Le Manoir de Summerwind

Le manoir de SummerwindSur les rives du lac de West Bay, dans le nord-est du Wisconsin, se dressent encore les ruines de ce qui était autrefois le manoir de Summerwind. S’il ne reste de la grande bâtisse que de vieilles pierres lissées par le temps,  son étrange histoire reste gravée dans toutes les mémoires.

Construit au début du 20ème siècle, le manoir de Summerwind faisait à l’origine office de camp de pêche. Robert Patterson Lamont s’en était porté acquéreur en 1916, puis il avait engagé des architectes de Chicago pour le transformer en manoir. Les travaux de rénovation avaient duré deux ans, et finalement, la quasi-totalité de la propriété avait été reconstruite.
Robert Lamont, qui était secrétaire du Commerce sous le président Herbert Hoover, se servit du manoir comme maison d’été pendant quinze ans. Durant cette période, ses employées de maison, qui soutenaient que le manoir était hanté, lui rapportèrent des manifestations étranges à plusieurs reprises mais M. Lamont refusa d’y croire, leur rétorquant que la maison était bien trop récente pour abriter des fantômes. Un soir du milieu des années 1930, alors qu’il prenait son dessert dans la cuisine en compagnie de son épouse, la porte du sous-sol s’ouvrit en grinçant et la silhouette fantomatique d’un homme apparut. Immédiatement, M. Lamont sortit le pistolet qu’il dissimulait dans un tiroir du buffet et tira plusieurs coups de feu en direction de l’intrus. Malheureusement, les balles traversèrent la fantomatique apparition et s’enfoncèrent dans le bois de la porte qui se referma en claquant violemment. Sortant précipitamment de la maison M. et Mme Lamont  abandonnèrent le manoir de Summerwind et plus jamais n’y revinrent.

Impact des balles tirées sur la porte de la cuisine

Impact des balles tirées sur la porte de la cuisine

Au cours des années 1940, probablement en 1948, après la disparition de Robert Lamont, la propriété fut vendue à M. Keefer, qui entretint la maison sans jamais l’occuper. A la mort de son mari, Mme Lilian Keefer divisa la terre et différents messieurs s’en portèrent acquéreurs. Malheureusement, plusieurs de ces acheteurs se désistèrent, déclarant à Mme Keefer que finalement, ils éprouvaient quelque malaise quand ils se trouvaient sur la propriété. De ce fait, le manoir resta inoccupé durant plusieurs dizaines d’années.

En 1969, ce fut un jour d’été que Ginger Hinshaw aperçut le manoir de Summerwind pour la première fois, et immédiatement, elle comprit que la maison l’attendait. La vieille bâtisse avait été laissée à l’abandon durant plusieurs dizaines d’années, elle était dans un état déplorable, mais la jeune femme s’en moquait, tout comme elle se moquait des rumeurs de hantise qui semblaient terrifier les habitants de la région: elle adorait ce manoir.
Ginger avait quatre enfants d’une précédente liaison, elle s’était remariée peu de temps auparavant et quelque part, cette maison symbolisait son nouveau départ dans la vie. Elle était particulièrement excitée à l’idée de montrer sa découverte à Arnold, son mari, qui était entrepreneur en construction, et quand elle lui fit visiter l’immense domaine, il en fut époustouflé. Ses enfants semblaient partager le même enthousiasme, à l’exception d’April, sa fille de neuf ans, qui resta un long moment à contempler la façade, songeuse. Pour une raison qu’elle n’aurait pu expliquer, la petite fille n’avait aucune envie d’y vivre.

Un mois plus tard, la famille Hinshaw s’installait à Summerwind. S’ils souhaitaient s’occuper des peintures et des tapisseries, Ginger et Arnold pensaient confier les travaux les plus importants, tels que la plomberie ou l’électricité, à différents entrepreneurs de la région, mais quand ils cherchèrent à louer leurs services, aucun d’eux n’accepta jamais de venir travailler au manoir. Dès que Ginger leur décrivait la maison au bord du lac, certains prétendaient être malades, d’autres disaient avoir des problèmes avec leur fournisseur et quelques rares avouaient franchement la raison de leur refus. La réputation de la maison était telle que même les livreurs refusaient d’y rentrer. En fait, ils ne s’aventuraient même pas dans l’allée. Ils déposaient les cartons dans le jardin et s’en allaient, jetant des regards méfiants à la vieille bâtisse. Comme ils ne trouvaient personne pour les aider, Ginger et Arnold durent se résoudre à effectuer les rénovations eux-mêmes et bientôt la maison se remplit d’odeur de peinture.

