Le Manoir du Chat Sanglant

Fantôme Maléfique

M. Elliott O’Donnell se souvenait si bien de Mme Hartnoll que lorsqu’il pensait à elle, il avait l’impression de la voir. Elle avait été son enseignante à l’école de Clifton, à Bristol, en Angleterre, où pendant trois ans il avait étudié le latin et le grec. Mme Hartnoll, dont les enfants n’avaient jamais su le prénom, était payée une misère et pourtant la malheureuse travaillait monstrueusement dur, car faire rentrer le latin et le grec dans des têtes aussi dures que les leurs n’était pas une tâche facile.

Parfois, quand la tension excessive de ses nerfs l’épuisait, elle se laissait aller à discuter avec ses élèves, et même à sourire. Dans l’atmosphère feutrée de la salle de classe elle leur racontait des anecdotes de son enfance, et l’idée qu’elle ait pu être jeune un jour leur semblait si étonnante et si peu probable qu’elle les laissait sans voix. De toutes ses histoires, il en était une particulièrement marquante, qui avait tellement impressionné le jeune Elliott O’Donnell que des années plus tard, devenu un chasseur de fantômes et un auteur réputé, il la rapporta dans un de ses ouvrages.

 » Jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, j’ai habité avec mes parents le Manoir d’Oxenby, un vieux bâtiment qui datait, je crois, du règne d’Édouard VI, et qui avait initialement servi de résidence à des familles nobles. Recouvert de silex et bordé de pierres grises, il avait une apparence majestueuse mais très sombre et de loin, il ressemblait à un immense sarcophage grotesquement décoré. En son centre, sur son fronton menaçant, se dessinait la silhouette d’un chat, qui était constitué de bardeaux noirs et de bardeaux blancs pour les yeux. L’effet était curieusement réaliste, surtout les nuits de lune, et rien de plus crédible et de plus sinistre n’aurait pu être conçu.

La façade de la maison était un peu crénelée. Deux tours, dont une moitié était incluse dans le bâtiment, étaient placées à une distance appropriée l’une de l’autre et partant de la base de l’édifice, elles montaient jusqu’à son sommet. Tous les étages, il y en avait quatre ou cinq, étaient percés de petites fenêtres à meneaux en pierre, et de plus grandes venaient s’intercaler entre chacune d’entre elles, qui éclairaient le grand hall, la galerie et les niveaux supérieurs. Ces fenêtres étaient entièrement composées de vitraux gravés de créatures et de symboles fantastiques, de diablotins, de satyres, de dragons, de sorcières, d’arbres aux formes bizarres, de mains, d’yeux, de cercles, de triangles et de chats. L’artiste, quel qu’il ait été, semblait posséder une connaissance mystique des chats, car il avait non seulement peint leurs corps, mais également leurs âmes.

Les jours de tempêtes, le manoir devenait plus impressionnant encore et quand je m’aventurais à grimper les marches des escaliers en colimaçon de l’une des deux tours, j’avais l’impression d’être emportée vers les nuages par un tourbillon. Dans les étages supérieurs, même les cris les plus sauvages du vent se noyaient dans la clameur des vantaux malmenés et parfois, quand une rafale prenait le bâtiment de face, elle secouait si violemment ses fondations que mon cœur s’arrêtait de battre un instant.

A mi-chemin entre les tours se trouvait un imposant porche gothique, qui était surmonté d’un parapet crénelé, comme un pignon, et dont le sommet était orné de deux dauphins, rampants et antagonistes, lesquels semblaient se tordre, surtout la nuit, dans les affres d’une agonie convulsive. Les portes de ce porche restaient toujours ouvertes, sauf en cas de mauvais temps, et celles de la maison toujours fermées et barrées. Elles menaient à une large et haute salle voutée dont les murs étaient recouverts de tapisseries fanées qui se soulevaient, retombaient et bruissaient de la plus mystérieuse des manières à chaque fois qu’il y avait un soupçon, et parfois même l’esquisse d’un soupçon, de brise. Sur la tapisserie, et contrastant grandement avec elle, se trouvaient accrochés les portraits ordinaires et tout à fait modernes des membres de ma famille. Les poutres apparentes, les encorbellements et les panneaux étaient en chêne le plus noir et tous les accessoires et le mobilier étaient sombres. L’atmosphère de la maison était semblable à celle d’une chapelle souterraine et cette impression était encore accentuée par les fenêtres, trop hautes et trop étroites pour laisser passer beaucoup de lumière.

