La Hantise du Manoir Ballechin, une Histoire Vraie

Le manoir BallechinLe manoir Ballechin, dont il ne reste plus grand chose aujourd’hui, était autrefois connu comme la maison la plus hantée d’Écosse. Sa réputation était telle que vers la fin du 19e siècle elle attira les plus fameux chercheurs paranormaux de l’époque, qui étudièrent pendant plusieurs semaines ses manifestations. Voici son histoire.

En 1806, à Strathtay, un petit village écossais, les Stuart, qui étaient les descendants de Robert II d’Écosse, firent construire une magnifique demeure sur une propriété qui appartenait à leur famille depuis le 15e siècle et leur fils Robert vit le jour la même année, au sein du manoir. En 1825, Robert Stuart, alors agé de 19 ans, partit pour les Indes où il servit dans l’armée jusqu’en 1850, date où il revint en Écosse avec le grade de Major. En son absence, le manoir Ballechin, dont il avait hérité de son père en 1834, avait été loué aussi dut-il attendre la fin du bail pour en prendre possession. Le Major s’installa pendant quelques temps dans une petite maison située au fond du jardin et quand ses locataires quittèrent les lieux, alors il aménagea au manoir.

Le Manoir Ballechin

Le Manoir Ballechin

Robert Stuart, qui était décrit comme un petit homme barbu à cheveux blancs, devint rapidement réputé pour ses excentricités. Marié à une certaine Isabella H., il habitait le manoir avec sa femme et ses nombreux chiens, vers la fin de sa vie il en possédait quatorze, et la population locale affirmait qu’il préférait leur compagnie à celle des hommes, surtout si ces hommes étaient étrangers au pays.
M. et Mme Stuart avait une gouvernante, une jeune femme appelée Sarah N., qui mourut en trois jours d’une mystérieuse maladie, le 14 juillet 1873, à l’âge de 27 ans. Ils devaient probablement l’estimer car durant cette période, Mme Stuart resta à son chevet et la veilla en permanence.
S’il était de religion protestante, le Major avait rapporté de ses voyages en Inde de curieuses certitudes. Il croyait en la réincarnation et en la transmigration de l’âme, et il affirmait qu’après sa mort, son esprit reviendrait occuper le corps de son chien préféré, un épagneul noir. Il pensait que s’il était possible à un esprit désincarné d’occuper et d’animer le corps d’un être humain, il devait, à fortiori, être encore plus facile pour lui de faire la même chose dans le corps d’une bête, où la résistance serait sans doute moindre. L’un de ses amis rapportait qu’à une occasion, le Major avait déclaré à son jardinier qu’il ferait mieux de prendre soin de son jardin car, quand il mourait, son âme se retrouverait dans une taupe qui serait condamnée à hanter ce même jardin. Loin d’amuser le jardinier, cette déclaration avait fait scandale.
Quand il mourut, en 1876, Robert Stuart fut enterré auprès de Sarah N. et, disait-on, d’un vieux serviteur Indien, dans le cimetière de la paroisse. Bizarrement, aucune pierre tombale, aucun monument ne marquait leurs sépultures, qu’entourait seulement un mur de grosses pierres. L’on ignore ce qu’il advint de sa femme et seule la date de sa mort, 1884, semble être connue. Après la mort du Major, John Stuart, l’un des neveux, hérita du manoir Ballechin. Robert Stuart réussit-il à revenir habiter son épagneul? Nul ne put le dire car, pour une obscure raison, peut-être détestait-il son oncle ou craignait-il son retour, dès son arrivée à Ballechin, John Stuart ordonna que tous les chiens de la propriété soient abattus.

Peu de temps après leur installation, de surprenants phénomènes commencèrent à perturber les nouveaux occupants du manoir. Si la femme de ménage fut apparemment la première à en être victime, la femme de John Stuart fut la suivante. Un jour, alors qu’elle se livrait à quelque tâche administrative dans ce qui était autrefois le bureau du Major, une forte et inhabituelle odeur de chiens envahit la pièce. Elle venait d’ouvrir la fenêtre, espérant que l’air frais chasserait cette odeur, quand soudain elle sentit un frottement sur sa jambe, comme si un chien invisible la frôlait. Puis, quelques jours plus tard, des détonations, des éclats de voix, des bruits de pas et des coups résonnèrent dans l’ancienne chambre du Major sans aucune explication possible. La rumeur de ces manifestations se répandit rapidement dans la région et bientôt le manoir fut réputé hanté. L’explication la plus courante quand aux manifestations surnaturelles était que l’esprit de Robert Stuart, frustré de se retrouver sans corps à occuper, était retourné à Ballechin pour hanter les lieux.