Les cartons vides encombraient toujours le plancher de bois lorsqu’un jour, alors qu’elle rangeait des affaires dans un placard à vêtements, Ginger découvrit les plans originaux du manoir, soigneusement enroulés autour d’un vieil objet qui ressemblait à un calumet de paix. Excitée par sa découverte,elle se mit à travailler avec plus d’ardeur encore, rêvant de redonner à la maison sa splendeur originelle. Son mari, qui était supposé l’aider, perdit rapidement tout intérêt pour le projet mais son abandon n’affecta en rien la détermination de Ginger. La jeune femme se sentait investie d’une mission, et cette mission confinait à l’obsession.

Peut-être était-ce l’atmosphère particulière du manoir qui lui inspirait ces sentiments mais depuis qu’ils habitaient Summerwind, Ginger n’avait que rarement  l’impression d’être seule. Souvent, quand elle marchait dans la maison, elle sentait une présence derrière elle et les lattes du plancher de bois grinçaient comme elles l’auraient fait sous le poids d’une personne. Parfois, il lui semblait que des objets changeaient de place, elle entendait des voix, ou elle voyait des ombres traverser furtivement le couloir, mais elle n’y prêtait guère attention, supposant que c’était là un effet de son imagination. Sa fille April percevait cette présence elle-aussi. Quand elle jouait dans la maison, que ce soit dans sa chambre, au salon ou dans toute autre pièce, la petite fille avait souvent l’impression d’être épiée et, même s’il n’en avait jamais parlé entre eux, en observant sa sœur Mary et ses frères jeter fréquemment des coups d’œil inquiets autour d’eux, elle devinait qu’ils ressentaient la même chose.

Le Manoir de Summerwind

Le Manoir de Summerwind

Un jour, alors qu’ils repeignaient le placard de l’entrée, Arnold dut bouger un meuble à chaussures pour accéder au mur du fond. Après l’avoir poussé, il découvrit que ce meuble dissimulait un gros trou, sombre et profond, creusé dans le mur. Éclairé par Ginger, qui était allée chercher une lampe de poche, Arnold se faufila tant bien que mal par l’ouverture. Quelques instants plus tard, quand il en ressortit, il expliqua à sa femme qu’il avait été bloqué par des tuyaux mais que tout au fond, il lui avait semblé apercevoir des ossements humains.
Quand les enfants rentrèrent de l’école, Arnold et Ginger leur racontèrent leur macabre découverte et la jeune Mary, excitée par l’histoire, proposa alors de se glisser au fond de la cavité afin de s’assurer de ce qui s’y trouvait. Une fois à l’intérieur, elle leur cria qu’elle voyait un crâne humain recouvert de cheveux noirs, un bras brun desséché et un morceau de jambe. Lorsque la fillette ressortit de la sordide cachette, sa sœur et ses frères, qui prenaient l’opération pour une sorte de jeu, demandèrent à aller voir eux-aussi. Ils grimpèrent dans le trou les uns après et les autres et, quand tout le monde fut passé, Ginger leur fit promettre  de ne jamais en parler à quiconque. Jugeant le crime trop ancien, elle avait décidé, en accord avec son mari, de ne pas prévenir la police.