Depuis le hall s’ouvraient de nombreuses portes et passages, qui menaient aux escaliers, aux salles de réception, aux quartiers des domestiques etc…, trop pour que ma mémoire puisse se souvenir de tous. L’ensemble de la maison était trop grande pour nous, et seule l’aile droite, la plus récente des deux, était occupée. L’autre restait généralement fermée. Je dis généralement car parfois mon père ou ma mère, les serviteurs ne s’y aventuraient jamais, oubliaient de verrouiller les portes, et attrapant les poignées de mes doigts audacieux, je m’y glissais subrepticement.

Partout dans cette aile abandonnée, même en plein jour, même le plus ensoleillé des matins, des ombres noires se glissaient dans les coins et les recoins des pièces silencieuses, dans les armoires profondes, les passages et les escaliers en colimaçon. Il y avait un couloir bien précis, long, bas et voûté, où elles aimaient à se retrouver. Je peux les voir maintenant comme je les voyais alors, groupées autour des portes, voltigeant ça et là sur les planches sombres, et se rassemblant en groupe menaçant au pied de l’escalier qui menait à la cave. Un tel silence régnait dans ce passage qu’il semblait destiné à m’intimider. Quand je me déplaçais, que je toussais ou que je respirais un peu trop fort, alors de échos rauques rebondissaient sur les murs pendant de longues secondes.

Un jour, je marchais sur la pointe des pieds le long du couloir, m’attendant à tout moment à ce qu’une porte s’ouvre à la volée ou que quelque chose d’horrible et de sombre bondisse sur moi, quand j’ai été arrêtée par un fort tintement, un peu comme si un seau avait frappé le sol de pierre. J’ai ensuite entendu le bruit de pas précipités dans l’escalier de la cave, et fascinée au delà des mots, je suis restée au milieu du passage et j’ai attendu. Les pas se sont rapprochés, encore et encore, puis une forme est apparue, sombre et terrible, et avec elle le bruit métallique du seau.

J’aurais voulu crier ou m’enfuir, mais je m’en suis trouvée incapable et brusquement, la chose s’est précipitée vers moi. J’ai senti un froid glacial et, alors qu’elle n’était plus qu’à quelques centimètres de moi, mon horreur est devenue si grande que je me suis évanouie. En reprenant conscience, il m’a fallu plusieurs minutes pour trouver le courage d’ouvrir les yeux et quand je l’ai fait, la chose avait disparu et le couloir était désert.

Peu de temps après, je suis retournée dans l’aile inutilisée et j’ai durement payé ma visite coupable. J’étais sur le point de monter l’un des escaliers menant du même couloir au premier étage quand j’ai entendu les bruits d’une violente bagarre au-dessus de ma tête et quelque chose a commencé à dévaler les marches, me faisant instinctivement lever les yeux. Un visage blanc me fusillait du regard depuis la balustrade, et s’il semblait vaguement humain, avec son front bas et fuyant et sa longue tête étroite, il était très mal proportionné. Le sommet de son crâne, qui était recouvert de cheveux rouges et emmêlés, faisait une sorte de pique, ses oreilles pointues étaient implantées anormalement bas et en arrière, sa bouche dessinait un trait cruel et ses lèvres minces révélaient des dents jaunes et inégales. Ses yeux obliques, d’un bleu pâle, reflétaient une telle expression maligne que le sang a semblé se coaguler dans mes veines quand j’ai croisé son regard.

Je ne voyais distinctement son corps, qui était brumeux, mais j’ai eu l’impression qu’il était habillé d’une sorte de vêtement moulant tout à fait fantastique. Comme le palier du premier étage se trouvait dans la pénombre et que tous ces détails m’étaient clairement visibles, j’en ai conclu qu’il émanait de lui une certaine lumière, bien que je n’ai pas remarqué cette lueur blafarde dont parlent les spirites, laquelle, ai-je appris par la suite, serait presque indissociable des phénomènes de ce genre. Pendant quelques secondes je suis restée stupéfaite, trop accablée de terreur pour penser à m’enfuir, puis brusquement j’ai repris mes esprits et me retournant rapidement, j’ai couru vers la porte.

