Le Tragique Destin de Sarah Gladstone

Jeune Femme Mourante

En 1870, Sarah Gladstone se prostituait depuis des années à Saint-Louis, dans le Missouri, et elle appartenait à cette catégorie que la police appelait les indépendantes. Une chambre lui tenait lieu de maison, qu’elle avait meublée avec goût et qu’elle tenait propre. Jamais la petite pièce n’avait été le théâtre d’orgies, de bacchanales ou de rassemblement indisciplinés. En fait, les visiteurs de Sarah étaient si peu nombreux que certains prétendaient qu’elle avait d’autres moyens de subsistance, probablement quelque rente ou une fortune personnelle.

Un jour du mois de mars, Sarah tomba gravement malade. Le fait fut découvert par Henry, un jeune homme qui lui rendait régulièrement visite. Un samedi soir, alors qu’il allait la voir dans sa chambre comme à son habitude, il retrouva la jeune femme à genoux sur le tapis devant la cheminée, le visage enfoui dans ses mains, qui pleurait amèrement. Touché par son désespoir, il chercha à la convaincre de se confier à lui mais après un moment d’hésitation, elle le supplia de quitter la pièce. Le jeune homme insista, Sarah le pria désespérément de partir et comme elle semblait de plus en plus agitée, il finit par se plier à sa demande, craignant que le son de sa voix ne finisse par attirer l’attention.

Le dimanche suivant, se sentant courtoisement intéressé par l’état de la malheureuse, Henry retourna la voir mais il trouva la porte de sa chambre fermée et malgré l’insistance de ses coups, personne ne lui répondit. Le lendemain soir, il se rendit à la même place et après avoir frappé à la porte un certain temps, Sarah finit par lui ouvrir. Quand le jeune homme la vit, il eut l’impression d’avoir trouvé l’incarnation de la misère. Son visage était pâle comme celle d’un mort, ses yeux injectés de sang étaient noyés de larmes et ses mouvements révélaient une faiblesse extrême. Henry, qui la pensait malade, proposa d’aller lui chercher un médecin, mais secouant tristement la tête, la jeune femme lui répondit qu’il était déjà trop tard.

 » C’est inutile, Henry. Plus rien ne peut me sauver. On m’a appelée et je dois y aller. Mes forces s’en vont rapidement, et dans une semaine à compter de ce jour, je serai morte. Ne sois pas désolé.  »

Puis, semblant s’adresser à elle-même, elle commença à se lamenter, arpentant nerveusement la pièce et se tordant les mains:  » Ma vie n’a été qu’une lutte amère et je veux me reposer. Mais oh, Dieu! Pourquoi devrait-il être le seul à m’appeler? Il m’a ruinée, il m’a emmenée loin de mon bonheur, loin de Stamford, et il a fait de moi une misérable catin. Il m’a laissée toute seule avec mon enfant mort dans la grande ville, et il riait de mes prières et de mes larmes. On m’a dit qu’il était mort depuis longtemps, qu’il s’était suicidé et je pensais que Dieu m’avait vengée. Mais non, non! Il me hante dans la mort comme il le faisait de son vivant. Maudite! Maudite soit ma mauvaise étoile. Et maintenant, il prend ma vie! Qu’il soit maudit! Qu’il aille croupir en enfer, et pour toujours!  »

Sarah siffla ces derniers mots à travers ses dents avec un mauvais accent puis elle s’écroula sur le canapé, haletante et épuisée. En la voyant ainsi bouleversée, Henry dut se résoudre à la laisser seule un moment pour aller chercher deux de ses amis, qui étaient médecins. En arrivant dans la chambre, ils trouvèrent la jeune femme dans un état d’extrême lassitude. Elle semblait possédée par l’idée que sa mort approchait, et il était évident qu’elle considérait qu’une intervention surnaturelle en était la cause. Souvent elle répétait qu’elle avait été appelée, et elle se disait obligée d’y aller. Les deux médecins l’auscultèrent attentivement mais comme ils ne pouvaient détecter aucune maladie spécifique ils firent de leur mieux pour apaiser son excitation nerveuse et soutenir sa force physique.

