Le Fantôme Dansant d’Orenbourg

Maison Shchapoff

Cette histoire fut rapportée par Alexandre Aksakoff, un écrivain russe réputé pour ses observations et son analyse des phénomènes paranormaux. Il s’agit d’un cas rare, soigneusement étudié par l’auteur, qui avait réussi à réunir les attestations écrites de plusieurs témoins, des lettres décrivant les phénomènes, le compte-rendu publié dans le journal Uralsk Gazette et le rapport de l’enquête ordonnée par le gouverneur de la province.

Alexandre Aksakoff

Alexandre Aksakoff

En 1870, dans le Gouvernement d’Orenbourg, en Russie, M. Shchapoff, un riche propriétaire terrain, partageait une grande maison avec sa mère et sa belle-mère, toutes deux âgées de 69 ans, sa femme Hélène, qui avait un peu plus de vingt ans, et sa petite fille de quelques mois. Le 16 novembre, il revenait chez lui après un court voyage à Illetsky, une ville qui se trouvait à une vingtaine de kilomètres de son domicile, quand sa femme se précipita à sa rencontre et elle lui raconta que depuis deux jours, il se produisait des événements si extraordinaires que plus personne n’arrivait à dormir. Il s’apprêtait à lui répondre d’une boutade quand il remarqua la pâleur de son visage et ravalant ses paroles moqueuses, il écouta le récit suivant:

 » Le soir du 14, notre fille se montrant particulièrement difficile, je l’ai confiée à Marie, la cuisinière, qui est parvenue à l’endormir en jouant de l’harmonica et en dansant autour d’elle. Peu de temps après, je me trouvais au salon, conversant avec l’une de nos voisines, quand soudain je l’ai vue tressaillir puis elle s’est ressaisie et m’a expliqué qu’elle venait de voir une silhouette passer devant la fenêtre. Au même moment, nous avons toutes les deux aperçu une ombre glisser devant la vitre et nous nous apprêtions à sortir quand soudain, de la mansarde, le son d’un harmonica accompagné de pas de danse est parvenu à nos oreilles. Cette danse à trois temps était clairement reconnaissable, c’était celle de la cuisinière. Nous avons tout naturellement supposé que Marie était occupée à s’exercer, mais à notre grande surprise nous l’avons trouvée endormie à la cuisine, tandis qu’en haut la danse continuait. La jeune cuisinière s’est alors réveillée et prenant une lumière elle est tout de suite montée au grenier, où elle n’a vu personne. Puis, comme nous entendions tambouriner sur les volets, nous avons fait appeler le meunier et le jardinier, qui ont fouillé avec soin les alentours sans rien découvrir. Durant tout ce temps, le tambourinement et les danses ont continué, se prolongeant jusqu’au matin et empêchant tout le monde de dormir. Le lendemain soir, le même phénomène a commencé à vingt-deux heures et malgré notre surveillance et celle de tout le voisinage, il s’est répété jusqu’au matin.  »

M. Shchapoff alla interroger le meunier, qui lui confirma toute l’histoire, signalant cependant avoir découvert et emporté un nid de colombes sous le bord du toit qui était, selon lui, la cause de toute l’affaire. Satisfait de cette explication, M. Shchapoff donna à sa femme une petite leçon sur les dangers de la superstition et il se désintéressa de l’incident. Il prit le thé, ouvrit un volume des voyages de Livingstone, et pendant que sa femme se retirait dans sa chambre, qui était séparée de la sienne par une porte vitrée, il commença à le lire. Il était plongé dans son ouvrage depuis plus de deux heures quand une sorte de grattement se fit entendre, qui semblait provenir de la mansarde. Au début il n’y prêta guère attention, supposant que le chien y avait pénétré, mais bientôt le bruit se transforma en une danse à trois temps, qui cessait parfois pour reprendre ensuite, et il se retrouva captivé. Il écoutait toujours la curieuse symphonie quand de petits coups retentirent à la fenêtre de la chambre de sa femme, qui semblaient être donnés par les bouts charnus de doigts, puis le bruit se fit plus distinct, comme si des ongles avaient frappé les carreaux. Intrigué, il s’approcha de la porte vitrée qui séparait les deux pièces et à la lueur de la veilleuse il vit son épouse allongée sur son lit, qui semblait profondément endormie. Au même moment, un coup plus fort que les autres la réveilla et remarquant sa présence, elle murmura d’une voix angoissée:  » Tu as entendu, toi-aussi?  »