Ces expériences auraient du induire en moi une certaine prudence, mais elles ne m’ont servi de leçon en rien et quelques jours plus tard, ma curiosité m’a poussée à revisiter les mêmes quartiers. Dans une anticipation maladive de ce que mes yeux allaient voir, j’ai volé en bas de l’escalier et j’ai prudemment regardé vers le haut. A mon grand soulagement je n’ai rien remarqué d’inhabituel, si ce n’est la lumière du soleil qui avait forcé son chemin à travers la fente de l’une des fenêtres, et après l’avoir observée assez longtemps pour m’assurer qu’elle n’était rien de plus, j’ai continué mon chemin le long du passage voûté. Je passais devant une porte quand elle s’est ouverte et brusquement terrifiée, je me suis figée. Alors lentement, centimètre après centimètre, l’écart s’est élargi et au moment où je sentais que j’allais devenir folle ou mourir, un gros chat noir est apparu. Boitant péniblement, il est venu vers moi dans un curieux glissement et j’ai frissonné d’horreur en voyant qu’il avait été cruellement maltraité. Ses oreilles étaient lacérées, l’un de ses yeux semblait avoir été crevé et l’un de ses membres postérieurs avait été arraché ou sectionné. Comme je reculais devant lui, il a fait un pitoyable effort pour s’approcher de moi et se frotter contre mes jambes comme le font habituellement les chats, mais ce faisant il est tombé, et poussant un ronronnement grotesque qui s’est terminé en gargouillis il a disparu, semblant couler à travers les solides planches de chêne.

Un peu plus tard dans la soirée, le plus jeune de mes frères a eu un accident dans la grange derrière la maison, et il en est mort. Sur le moment, je n’ai pas associé sa disparition au chat mais j’aimais beaucoup les animaux, la vision de l’animal blessé m’avait choquée et je n’ai plus osé m’aventurer dans l’aile hantée pendant près de deux ans.

La fois suivante, j’y suis allée un matin du mois de juin, entre cinq et six heures, alors que personne de ma famille, à l’exception de mon père qui était déjà dans les champs et surveillait ses hommes, n’était encore levé. J’ai suivi le passage redouté et l’escalier, et je venais de rentrer dans une pièce que je considérais comme immunisée aux influences fantomatiques quand un vent glacial m’a brusquement frôlée, puis la porte a claqué violemment derrière moi et un objet lourd m’a frappé dans le creux des reins avec une grande force. J’ai poussé un cri de douleur et me retournant vivement j’ai vu, gisant sur le sol, le grand chat noir. Il était là, étendu dans les dernières convulsions de la mort, atrocement mutilé et sanguinolent comme il l’était déjà à notre précédente rencontre. Je ne sais pas comment je suis sortie de la pièce, je ne m’en souviens pas. J’ai trop horrifiée pour savoir vraiment ce que je faisais mais je me rappelle parfaitement de ce rire léger et joyeux qui a retenti quand j’ai tiré la porte, et de cette chose qui est passée près de moi avant de disparaitre dans le passage. Ce jour-là, à midi, ma mère a été victime d’une crise cardiaque et à minuit elle était morte.

Je n’y suis plus retournée pendant quatre ans, jusqu’à ce que mon père m’envoie là-bas pour effectuer une certaine tâche. Quand j’ai tourné la clef de la porte menant à l’aile abandonnée, je me suis retrouvée dans le même passage hanté et il était exactement comme dans mes souvenirs. Obscur, calme, rempli de toiles d’araignée et d’une tristesse infinie. J’ai fait ce que mon père m’avait demandé le plus rapidement possible, et je traversais une pièce, me dirigeant vers la sortie, quand soudain une ombre est tombée en travers du seuil de la porte. Alors j’ai vu le chat.