Peu après cet incident, Arnold commença à devenir taciturne. Il se montrait irritable, se mettait en colère au moindre prétexte et plus inquiétant encore, il n’allait même plus travailler. La plupart du temps, il se reposait toute la journée et le soir venu, il s’asseyait devant son orgue, en jouant jusqu’au petit matin. Bien évidemment, il empêchait tout le monde de dormir, mais ce détail semblait le laisser complètement indifférent.
Pour une obscure raison, Arnold tenait à ce que la fenêtre de la chambre parentale soit close en permanence mais étrangement, cette dernière semblait ne pas vouloir le rester, ce qui l’exaspérait au plus haut point. Régulièrement, quand il la retrouvait ouverte, il en faisait le reproche à sa femme ce qui occasionnait de fastidieuses disputes. Un matin, Arnold ferma la fenêtre et commença à descendre les escaliers. Puis, se souvenant qu’il avait oublié sa veste dans le placard, il fit demi-tour mais retournant dans la chambre, il s’aperçut que la fenêtre qu’il venait de fermer était maintenant ouverte. Comme à son habitude, il accusa sa femme d’être passée derrière lui et Ginger, lasse de toutes ces querelles, décida de clouer la fenêtre. En agissant ainsi elle espérait avoir résolu le problème mais malheureusement, cette solution radicale n’arrangeant en rien les humeurs d’Arnold. Les jours qui suivirent, son mari refusa de lui adresser la parole, faisant semblant de ne pas l’entendre et ignorant ses questions. Son comportement était de plus en plus étrange. Il passait son temps à marcher dans la maison, surveillant attentivement les chambres, ou s’attardait sur le balcon et regardait au loin.

Un jour, alors que tout le monde était sorti, Ginger montait l’escalier vers le premier étage quand soudain elle entendit chuchoter dans son dos. Une voix d’homme, profonde et puissante, murmurait son prénom. Surprise, la jeune femme se retourna brusquement, mais il ne vit personne. Une fois dans le couloir, la même voix l’appela une fois encore et Ginger commença à paniquer. Ouvrant toutes les portes des chambres, elle vérifia dans chacune d’entre elles qu’aucun intrus ne s’y dissimulait, mais ce fut en vain. Elle arrivait au fond du couloir quand l’inconnu répéta son prénom à plusieurs reprises. Se tournant pour regarder derrière elle, Ginger sentit un vent glacé lui balayer les cheveux et elle aperçut une forme translucide flotter vers elle, qui disparut avant de l’atteindre.

Les manifestations étaient devenues tellement fréquentes que la jeune femme ne pouvait plus les ignorer. Les portes s’ouvraient et se fermaient toutes seules, l’eau chaude se coupait puis se remettait à couler, les ampoules s’éteignaient et se rallumaient avec une régularité déconcertante et souvent, à l’heure du diner, un fantôme qu’ils avaient surnommé Mathilda faisait son apparition.
Arnold avait tellement changé qu’il en était méconnaissable. Alors qu’il avait toujours été un mari et un beau-père aimant, il était devenu agressif et taciturne. Souvent il s’en prenait aux enfants, qui étaient terrifiés par cet homme qu’ils ne reconnaissaient plus, leur criant dessus pour des choses insignifiantes. Une nuit, le raton-laveur d’April et Mary parvint à s’enfuir et les deux fillettes le cherchèrent désespérément dans toute la maison. Quand il apprit la nouvelle, Arnold se mit dans une colère folle et pour les punir de l’avoir perdu, il décida de les envoyer le chercher dans les bois. En entendant ces mots, Ginger sortit sur le pallier et fit immédiatement rentrer ses filles à l’intérieur de la maison. Quand le raton-laveur réapparut, Arnold, frustré d’avoir vu son autorité bafouée, tua l’animal sans hésiter.

Malgré toutes les difficultés auxquelles elle devait faire face, Ginger faisait tout pour continuer à mener une vie normale et oublier, ne serait-ce qu’un instant, le drame qui se jouait derrière les murs de sa maison. Un jour, alors qu’elle recevait des amis, elle dut les abandonner quelques instants au salon pour aller préparer des sandwiches. Elle se trouvait devant son plan de travail quand une voix grave susurra son prénom. La jeune femme se retourna lentement, et soudain, un éclair bleuté illumina la pièce, faisant entendre le bruit d’un crépitement électrique. Au même moment, un hurlement aigu s’éleva du salon et Ginger se mit à courir. Assis sur le divan, ses amis regardaient, pétrifiés, la silhouette fantomatique qui semblait danser dans un coin de la pièce. Puis brusquement ils se levèrent, le visage livide, et ils sortirent précipitamment de la maison sans dire un mot. Ginger ne devait jamais les revoir.