L'intérieur du Manoir Ballechin

L’intérieur du Manoir Ballech

A la fin des années 1870, la gouvernante des Stuart, effrayée par les bruits étranges qu’elle entendait et par les histoires d’apparitions fantomatiques qui lui étaient rapportées, décida de quitter les lieux. Isabelle, la sœur préférée de feu le Major Stuart et mère de John, avait pris le voile à l’âge de trente-cinq ans et elle était devenue Sœur Helen Frances. Elle s’éteignit dans un couvent le 23 février 1880.
Les enfants de John avaient tellement peur des phénomènes paranormaux qui secouaient la maison qu’en 1883, une nouvelle aile, loin de l’ancienne chambre du Major, dut être construite pour eux.
En 1892, le Père Hayden reçut l’autorisation d’organiser une retraite d’été pour des religieuses dans la petite maison au fond du jardin, celle qui avait été occupée par le Major à son retour des Indes. Durant ce séjour, le Père Hayden, qui était logé au manoir, rapporta à plusieurs reprises avoir été tourmenté par des bruits étranges, des éclats de voix, des coups et des portes qui claquent. Des années plus tard, à l’occasion d’une enquête sur le manoir Ballechin, il rapporta son expérience en ces termes:
 » Je suis allé à Ballechin le jeudi 14 juillet 1892 et je l’ai laissé le samedi 23 juillet. J’ai donc dormi à Ballechin durant neuf nuits, ou plutôt une nuit, parce que j’ai été troublé par d’étranges et d’extraordinaires bruits tous les soirs, sauf le dernier, que j’ai passé dans le dressing-room de M. Stuart.
Au début, j’occupais la pièce complètement à droite en rentrant, puis mes affaires ont été retirées dans une autre pièce (Il me semble, mais cela fait longtemps, que cette chambre donnait sur l’escalier principal ou était un peu à gauche de celui-ci). Dans ces deux pièces, j’ai entendu les bruits inexplicables et tous les soirs, mais sur deux ou trois nuits, en plus de ceux-ci, un autre bruit m’a effrayé. Le bruit de quelqu’un ou quelque chose se jetant contre la porte d’entrée. Il me semblait, à l’époque, qu’un veau ou un gros chien aurait pu faire un tel bruit. Pourquoi ces animaux particuliers me sont-ils venus en tête, je ne pourrais le dire. Mais, pour tenter de décrire ces phénomènes indescriptibles, je remarque maintenant que j’ai toujours dit que c’était un veau ou un gros chien qui se jetait contre la porte. Pourquoi n’ai-je pas entendu les bruits la neuvième nuit? N’y en avait-il pas où j’étais? Ce sont des questions dont les réponses ne sont pas évidentes. Car il y avait peut-être des bruits, mais j’ai dormi trop profondément pour les entendre. Une des choses les plus bizarres dans mon cas, dans le cadre de la maison, c’est qu’il m’a semblé en quelque sorte que Quelqu’un était soulagé de mon départ. Rien ne pourrait me décider à passer une autre nuit là, en tout cas seul, et, à d’autres égards, je ne pense pas que je suis un lâche.  »
Quand il parla de ces phénomènes au maitre de maison, celui-ci lui répondit que c’était peut-être feu son oncle qui tentait d’attirer son attention afin que des prières pour le repos de son âme lui soient offertes.

