser qu’il était fou.
M. Milward expliqua que quatre ans plus tôt, George avait été embauché par l’un de ses voisins et qu’il s’était évanoui au fond de son jardin. M. Milward, qui l’avait trouvé inanimé sur le sol, l’avait ramené chez lui et dix ou quinze minutes plus tard, il avait repris connaissance. Sa femme lui avait alors donné de la bière chaude, ce qui avait semblé lui faire le plus grand bien car il avait travaillé tout le reste de la journée sans connaitre d’autres troubles. Avec eux non plus, jamais il s’était montré violent d’aucune manière. Durant son séjour en prison, George avait été victime de quelques crises, dont il était toujours sorti très calme, et M. Nicholson, qui l’avait examiné à plusieurs reprises, confirma qu’il souffrait bien d’épilepsie et de rien d’autre. Le juge demanda ensuite si des médecins se trouvaient dans l’assistance, qui témoignèrent de la nature des crises d’épilepsie, et qui lui assurèrent que la maladie ne pouvait pas avoir plongé l’accusé dans la folie, pas plus qu’elle ne pouvait expliquer son comportement.

Le juge informa alors les membres du jury qu’ils allaient devoir décider de la sentence, soulignant que le prisonnier était coupable des plus horribles des crimes et que sa responsabilité avait été clairement prouvée. Le jury mit seulement quinze minutes avant de déclarer George Allen coupable d’assassinat. Le juge venait de commencer à lire le verdict quand brusquement, l’accusé demanda:  » Votre Seigneurie m’autorise-t-elle à parler?  » Malheureusement, cette demande ne fut pas entendue par le juge qui, emporté par son discours, continua à parler, expliquant à l’assistance que la passion était responsable de ces atroces crimes et qu’une jalousie infondée avait guidé la main du meurtrier, le poussant à détruire la vie d’innocents enfants. Il prononça ensuite le verdict, condamnant George Allen à être pendu jusqu’à ce mort s’en suive, et ce dernier accueillit la nouvelle avec indifférence, la même qu’il avait affichée durant tout le procès. Le juge clôtura la séance en espérant que durant le peu de temps qu’il lui restait à vivre, le condamné ferait la paix avec Dieu, si ce n’était déjà fait, et qu’il se repentirait de ses crimes afin de sauver son âme au jour du Jugement Dernier. Personne ne sut jamais qu’elles étaient les dernières paroles que George Allen avait voulu prononcer.

Comme il n’était jamais revenu sur son histoire de cheval fantomatique et qu’elle avait frappé les esprits, des rumeurs circulèrent qu’il avait été ensorcelé ou qu’il était en proie à des démons au moment du drame, ce qui ne changea en rien sa destiné. Le lundi 30 mars 1807, au matin de son exécution, George se plaignit d’avoir faim et il réclama un peu de pain pour son dernier repas. Une potence avait été préparée dans la cour de la prison de Stafford, où des milliers de personnes s’étaient rassemblées. Le condamné monta sur l’échafaud, impassible et silencieux, et après que la mort soit passée le prendre, son corps fut remis aux chirurgiens afin d’être disséqué.

Bien que les affirmations de George Allen sur sa rencontre avec un cheval démoniaque aient été considérées comme les divagations d’un esprit dérangé, il n’était pas le seul à prétendre avoir vu une telle créature.
La légende raconte qu’en 1245, alors que Pierre de Vérone prêchait devant une grande foule, le Diable apparut sous la forme d’un cheval noir enragé qui attaqua ceux qui se trouvaient là. Le Saint fit alors le signe de la croix, et aussitôt  le cheval s’envola, laissant dans son sillage une horrible odeur de souffre.

Cheval Démoniaque

Sources: Celebrated Trials, and Remarkable Cases of Criminal Jurisprudence From the Earliest Records to the Year 1825, Volume 6, par George Borrow. The Trial of George Allen, of Upper Mayfield, who was Executed at Stafford…

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