Arnold semblait sombrer dans la folie. Il passait toujours ses nuits à jouer de l’orgue, mais ses mélodies étaient de plus en plus sinistres. Quand Ginger tentait de lui faire entendre raison, il lui répondait qu’il ne pouvait pas arrêter de jouer car les démons dans sa tête lui demandaient de continuer. Parfois, April et Mary sortaient dans le couloir et elles écoutaient, impuissantes, leurs parents se disputer. Pour elles, la maison avait faire perdre la raison à leur beau-père et maintenant, il les détestait.
Comme aucun revenu ne venaient plus approvisionner leur compte, Ginger et Andrew vivaient sur leurs réserves. Chaque mois, ils perdaient de l’argent et bientôt ils vinrent à en manquer. La situation était dramatique. Il n’y avait plus d’eau courante dans la maison, la pompe était brisée, et le gaz et électricité avaient été coupés. Le manoir de Summerwind était glacial et l’hiver qui approchait aggravait encore la situation. Les chambres étaient tellement froides que les enfants avaient descendu leurs matelas au salon, dormant tous ensemble près de la cheminée.

Arnold ne parlait plus à personne. La nuit, il rôdait en silence, une bougie à la main, jetant des regards inquiétants à Ginger et à ses enfants. La jeune femme, terrifiée, dormait près d’eux, un tournevis dissimulé sous son oreiller.

Une nuit où le vent soufflait particulièrement fort, Ginger sortit dans l’obscurité et alla frapper chez l’un de leurs voisins. Après lui avoir demandé la permission d’utiliser son téléphone, elle appela son père et le supplia de venir la chercher, elle et ses enfants. La jeune femme, qui avait tenté de se suicider peu de temps auparavant, n’en pouvait plus.

Raymond Bober

Raymond Bober

Au petit matin, quand Raymond Bober, le père de Ginger, se présenta aux portes du manoir, la jeune femme et ses enfants poussèrent un soupir de soulagement. De la fenêtre de la chambre parentale, Arnold les regardait partir, silencieux. Il ne quitterait le manoir que le lendemain, se faisant hospitaliser en hôpital psychiatrique pour dépression. Jamais plus Ginger n’entendit parler de lui.
Dans le camping-car qui les emmenait à Granton, où habitaient les parents de Ginger, la jeune femme raconta les phénomènes dont elle avait été témoin à son père mais, à son silence, elle comprit qu’il n’en croyait pas un mot. En fait, Raymond ne croyait pas aux fantômes. Bien sur, il avait entendu toutes sortes d’histoires, mais comme il n’avait jamais rien vu par lui-même, il restait sceptique.

Au printemps 1972, Ginger et ses enfants vivaient au Canada. La jeune femme, qui cherchait toujours à comprendre les manifestations étranges observées à Summerwind, passait l’essentiel de ses journées à s’informer sur les phénomènes surnaturels. Complètement obnubilée par le sujet elle lisait tout ce qu’elle trouvait. Pour ses proches, l’explication était beaucoup simple: Ginger avait traversé une période particulièrement stressante, et les hallucinations qu’elle avait eues en étaient la conséquence. Sure de ce qu’elle avait vu et entendu, Ginger ne les écoutait pas. La jeune femme avait déjà connu des moments difficiles à plusieurs reprises, et jamais elle n’avait pensé que sa maison était hantée.

Si Ginger ne voulait plus jamais revoir Summerwind, pour une étrange raison, son père ne parvenait pas à l’oublier. A ses yeux, le manoir ressemblait à un animal abandonné et il avait désespérément besoin que quelqu’un s’occupe de lui. Quand Raymond voyait la maison, qui était retournée entre les mains de Mme Keefer, il avait pratiquement l’impression qu’elle lui demandait de l’aide. Avec son fils Ray, qui revenait tout juste de la guerre du Vietnam, ils avaient demandé à visiter les lieux et la vieille dame avait accepté. Le jour venu, Mme Keefer les accompagna jusqu’au manoir puis elle tendit un trousseau de clefs à Raymond, sans même descendre de la voiture et quand ce dernier s’en étonna, elle lui répondit qu’elle la faisait visiter la maison mais que jamais elle n’y entrait.