En un matin du mois de janvier 1895, John Stuart discutait affaires avec son agent dans l’ancien bureau de son oncle, quand soudain des coups d’une violence extrême retentirent dans la pièce, les empêchant de poursuivre leur conversation. L’après-midi du même jour, John, qui se trouvait à Londres, fut renversé par un taxi alors qu’il traversait la rue. Outre les membres de la famille, plusieurs personnes furent témoins du phénomène et la rumeur se répandit que des esprits étaient venus et avaient frappé pour prévenir John de sa mort prochaine mais qu’une cruelle superstition l’avait empêché de les contacter. A la suite de ce décès, son fils, le Capitaine Stuart, hérita du manoir Ballechin et il n’eut aucun scrupule à le mettre sur le marché public sans mentionner la hantise alléguée.

En août 1896, M. Howard, sa femme et leurs quatre enfants, trois garçons et une fille, emménagèrent à Ballechin, payant d’une seule traite pour les trois mois à venir. Outre la famille Howard, séjournaient au manoir un majordome, M. Harold Sanders, trois femmes de chambre et de nombreux invités.
Durant leur séjour, toutes les nuits, sans exception, des bruits fantomatiques, des pas lourds, le froufrou d’une robe de dame, des gémissements, des cliquetis, des bruissements d’ailes, presque toujours accompagnés de coups sourds, résonnèrent dans le manoir. Certaines nuits seule une partie de la maison semblait affectée, alors que d’autres toute la maison était perturbée de la même manière.
Juste avant les manifestations, avant même d’entendre le moindre bruit, un froid glacial s’abattait les témoins qui avaient alors le sentiment que quelqu’un d’autre était présent avec eux dans la pièce, peut-être même sur le point de leur parler. Fréquemment, les draps étaient arrachés des lits, parfois plusieurs fois au cours de la même nuit, et des entités spectrales, une dame grise vêtue d’une robe de soie et un bossu au teint mat, s’amusaient à parcourir le manoir, traversant les portes à leur guise. Une nuit, excédés, cinq invités tinrent réunion en haut de l’escalier, tous habillés de leurs costumes de nuit, certains avec des bâtons, d’autres avec des tisonniers ou des révolvers, jurant et criant vengeance contre ceux qui perturbaient leur sommeil. Les femmes de chambre étaient si effrayées que rien ne semblait parvenir à les réconforter. Chaque matin on les voyait descendre, le visage livide, ne souhaitant plus qu’une chose: partir.

A son arrivée, Harold Sanders, le majordome, ne croyait pas aux fantômes et il tenta de rassurer tout le monde, expliquant les manifestations par des causes logiques, comme des bruits de tuyauteries ou des branches frappant sur les vitres, mais durant la deuxième semaine de septembre, il connut une nuit si épouvantable qu’il révisa son jugement.
Cette nuit là, alors qu’il veillait dans l’une des chambres en compagnie d’un invité et du maitre de maison, le majordome entendit les manifestations des présumés fantômes résonner dans le silence. Mais cette fois, comme le bruit semblait s’éterniser, les trois hommes entreprirent de fouiller la maison. Après de longues recherches, ils découvrirent que ces manifestations provenaient d’une pièce inoccupée, ce qui ne les avança guère.
Deux heures plus tard, quand le vacarme cessa enfin, les trois hommes décidèrent d’aller dormir mais à peine étaient-ils rentrés dans leurs chambres que les coups recommencèrent, de la même manière mais beaucoup plus fort qu’avant. Puis s’élevèrent deux terribles gémissements et un bruit sourd, comme si quelqu’un avait été poignardé et était tombé sur le sol. Après une courte inspection, le majordome retourna dans sa chambre. Il venait de rentrer dans son lit quand un froid intense s’abattit dans la pièce. Soudain, ses draps se soulevèrent et retombèrent, d’abord au pied de son pied, ensuite sur sa tête. Le majordome chercha alors à tâtons autour de lui mais il ne trouva rien. A ce moment-là, il sentit clairement une respiration sur son visage. Alors qu’il tendait le bras vers la chaise où étaient posées ses affaires, sa main se trouva brusquement retenue par une puissance invisible. Le majordome fit rapidement le signe de croix, sans vraiment savoir si son geste aurait quelque influence, et la chose sembla brusquement se retirer pour revenir aussitôt. Son lit se retrouva alors soulevé par le bas et porté vers la fenêtre sur environ un mètre, avant d’être repoussé à son ancienne place. Terrifié, le majordome fit à nouveau quelques signes de croix et, coïncidence ou pas, la chose disparut. Tous ces événements n’avaient pris que deux ou trois minutes, mais il lui semblait qu’il s’était écoulé des heures. Quand l’horloge sonna quatre heures, épuisé de sa longue nuit, le malheureux croisa ses bras sous ses draps et s’endormit.