Ce soir-là, mon père s’est effondré dans les champs alors qu’il se dépêchait de rentrer à la maison. Il souffrait du cœur depuis longtemps. Après sa mort nous, c’est-à-dire mon frère, mes sœurs et moi, avons été obligés de quitter la maison et d’aller dans le monde pour gagner notre vie. Nous ne sommes jamais retournés à Oxenby et j’ignore si l’un des locataires suivants a expérimenté des manifestations similaires.  »

Elliott O'Donnell

Elliott O’Donnell

Vers la fin du XIXe siècle, Eliott O’Donnell, qui était alors un jeune homme, passa quelques semaines près d’Oxenby et lors d’une garden-party il fit la connaissance de M. et Mme Wheeler, qui occupaient alors le Manoir d’Oxenby. Au détour de la conversation, il leur demanda innocemment s’ils croyaient aux fantômes, et comme ils le regardaient, surpris, il rajouta qu’il avait entendu dire que leur maison était hantée.  » Eh bien, lui répondit Mme Wheeler, nous ne croyions pas aux fantômes jusqu’à ce que nous arrivions à Oxenby, mais nous avons vu et entendu de si étranges choses depuis que nous sommes au manoir que nous sommes prêts à tout croire.  »

M. et Mme Wheeler lui expliquèrent  comment, leurs domestiques et eux-mêmes, avaient vu dans une aile de la maison le fantôme d’un vieillard hideux habillé de vêtements ajustés de l’époque médiévale, et un chat noir mutilé, une grande créature qui semblait parfois tomber du plafond et d’autres être jetée sur eux. Ils lui affirmèrent que dans l’un des couloirs toutes sortes de bruits bizarres et indescriptiblement obscènes pouvaient être entendus, des pleurs, des gémissements, des cris stridents, le tintement de seaux, le crissement de chaînes et même des pas qui montaient précipitamment l’escalier de la cave avant de s’éloigner rapidement, comme si quelqu’un essayait désespérément de fuir.

Au fil du temps, les perturbations avaient augmenté et elles étaient devenues si fréquentes et si pénibles que l’aile avait dû être libérée et finalement fermée. M. et Mme Wheeler, qui refusaient de laisser la situation en l’état, avaient alors décidé de creuser en différentes parties du bâtiment, et les résultats de leurs recherches avaient été des plus sombres. Dans la cave, à une profondeur de deux mètres cinquante ou trois mètres, ils avaient trouvé les squelettes de trois hommes et deux femmes, et dans la boiserie du couloir, les os d’un garçon. Tous les ossements avaient été enlevés, et une sépulture décente leur avait été donnée au cimetière.

L’explication de toute l’histoire se trouvait probablement dans une vieille légende locale qui s’était transmise de bouche à oreille pendant des siècles. Elle racontait que le manoir appartenait initialement à un chevalier qui, avec sa femme, avait été tué à la chasse. Il avait un enfant, un garçon d’une dizaine d’années, qui était alors devenu le pupille d’un homme nommé par la Couronne. Malheureusement, l’homme était un monstre. Après avoir maltraité le garçon de toutes les manières imaginables, il l’avait discrètement assassiné et il avait dissimulé son corps, tentant de faire passer l’un de ses propres bâtards pour le fils du chevalier. Au début personne ne s’était aperçu de rien, mais le subterfuge avait fini par être découvert et le tuteur et sa progéniture avaient tous les deux été traduits en justice et pendus. Pendant que l’homme occupait la maison, de nombreuses personnes étaient venues visiter l’enfant, mais jamais il ne les avait laissées repartir et la réputation de l’endroit était des plus sinistres.

Parmi toutes les atrocités commises par l’homme et son fils, il en était qui étaient restées dans les mémoires, la mutilation et l’ébouillantage d’un chat, l’animal de compagnie du jeune héritier, qui avait été contraint d’assister à ces abominations. Des années plus tard, le propriétaire du manoir avait fait ériger un monument dans le cimetière à la mémoire du garçon, dont le corps n’avait toujours pas été retrouvé, et il avait demandé à ce que le chat soit représenté sur le devant de la maison.

Constatant l’intérêt non dissimulé de M. O’Donnell pour leur histoire, M. et Mme Wheeler l’invitèrent à visiter le Manoir d’Oxenby, qui était maintenant des plus calmes et dont l’aile gauche avait été rouverte, et comme il traversait les grandes pièces silencieuses l’écrivain se demanda, sans pouvoir répondre à sa propre question, si les nouvelles des événements remarquables qui s’étaient produits après son départ étaient un jour parvenues à Mme Hartnoll.

Source: Dangerous Ghost d’Elliott O’Donnell.

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