Comme Ray venait de quitter l’armée, ils s’étaient dit, avec son père, qu’ils pourraient transformer le manoir en hôtel restaurant. Tout comme sa sœur et son père avant lui, quand Ray visita Summerwind pour la première fois, il en fut émerveillé. Il se sentait inexplicablement attiré par le vieux manoir délabré et quand il le regardait, il avait la certitude de pouvoir en faire quelque chose de vraiment beau.
En rentrant dans la maison, les deux hommes s’aperçurent que des vandales et des intempéries avaient détérioré l’intérieur, mais rien ne semblait pouvoir refroidir leur enthousiasme. Ils avaient tous deux de l’expérience dans la rénovation. Raymond était un excellent menuisier, Ray était plutôt doué pour le plâtre et les travaux du même genre aussi pensaient-ils pouvoir venir à bout des dégâts. Après avoir visité Summerwind, qui semblait quelque peu sinistre laissé ainsi à l’abandon, Raymond décida de s’en porter acquéreur.

Ginger s’était remariée avec George Oslen, elle était heureuse et le souvenir de son séjour cauchemardesque à Summerwind s’estompait un peu plus chaque jour mais quand elle apprit que son père avait racheté le manoir, la jeune femme en fut profondément bouleversée. Avait-il oublié les fantômes qui hantaient la vieille demeure? En entendant ces mots, Raymond se montra ironique. Il tenta de rassurer sa fille, lui expliquant que tout irait bien, mais la jeune femme ne voulut rien entendre. De toutes façons, il avait acheté le manoir, et il ne comptait pas revenir sur sa décision.

Désireux de commencer les travaux le plus rapidement possible, Ray prit contact avec divers entrepreneurs afin de louer leurs services. Au départ, ils semblaient toujours motivés mais dès qu’il leur expliquait qu’il s’agissait du vieux manoir près du lac, alors leur attitude changeait brusquement et ils lui répondaient que finalement, ils n’avaient pas le temps ou que les travaux n’étaient pas dans leurs cordes.
Après avoir essuyé plusieurs refus, au début du mois de septembre, Ray dut se résigner à effectuer toutes les rénovations lui-même. Pour son premier jour de travail, il voulait estimer les réparations nécessaires à la remise en état du puits d’eau potable et il devait également chercher un exterminateur qui pourrait le débarrasser de la formidable population de chauves-souris qui avaient élu domicile au manoir. Puis, s’il avait le temps, alors il s’occuperait du jardin.
Quand il se mit à pleuvoir, Ray courut au premier étage vérifier que toutes les fenêtres étaient bien fermées mais alors qu’il marchait dans le long corridor obscur du premier étage, une voix profonde murmura son nom. Il regarda autour de lui, intrigué, et la voix répéta son nom une nouvelle fois. Puis brusquement, un éclair aveuglant illumina la pénombre et des coups de feu retentirent au rez de chaussée. Pensant qu’un intrus s’était introduit dans la maison, il redescendit rapidement l’escalier et courut à la cuisine où flottait maintenant une odeur de poudre. Il fouilla la pièce, vérifia que toutes les portes étaient bien verrouillées, puis, regardant le jardin par la fenêtre, il s’aperçut que les seules traces de pas encore visibles sur la terre meuble étaient les siennes. Il était impossible que quelqu’un ait pu tirer des coups de feu et disparaitre aussi vite. Sur la porte vermoulue qui menait au sous-sol, Ray avisa alors deux traces qui ressemblaient à des trous de projectiles. Ils semblaient être là depuis des années. Alors qu’il les observait, sidéré, des murmures s’élevèrent dans son dos. Quand il se retourna, une forme blanchâtre s’élança vers lui et le jeune homme sortit en courant de la maison.