Une nuit, la jeune fille de la famille, qui occupait alors l’ancienne chambre du Major, fut brusquement réveillée par des bruits de pas claudicants qui tournaient autour de son lit. Terrifiée, la jeune fille se leva et courut chercher son frère qui dormait sur le canapé. Quand le mystérieux boitement recommença, elle lui demanda s’il avait entendu quelque chose et il lui répondit qu’en effet, un invalide semblait faire les cent pas autour de son lit. Pour mieux comprendre cette histoire, il convient peut-être de souligner que le Major Stuart était revenu des Indes avec une blessure permanente à la jambe. Dans sa propre chambre, le jeune homme aperçut deux fois le fantôme, une fois sous la forme d’un brouillard indéterminé, une fois dans la forme d’un homme qui traversa la porte et disparut dans le mur.

Alors que la famille Howard occupait le manoir, Mme G. fit partie de leurs invités. D’après elle, les perturbations avaient toujours lieu entre minuit et 4h30. Elle racontait que durant son séjour, la chambre hantée avait été habitée par plusieurs personnes différentes, qui avaient été si effrayées et perturbées par les coups violents, les cris et les gémissements que toutes avaient catégoriquement refusé d’y dormir par la suite. Leur aumônier, qui y avait été installé, avait été grandement inquiété, tout comme l’infirmière espagnole et le colonel A. qui lui avaient succédé. Tous avaient eu l’impression que leurs couvertures leur étaient arrachées et ils avaient du s’y accrocher fermement pour les garder sur eux. Même les chiens refusaient de rentrer dans cette chambre et si on les y forçait, alors ils s’accroupissaient, et montraient tous les signes d’une peur intense.
Elle-même, qui occupait pourtant une autre chambre, avait été réveillée, à une heure du matin, par des coups d’une telle violence que sa porte en tremblait. Elle avait ensuite entendu de longs gémissements qui l’avaient tellement troublée qu’elle n’avait pu se rendormir de la nuit. Quand à son mari, M. G., il expliquait qu’une nuit, il avait entendu des pas se rapprocher dans le couloir, puis un corps lourd s’était jeté sur la porte et des cris avaient semblé s’éloigner, comme si la chose était ensuite passée à travers les murs.
Quand M. et Mme Howard contactèrent Mme Stuart pour lui faire part des pénibles phénomènes dont ils étaient victimes, celle-ci leur répondit qu’en effet, la maison était hantée. Elle y avait vécu pendant vingt ans et, à certaines périodes, il y avait eu des manifestations de plus ou longues durées mais elle n’avait pas jugé nécessaire de le leur signaler car elle espérait qu’ils seraient épargnés.

Un mois après leur installation, malgré les loyers versés à l’avance, M. Howard et sa famille se voyaient dans l’obligation de quitter les lieux, ne pouvait supporter plus longtemps les apparitions et les voix spectrales qui les tourmentaient. Quand l’affaire s’ébruita, certaines personnes accusèrent les plus jeunes garçons de la famille d’avoir fait des blagues aux invités, et M. Howard dut intervenir dans le Times pour défendre leur réputation. Dans une longue lettre, il expliqua qu’il avait eu le plus grand mal à garder son personnel et que ses enfants et sa femme avaient insisté pour partir. M. Howard signalait qu’il ne croyait pas aux fantômes et il soulignait que durant son séjour, il n’avait cessé d’enquêter sur les bruits, comme pouvaient en témoigner ses invités.