Le lundi et le jeudi suivant, elle semblait aller mieux, mais le vendredi de nouveaux symptômes alarmants et des plus singuliers firent leur apparition. Ce soir-là, lorsque les deux médecins rendirent visite à Sarah, ils allaient toujours la voir ensemble, ils découvrirent Henry dans la chambre, qui était arrivé avant eux et veillait la jeune femme. En s’approchant de Sarah, qui reposait calmement sur son lit, ils remarquèrent alors qu’un changement physique était survenu, qui leur parut inquiétant. Ses yeux brillaient maintenant d’un éclat extraordinaire et ses joues autrefois livides s’étaient teintées d’un rouge bleuté qui les rendaient presque pourpres. En voyant les deux médecins approcher, Sarah se tourna vers le jeune homme, et elle lui demanda doucement:  » Dites-leur, Henry, ce que je vous ai dit.  »

Puis, comme le jeune homme hésitait, elle continua:  » Ce pauvre garçon, messieurs les médecins, ne me croit pas quand je lui dit que je vais mourir ce soir à minuit.  »

En entendant ces mots, Henry se mit à pleurer et s’émouvant de ses larmes, la jeune femme lui demanda:  » Étiez-vous attaché à moi, vraiment? Attaché à la plus misérable jeune fille de la ville? Oh, Henry, Dieu vous bénira pour votre gentillesse et votre amour pour moi.  »

Elle continua à discuter de façon rationnelle et affectueuse avec son jeune ami jusqu’à environ vingt-deux heures, puis elle ferma les yeux et parut dormir.

La nuit était exceptionnellement douce et chaude pour un mois d’avril et à vingt-trois heures, un orage éclata sur la ville. Sarah était restée silencieuse pendant plus d’une heure, et à l’exception du chuchotement des trois hommes, qui conversaient ensemble, la chambre était calme. Soudain, un coup de tonnerre secoua le bâtiment, qui la fit sursauter et se redressant brusquement dans son lit, elle se mit à trembler violemment. Les deux médecins s’approchèrent rapidement d’elle et saisissant le bras de l’un des docteurs, Sarah lui dit:  » Vous êtes un bon et fort brave homme. Ne pouvez-vous me sauver? Pourquoi une pauvre fille comme moi devrait-elle être persécutée de cette manière? J’ai souffert toute ma vie, et maintenant je suis en train de mourir à la demande de cette ombre, de cet homme cruel. Oh! Sauvez-moi, docteur! Sauvez-moi car Dieu lui-même m’a abandonnée.  »

Comme elle parlait, Sarah s’accrochait avec désespoir au bras du médecin, et un terrible sentiment de terreur déformait son visage. Alors brusquement Henry quitta la pièce, vaincu par la scène. Le jeune femme ne sembla pas remarquer son départ, et elle continua à décrire de manière extravagante certains périls à venir. Soudain, alors que les médecins cherchaient à la calmer et l’amener à se rallonger, elle tourna la tête vers la porte et poussant un cri perçant, elle devint folle furieuse. Ses yeux, qui ne quittaient pas l’entrée, étaient agrandis par la peur, comme s’ils contemplaient quelque chose de terrible.

 » Alors tu es venu, dit-elle. Tu es venu, James Lennox, pour terminer ton travail. Mais j’ai des amis maintenant, je ne suis plus sous ton contrôle. Oh, comme je te hais, toi le mauvais, méchant homme sanguinaire! Tu as ruiné mon corps et mon âme, mais maintenant je suis libre! Garde tes distances, scélérat!  »

Comme elle s’adressait à son invisible interlocuteur Sarah sauta brusquement de son lit et elle courut se cacher derrière les médecins. Les deux hommes mirent alors leurs bras autour de sa taille afin de la soulever et de la remettre dans son lit, mais semblant se penser aux prises avec un ennemi mortel, elle se débattit comme une bête sauvage, invectivant son James Lennox, jetant mille malédiction sur lui, le défiant et faisant allusion à des souvenirs incohérents de sa vie. Pendant plus de trente minutes elle harangua ainsi son bourreau, puis tout d’un coup elle redevint calme, ses yeux se fermèrent et elle sembla s’endormir. Quelques instants plus tard, sa respiration retrouva une certaine régularité, elle rouvrit les yeux et souriant paisiblement, elle murmura:  » Il est presque le matin.  » Puis brusquement, alors que l’horloge sonnait minuit, Sarah Gladstone s’éteignit, exactement comme elle l’avait prédit.

Cette étrange histoire fut rapportée par le journal The Republican de Saint-Louis, et par de nombreux autres.

Source: The Encyclopaedia of Death and Life in the Spirit-World de John Francis.

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