Ray avait été tellement effrayé par cette expérience qu’il ne pouvait se résoudre à en parler. En arrivant chez lui, il habitait chez ses parents depuis son retour du Vietnam, Ray dit à son père que les outils dont il pensait se servir étaient tombés en panne, ce qui l’avait obligé à s’arrêter. Puis, devant son regard soupçonneux, il ajouta qu’il n’avait pas envie de travailler. En fait, il voulait juste rester à la maison.
Raymond avait compris que quelque chose n’allait pas, et le fait que son fils ait refusé de lui en parler l’inquiétait terriblement. Pensant que son problème était lié au manoir, il alla voir Mme Keefer, dont le mari avait acheté Summerwind des années auparavant, et lui demanda si elle pouvait lui parler de la maison, ce à quoi elle consentit.
La vieille dame lui expliqua alors l’histoire de M. et Mme Lamont, qui avaient fuit la maison au début des années 30 et qui n’y étaient jamais revenus. Cette discussion troubla Raymond, qui commença à se poser des questions sur les rumeurs qui entouraient le manoir.

Ginger avait décidé de rendre visite à son père, espérant lui faire abandonner ses idées de rénovations, mais elle avait vite compris que c’était peine perdue. Raymond avait déjà fait dessiner les plans du futur Summerwind et à peine était-elle arrivée qu’il s’était empressé de les dérouler devant elle, décrivant son projet avec enthousiasme. Pendant que son fils s’occuperait de l’hôtellerie, lui et sa femme tiendraient le grand restaurant qu’il prévoyait d’ouvrir au rez de chaussée.
Mais auparavant, il devrait résoudre à un problème insolite. Les mesures des pièces semblaient changer d’un jour à l’autre, ce qui perturbait terriblement ses projets et l’obligeait à revoir sans cesse la disposition des meubles. Pour une raison inconnue, la salle à manger semblait particulièrement affectée, plus encore que les autres pièces. Un jour il calculait pouvoir recevoir plus de 140 convives, et le lendemain cette estimation diminuait de moitié. Pour prouver ses dires, Raymond avait tenté de prendre des photos de la même pièce à quelques secondes d’intervalle, et ces photos reflétaient l’étrange distorsion de l’espace qui semblait s’opérer. Quand Ginger regarda les différents clichés pris par son père, elle fut surprise d’y découvrir les lourds rideaux qu’elle avait enlevés plusieurs années auparavant suspendus aux fenêtres de la salle à manger. Étrangement, le manoir semblait se vouloir immuable, et si les rideaux ne se trouvaient plus dans la pièce, ils apparaissaient toujours sur les photos.

Le Manoir de Summerwind en 1974

Le Manoir de Summerwind en 1974

Un jour, Raymond proposa à George, le nouveau mari de Ginger, de visiter Summerwind. Mary, la femme de Raymond, n’aimait pas le manoir aussi refusa-t-elle de se joindre à eux. Elle disait que dès qu’elle rentrait dans la maison, elle avait l’impression d’être suivie, ce qui la mettait mal à l’aise. Le groupe venait de quitter le second étage quand George remarqua un placard au bout du couloir. Il l’ouvrit, commença à en sortir des tiroirs, mais dès qu’elle le vit faire, Ginger lui cria d’arrêter. Comme tout le monde semblait trouver sa réaction étrange, la jeune femme leur raconta comment, des années auparavant, ils avaient découvert des restes humains dans ce cagibi et immédiatement, les trois hommes voulurent voir le squelette. Ray fut le premier à rentrer dans le trou mais quand il en ressortit, quelques minutes plus tard, il leur apprit qu’il n’avait rien trouvé d’autre que de vieux tuyaux et des débris. Puis, l’un après l’autre, les trois hommes inspectèrent la cavité en vain. S’il y avait eu un corps à cet endroit, il avait disparu.