Les nombreuses rumeurs de hantise qui couraient sur le manoir Ballechin intriguaient fortement Lord Bute, vice-président de la SPR, la Society for Psychical Research (Société pour la Recherche Psychique), aussi avait-il décidé de financer une enquête pour tirer toute l’histoire au clair. Le jeune homme proposa tout d’abord au Colonel Taylor, l’un des sept membres fondateurs de la London Spiritualist Alliance (L’alliance Spiritualiste de Londres), un cercle qui exerçait ses talents pour la SPR, de prendre la direction des opérations à Ballechin mais malheureusement le Colonel se trouvait, à cette époque, fort occupé par la maladie de l’un de ses proches parents, aussi ne pouvait-il s’engager à résider en permanence au manoir. En conséquence, Lord Bute exprima l’espoir que Mlle Freer, une jeune médium reconnue et estimée de tous, veuille bien mener l’enquête car si elle ne percevait rien, personne d’autre ne le pourrait. Mlle Freer, qui se trouvait à l’étranger en ce mois de décembre, écrivit à Lord Bute, lui disant qu’elle serait disponible à partir du 2 février, et elle lui conseilla la tenue d’un journal relatant tous les faits relatifs à Ballechin, les positifs comme les négatifs.

Lord Bute et Mlle Ada Goodrich Freer

Lord Bute et Mlle Ada Goodrich Freer

En février 1897, à la demande de Lord Bute, M. Taylor qui, s’il ne pouvait résider en permanence au manoir participait néanmoins aux investigations, signa un bail de trois mois pour le manoir Ballechin, expliquant aux Stuart qu’il pensait s’y installer avec sa famille afin  » de chasser durant l’hiver et de pêcher au printemps « . L’équipe de recherche était composée de Mlle Ada Goodrich Freer, de l’une de ses amies, Mlle Constance Moore, fille de feu le révérend Daniel Moore, aumônier de la Reine, et du colonel Taylor. Le marquis de Bute avait également invité trente-cinq témoins indépendants à séjourner au manoir, dont certains n’étaient pas au courant du phénomène de hantise. Selon Mlle Freer:  » Il me semblait que… la chose la plus naturelle était de s’installer dans une maison de campagne, d’y rendre la vie aussi agréable que possible et d’attendre les événements. Le sujet de la hantise n’a jamais été accentué, et nous avons toujours tenté d’empêcher les nouveaux venus d’en discuter. Quand aux invités, pour la plupart, ils ont été sélectionnés sans aucun critère spécifique. Plusieurs de nos visiteurs s’intéressaient plus ou moins à l’enquête, mais d’autres étaient simplement venus pour voir la maison ou pour faire du sport et certains ne savaient absolument pas que la maison était réputée hantée avant leur arrivée. En regardant la liste de nos invités, j’y trouve onze dames, vingt-et-un messieurs et le correspondant du Times. Parmi les messieurs, trois étaient des soldats, trois avocats, deux étaient des hommes de lettre, un artiste, deux dans les affaires, quatre membres du clergé, un médecin et cinq oisifs.  »
Outre l’équipe de recherche, séjournaient en permanence au manoir M. et Mme Robinson, maître d’hôtel et cuisinier, et Carter et Hannah, femmes de ménage. Mlle Freer les avait engagés à Édimbourg, prenant soin de les choisir calmes et d’un certain âge. Bien évidemment, ne souhaitant pas les affoler, elle ne leur avait rien dit sur les éventuels phénomènes de hantise.

Le 3 février, jour où arrivèrent les deux demoiselles de l’équipe de recherche, la neige entourait le manoir. La maison était spacieuse, très lumineuse mais étrangement, ses occupants s’y sentaient comme  » enfermés dans un vieux coffre fort « . Dès leur première nuit à Ballechin, des cliquetis et des bruits de voix tinrent les deux femmes éveillées jusqu’à 5h du matin. Le lendemain, les employées de maison rapportèrent avoir entendu un prêtre réciter son office. Cette manifestation allait être signalée à de nombreuses occasions.

Le 6 février, une expérience fut menée avec une planche de Ouija. Il était dans la bibliothèque le portrait d’une très belle inconnue et, quand les spirites demandèrent son nom, le mot Ishbel fut répété à plusieurs reprises. Au cours de cette séance, le prénom Margaret fut également mentionné dans sa forme gaélique, sans aucun lien avec les questions posées, laissant les observateurs songeurs.
Avant le diner, les résidents décidèrent d’aller faire une promenade. Alors qu’ils marchaient en silence près d’un ruisseau gelé, il faisait déjà sombre mais la neige était si blanche qu’ils voyaient leur chemin, soudain Mlle Freer se figea. Sur la rive opposée, la silhouette fantomatique d’une femme se déplaçait lentement dans la neige. Elle était habillée comme une nonne, son visage était pâle et l’on devinait sa main dans les plis de sa robe. Brusquement l’apparition s’arrêta et la regarda un moment. Après quoi elle se remit à avancer, grimpant une pente impossible à gravir, puis, en arrivant sous un arbre, elle disparut soudain.

L’apparition d’une religieuse était tout à fait inattendue car le prénom Ishbel avait été associé au portrait de la belle femme qui portait une robe du XVIIIe siècle et personne ne comprenait qui elle pouvait être. Pourtant, depuis la séance de spiritisme, les enquêteurs avaient étudié la vie des Stuart mais ils avaient appris que la soeur du Major était rentrée au couvent à l’âge de trente-cinq ans, hors l’apparition semblait bien plus jeune. Néanmoins, cette dame s’appelait Isabella Margaret, ce qui correspondait aux deux noms qui avaient été donnés dans la bibliothèque, aussi tous les soupçons se tournèrent-ils vers elle.

Croquis de la religieuse par un témoin, M. M.Q.

Croquis de la religieuse par un témoin, M. M.Q.

Cette apparition allait être signalée à plusieurs reprises par différents témoins, parfois seule, parfois accompagnée d’une Sœur plus âgée habillée de gris. Généralement, lorsqu’elles se manifestaient ensemble, les deux femmes discutaient entre elles, la plus âgée semblant reprocher quelque chose à la plus jeune ou la consoler, suivant le moment, mais elles parlaient si bas que si l’on entendait leur murmure, personne ne parvenait jamais à distinguer leurs propos. A une occasion, Mlle Freer les vit une nouvelle fois alors qu’elles se trouvaient près du ruisseau gelé. La plus jeune, que les enquêteurs avait surnommée  » Ishbel « , était à genoux et semblait pleurer tandis que la plus âgée, qui avait été baptisée  » Margaret « , semblait la réconforter. Ce jour là, en apercevant les deux femmes, Spooks, le chien de Mlle Freer, courut droit vers elles mais une fois arrivé, il s’enfuit un peu plus loin et se mit à aboyer, ce qui ne lui arrivait jamais. Les enquêteurs, pensant alors que le chien leur indiquait quelque chose, fouillèrent la zone en vain.
Suite à cette nouvelle manifestation, Mlle Freer écrivit une lettre à Lord Bute pour lui rapporter ses observations:
 » Ishbel me parait être mince et de taille normale. Je ne suis pas sure de pouvoir donner la couleur de ses cheveux, mais ils me semblent sombres. Il y a une intensité dans son regard qui est rare dans les yeux de couleur claire. Le visage, tel que je le vois, est empreint d’une douleur mentale, de sorte qu’il serait peut-être juste de dire qu’il semble lui manquer dans cet état le repos et la douceur que l’on cherche dans la vie religieuse.
Son aspect ne présente aucune particularité. Ses vêtements sont noirs, son visage est blanc, et elle m’a semblé montrer lorsqu’elle marche un petit bout d’une sous-robe. Elle parle plutôt d’une voix haute et jeune. Ses larmes m’ont semblé passionnées et sans retenue.  »
Lors d’une nouvelle séance de Ouija, au cours de laquelle les spirites demandèrent, à la suggestion de Lord Bute, l’âge qu’avait Ishbel au moment de sa mort, il leur fut répondu qu’elle vivait encore et que son âge était de cinquante-neuf ans. Hors c’était l’âge auquel était morte Sœur Helen Frances. L’une des deux femmes, probablement la plus âgée, était donc la sœur du Major, mais le mystère demeurait quand à la plus jeune. La jeune servante du Major Stuart fut alors évoquée, mais elle n’était jamais rentrée dans les ordres aussi l’hypothèse était-elle hasardeuse.