Depuis son arrivée, Ginger trouvait son frère particulièrement nerveux. Un jour, comme il se rongeait les ongles, elle lui dit qu’elle pouvait, s’il le souhaitait, l’aider à se détendre et Ray accepta de se prêter à une séance d’hypnose. La jeune femme s’assit près de lui, sur le divan, puis elle prit un crayon et l’approchant de son visage elle lui demanda de se concentrer sur l’objet. Ray commença alors à glisser dans un demi-sommeil et quelques instants plus tard, il dormait profondément.
Au début, Ginger parlait de tout et de rien et Ray lui répondait paisiblement mais lorsqu’elle aborda le sujet du manoir, aussitôt sa jambe se mit à trembler. La peur se lisait sur son visage. Puis brusquement, d’une voix qui n’était pas la sienne, il commença à répéter:  » Je suis fort, je suis fort!  » Ginger continuait à lui poser des questions, mais Ray ne semblait plus l’entendre. Soudain, son corps se mit à trembler violemment et d’une voix déformée il s’écria:  » Vous êtes faibles! Je suis fort! Mes enfants!  » Ginger commençait à paniquer, l’homme qui parlait ne ressemblait à rien à son frère et elle se demandait si elle n’avait pas, sans le vouloir, déclenché quelque chose qui échappait complétement à son contrôle. Avisant un crucifix posée sur une table, la jeune femme s’en saisit et le brandissant devant le visage de son frère, qui semblait être en transe, elle ordonna à l’esprit de quitter son corps:  » Que cette croix te libère de cet état de possession.  »  Comme il ne semblait pas réagir, la jeune femme commença à réciter une prière, débitant les paroles à toute vitesse, et soudain, Ray poussa un soupir et son corps parut se relâcher.

Quand il ouvrit les yeux, le jeune homme ne se souvenait de rien mais en voyant les visages angoissés de ses proches, il comprit que quelque chose n’allait pas. Plutôt que de lui rapporter ses paroles, comme ils avaient enregistré la séance, sa sœur lui proposa de l’écouter. Quand il entendit la voix sur la bande, Ray la trouva terrifiante. L’homme qui parlait était rempli de haine:  » Mes enfants sont faibles, je les méprise. J’ai sept enfants, ils sont tous faibles, mais moi, je suis fort.  »
Ray ne comprenait pas vraiment ce qui venait de se passer, mais pensant que cette manifestation avait un lien avec l’incident du manoir, il consentit à le révéler. Devant son père et sa sœur sidérés, il parla des voix, de l’apparition, de l’odeur de poudre et surtout, des trous de projectiles sur la porte. Après avoir entendu son histoire, Raymond semblait profondément troublé. Il resta quelques secondes silencieux, hésitant, puis il décida de raconter à ses enfants ce qu’il avait appris en rendant visite à Mme Keefer, leur décrivant l’apparition dans la cuisine et les coups de feu que M. Lamont avait tiré sur le fantôme.

Quelque chose essayait de communiquer avec eux, il n’en doutait plus. Raymond, qui avait besoin de réponses, demanda à sa fille de l’hypnotiser à son tour. Le père fut moins facile à hypnotiser que son fils mais, au bout d’un moment, il glissa lui-aussi dans un profond sommeil.
Raymond entendait la voix de sa fille et répondait à ses questions mais dans son esprit, il se trouvait au manoir de Summerwind. Il descendit l’escalier menant au sous-sol et là, sans hésiter, il fit bouger une pierre en bas du mur, révélant une cachette. De cette cachette, il en sortit une boite, l’ouvrit et Ginger s’empressa de lui donner un carnet et un stylo, lui demandant d’écrire ce qu’il voyait à l’intérieur de la boite. Les yeux toujours clos, Raymond prit alors le stylo et nota rapidement quelques mots. Il avait retrouvé un acte de concession remontant à 1767. Ginger lui demanda alors s’il pouvait lire le nom du propriétaire et Raymond écrivit soigneusement le nom qu’il voyait au bas du document: Jonathan Carver.

Estimant que les révélations qu’il venait de faire seraient suffisantes, la jeune femme l’informa qu’elle allait le ramener à la réalité et commença un compte à rebours. Puis elle claqua des doigts et il ouvrit les yeux. Raymond ne se souvenait de rien mais sa fille lui expliqua ce qu’il leur avait dit, lui montrant le carnet. Maintenant, ils avaient un nom. Un nom et une date, qui allaient peut-être les aider à résoudre le mystère du manoir de Summerwind.

Le Manoir de Summerwind dans les années 80

Le Manoir de Summerwind dans les années 80

Peu après, souhaitant effectuer des recherches sur Jonathan Carver, Raymond se rendit à la bibliothèque municipale. Il découvrit que l’homme était un explorateur bien connu de la fin du 18e siècle qui avait joué un rôle important dans les colonies. L’histoire racontait qu’après avoir réussi à négocier un traité de paix entre deux tribus ennemies, les chefs des clans respectifs lui avaient offert une immense terre en remerciement de ses services, la propriété sur laquelle avait été construit le manoir de Summerwind quelques années plus tard. Malheureusement, ses descendants ne possédaient aucun document attestant de cette concession, qui restait donc une légende.