Au cours de leur séjour, les résidents du manoir Ballechin rapportèrent avoir été témoins d’une multitude de phénomènes étranges. Ils affirmèrent avoir entendu des coups, parfois violents, un peu partout dans la maison, des claquements, des crépitements, des cliquetis, des détonations, des explosions, des martèlements, des bruissements d’ailes d’oiseau, le bruissement d’une robe de soie, des bruits de corps tombant sur le sol, des bruits de pas, parfois lourds, parfois légers, souvent claudicants, des gémissements et des voix spectrales, parfois douces, parfois fortes, aussi bien masculines que féminines. Certains se plaignirent d’avoir été oppressés par une force invisible, d’autres soutinrent que leurs draps avaient été tirés pendant la nuit, que leurs lits avaient bougé et que des coups effrayants avaient ébranlé la porte de leurs chambres.

Diverses apparitions furent également signalées. Certains fantômes, comme ceux des religieuses, semblaient se montrer fréquemment, alors que d’autres se faisaient plus discrets. Un témoin rapporta qu’une vieille femme lui était apparue alors qu’il se trouvait sur le canapé du salon. De taille moyenne, plus forte, son visage était ingrat mais pas malveillant, et elle portait un bonnet de laine et une robe sombre qui lui rappelait son enfance. D’après lui, c’était probablement une servante.
Un matin, à l’aube, l’une des femmes de chambre aperçut une vieille femme au pied de son lit. Elle raconta qu’elle était habillée de sombre, qu’elle avait un petit châle et des cheveux courts. Elle semblait flotter, suspendue dans les airs, et seule était visible la partie supérieure de son corps. Affolée, la malheureuse ne put la regarder plus longtemps et elle s’empressa de se cacher les yeux.
A certaines occasions, un crucifix de bois brun apparut brièvement à plusieurs personnes, parfois sur un mur, parfois brandi par une main spectrale ou porté par une grande femme vêtue d’une robe moulante grise. Cette apparition était précédée d’un froid glacial, ce qui était, d’après les spiritualistes, un signe particulièrement négatif. De nombreuses manifestations canines furent également mentionnées, des piétinements de pattes, des bruits de queues fouettant l’air, des frôlements, de légères bousculades, des bruits de chiens jouant entre eux, et le bruit d’un chien se jetant contre une porte. Des apparitions fantomatiques de chiens furent aussi signalées par certains résidents, en particulier celles d’un épagneul noir. Une nuit, Mlle Freer dormait avec son chien, quand soudain elle fut soudain réveillée par les gémissements de ce dernier. Cherchant la cause de son tourment, elle découvrit les deux grosses pattes noires d’un chien désincarné en appui sur sa tablette de nuit.
Les chiens présents au manoir semblaient percevoir les visiteurs de l’au-delà. A plusieurs occasions, on put les observer alors qu’ils suivaient les mouvements de quelqu’un ou de quelque chose qui restait invisible au yeux des humains. Quand cela se produisait, les animaux s’éloignaient ou ils couraient se réfugier sous des meubles.

Plusieurs des invités du manoir Ballechin étaient catholiques et quand ils furent témoins de manifestations surnaturelles, ils émirent le souhait d’obtenir l’intervention de l’église. Après bien des déboires et des refus, Mlle Freer, se tournant vers le clergé séculier, réussit enfin à convaincre deux prêtres et un évêque de ses connaissances de leur venir en aide.
Au début du mois de mai, Mlle Freer s’inquiéta des visages fatigués des invités. L’expérience s’avérait épuisante aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Spooks, son petit chien, se trouvait maintenant dans un état inquiétant. Il était devenu si nerveux qu’il se réveillait plusieurs fois par nuit en grognant, le corps parcouru de frissons, et il refusait de s’alimenter.

Pour les deux prêtres, qui s’étaient installés au manoir, les phénomènes étaient d’origine maléfiques aussi une messe, dite par l’évêque, fut-elle décidée. La veille de la cérémonie, Ishbel se montra à Mlle Freer. Elle semblait angoissée comme jamais auparavant.
La messe fut dite au matin du 6 mai 1897, dans la salle du bas, l’autel étant placé devant la fenêtre. Au cours de la cérémonie, une invitée toucha le bras de Melle Freer, lui indiquant le jardin. Ishbel était là, dans une une robe noire comme celle que portent les femmes de chambre, de telle sorte que la médium eut du mal à la reconnaitre. Par rapport à la veille, elle semblait soulagée. Margaret semblait planer dans le fond, mais elle était beaucoup moins nette. Ce fut la dernière fois que les deux femmes se montrèrent.
Après le déjeuner, l’évêque bénit la maison de haut en bas, en particulier les chambres les plus visitées, la bibliothèque et la porte de la salle de dessin, où les bruits étaient les plus fréquents. L’évêque et les prêtres venaient à peine de se retirer qu’une forte détonation ébranla une petite table qui se trouvait là. Prévenus de cet incident, les membres du clergé revinrent immédiatement et procédèrent à une nouvelle cérémonie, qui fut saluée d’une nouvelle détonation, mais beaucoup plus faible.
Ce phénomène devait être la dernière manifestation paranormale rapportée au manoir Ballechin. Après la messe, Mlles Moore et Freer restèrent une semaine dans la maison, mais rien ne fut jamais constaté, ni par les elles, ni par les invités, ni par les domestiques. Étrangement, tous les enquêteurs s’étaient rendus au manoir Ballechin en espérant voir le fameux fantôme du Major Stuart, l’apparition boiteuse, mais jamais il ne s’était montré.

Lorsqu’il apprit que le manoir Ballechin était le théâtre d’une enquête paranormale, son propriétaire, J.M.S Stuart, se montra fort contrarié. Il écrivit à divers journaux parisiens, disant qu’il n’aurait jamais laissé la maison s’il avait su que des chasseurs de fantômes devaient y venir.
Dans un long article intitulé  » Sur les Traces d’un Fantôme  » qui parut dans le journal The Times le 8 juin 1897, J. Callender Ross, l’un des invités de Ballechin, fit une attaque en règle de la SPR, de Lord Bute et de Mlle Freer dans un article qui suscita un remarquable émoi. De nombreuses réponses parvinrent alors au journal, dont certaines provenaient de personnes ayant séjourné au manoir et qui ne pouvaient laisser dire de telles choses. Lorsque les témoins rendirent publiques leurs observations, ils furent accusés de mensonges, d’hallucinations et de naïveté. On prétendit qu’ils manquaient d’objectivité, leur intégrité morale fut remise en question et leur réputation en pâtit. Le colonel Taylor, quand à lui, déclara que bien qu’il ait dormi à plusieurs reprises dans la chambre présumée la plus hantée, il n’avait, à sa grande déception, rien vu ni entendu durant son séjour.

Le 18 Juin 1897, Mme Stuart fit une déclaration dans le Times:  » Puis-je vous demander d’avoir la courtoisie d’insérer ceci dans le prochain numéro de votre journal. M’ayant vue citée publiquement dans le numéro du 8 juin de votre journal comme  » ayant fait des aveux sous la pression d’un contre-interrogatoire « , je me permets de vous dire que moi, tout comme le rester de ma famille, n’avions pas la moindre idée que notre maison était louée à d’autres que des locataires ordinaires. Dans les rapports que j’entretenais avec eux, je parlais d’une dame à l’autre, sans me douter que mes conversations privées allaient être utilisées à des fins que l’on me cachait soigneusement. Une tromperie qui me déplait profondément.  »

En dépit de cet article diffamatoire et de l’abondante correspondance qui en suivit, en 1899 Mlle Freer sortit un livre  La Hantise Présumée de la Maison B. (The Alleged Haunting of B-House) dans lequel elle rapportait son expérience au manoir Ballechin. Si le livre reçut des critiques hostiles, il eut néanmoins assez de succès pour être édité une nouvelle fois, et au cours de la même année, il fut publié sous forme d’un feuilleton dans le Times.

The Old Ballechin

The Old Ballechin

En 1913, la famille Stuart vendit le manoir Ballechin. En 1932, la maison fut jugée inhabitable et elle resta inoccupée dans de longues années. En 1963, le manoir se trouvait dans un tel état de délabrement qu’il fut partiellement démoli. Seules la cuisine, la nursery et les dépendances furent épargnées. En 2009, les propriétaires construisirent une prolongation dans ce qui restait des murs extérieurs d’origine et la maison fut rebaptisée Old Ballechin (le vieux Ballechin). Elle a récemment été remise en vente.

Source: The Alleged Haunting of B-House.

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