Jonathan Carver

Jonathan Carver

Apparemment, Johathan Carver voulait que ce papier soit découvert et, d’après les révélations de Raymond, tout semblait indiquer qu’il se trouvait quelque part dans le manoir, probablement au sous-sol. Ginger se demandait si le fantôme ne lui en avait-il indiqué l’emplacement durant son séjour, mais si tel était le cas, elle n’avait pas su le comprendre.
Comme il n’existait qu’une seule façon de s’en assurer, Raymond et ses deux enfants décidèrent alors de se rendre à Summerwind et d’en fouiller la cave. Une fois au sous-sol, Raymond tenta de desceller quelques pierres à la base de l’escalier et soudain, derrière l’une d’entre elles, apparut la cachette. Ils étaient tous persuadés que la boite serait là, et pourtant, il n’y avait rien.

Raymond en fut cruellement désappointé. Après cette expérience, il fut témoin de nouveaux phénomènes qui le poussèrent à rentrer en communication avec l’esprit de Jonathan Carver, ce qu’il fit grâce à une planche Ouija. Au cours d’une séance, le revenant lui confirma que la boite se trouvait bien dissimulée à la base de la maison. Durant des jours et des jours Raymond et sa famille fouillèrent le manoir, du sous-sol au grenier, sans jamais rien trouver. Pour une curieuse raison, Raymond, qui prétendait être le compagnon terrestre du fantomatique Jonathan Carver, ne passa jamais une nuit à l’intérieur de la maison. Quand ils souhaitaient rester sur place, Raymond et son fils dormaient dans le camping-car qu’ils garaient dans le jardin. Puis un jour, las de s’acharner en vain, Raymond abandonna son rêve et le manoir revint, une fois de plus, à Mme Keefer. Au cours de cette période, de nombreux amateurs du paranormal étudièrent Summerwind, rapportant diverses manifestations.

Photo Lois Wright

Lois Wright, une voisine, aurait réussi à prendre une photo de l’apparition.

Lois Wright, qui posait fièrement pour le journal local, aurait réussi à prendre une photo de l’entité alors qu’elle se trouvait dans le corridor obscur du premier étage mais pour elle, ce qu’elle avait vu n’était pas le fantôme de Jonathan Carver. Des visiteurs signalèrent qu’une nuit, le manoir de Summerwind leur était apparu tel qu’il était autrefois mais le lendemain, quand ils y étaient retournés, ils avaient pu constater la véritable condition du manoir. En 1986, le manoir de Summerwind, qui se trouvait alors dans un état déplorable, fut racheté par trois investisseurs puis, en juin 1988, des éclairs le frappèrent à plusieurs reprises, provoquant un incendie qui détruisit une grande partie de la maison, ne laissant du vieux manoir que ses cheminées, ses fondations, ses marches de pierre et quelques fantômes fatigués. Par la suite, les ruines furent vendues à une famille canadienne originaire de Richmond Hill, en Ontario, qui rapporta de nombreuses apparitions inexpliquées.

En 1979, Raymond, sous le pseudonyme de Wolfgang von Bober, écrivit un livre relatant son expérience: The Carver Effect. Dans ce livre, il expliquait que Joanathan Corver hantait le manoir de Summerwind car il souhaitait empêcher tous travaux de rénovation, du moins jusqu’à ce que l’acte de concession soit retrouvé. Comme dans toutes les histoires ayant trait au surnaturel, certains mirent en doute son témoignage et pourtant, la vraie question était ailleurs: Raymond avait-il vraiment réussi à communiquer avec l’esprit de Jonathan Carver, comme il semblait le penser, ou l’entité qui lui parlait était-elle de toute autre nature, comme beaucoup le supposaient? A ce jour, personne ne peut le dire et les fantômes du manoir de Summerwind gardent toujours leurs secrets.

Les Vestiges du Manoir de Summerwind

Les Vestiges du Manoir de Summerwind

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