M. Shchapoff se demandait si sa femme n’avait pas frappé sur quelque chose pendant son sommeil quand semblant répondre à sa question un coup résonna à la fenêtre de sa propre chambre. Il se précipita vers la vitre, regarda dans la cour, qui était éclairée par la lueur de la lune, sans rien voir d’inhabituel. Pensant attraper le plaisantin, il décida de se cacher près de la fenêtre mais soudain deux coups assourdissants résonnèrent dans le mur, qui secouèrent la maison comme un tremblement de terre. La surprise lui fit faire un bond en arrière et terrifiée sa femme s’écria Oh, Mon Dieu! Ça recommence! puis elle se mit à prier. M. Shchapoff prit alors sa pelisse et son fusil et il envoya chercher le jardinier. Ensemble, ils effectuèrent de minutieuses recherches autour de la maison, puis, comme ils ne trouvaient personne et qu’aucune empreinte n’avait été laissée dans la neige, ils lâchèrent les chiens, sans plus de succès. En revenant, ils apprirent qu’en leur absence des coups avaient été frappés sur les fenêtres et que les pas de danse avaient continué sans discontinuer. Ils montèrent alors à la mansarde avec des bougies et des lanternes et ils en inspectèrent tous les recoins en vain. Ils renouvelèrent l’opération à plusieurs reprises mais dès qu’ils arrivaient au grenier tous les bruits s’arrêtaient, et dès qu’ils en redescendaient les festivités recommençaient.

Le lendemain les manifestations furent moins violentes et deux jours plus tard elles cessèrent complètement. Les occupants de la maison discutèrent longuement des événements avec leurs voisins et amis, sans parvenir à leur trouver d’explication. Le 20 décembre, alors que M. Shchapoff recevait un invité, l’idée lui vint de tenter une expérience et il demanda à Marie de répéter la danse qui semblait avoir été à l’origine des phénomènes. A peine avait-elle esquissé les premiers pas que des coups retentirent sur les carreaux de la fenêtre, qui se mirent à accompagner le rythme de la danse et qui se prolongèrent jusqu’à minuit. Le lendemain soir, à une heure tardive, les coups recommencèrent sans préliminaire et un son caverneux se fit entendre, qui semblait provenir du tuyau de la cheminée. Peu de temps après, les objets de la chambre, y compris les souliers et les pantoufles, se mirent à voler dans toutes les directions, allant s’écraser au plafond et fonçant sur les murs. Parfois, ils traversaient la pièce à une telle vitesse qu’un sifflement les accompagnait. Plus étrange encore, quand ils retombaient sur l’épais tapis étendu à terre, ils produisaient un bruit incongru. Ainsi, un morceau d’étoffe résonnait comme un corps solide et lourd, et de gros objets tombaient en silence.

Le 8 janvier, Mme Shchapoff vit surgir de sous son lit un petit globe lumineux qui augmenta rapidement de taille avant de s’évanouir. Le lendemain, les coups se firent entendre à 3 heures de l’après-midi, alors qu’elle était endormie, et ils commencèrent à lui suivre partout dans la chambre, lui causant de vives émotions. Son mari s’inquiétait pour sa santé, non pas à cause du phénomène en lui-même, qui ne semblait pas la troubler excessivement, mais parce qu’elle éprouvait une inexplicable faiblesse à chaque manifestation. Alors, comme il ne voulait pas prendre de risques inutiles, il fut décidé d’abandonner la maison et d’aller habiter en ville pendant un mois.

Ils partirent dès le lendemain. A leur arrivée, ils rencontrèrent le Dr Shustoff, qui était de leurs amis, lequel leur expliqua que les phénomènes étaient dus à une force électrique ou magnétique, causée par une particularité du terrain ou par l’organisme de Mme Shchapoff. Cette explication confuse soulagea néanmoins leurs esprits peu imbus de science, et ils invitèrent le docteur à venir inspecter les lieux. Ils retournèrent donc à la maison, et dès leur arrivée ils demandèrent à Marie de danser. En cette occasion, les coups furent faibles, mais le docteur les entendit qui résonnaient sur les carreaux de la fenêtre alors que Mme Shchapoff se tenait dans l’angle opposé de la chambre, visiblement endormie. Cet incident fut suffisant pour lui, et il développa avec plus d’ampleur sa théorie d’une force électrique, au grand soulagement de toute la famille, qui put enfin bannir la pensée angoissante d’esprits maléfiques et de revenants. La mère de M. Shchapoff, qui priait sans interruption depuis deux mois, faisant le signe de la croix cent fois par jour sans rien changer aux phénomènes, semblait même respirer plus librement. La question étant réglée, ils décidèrent néanmoins de passer quelques temps en ville et durant leur absence, seuls les domestiques restèrent dans la maison, sans jamais voir aucune manifestation. A une occasion, M. Shchapoff se rendit sur place en compagnie d’un ami et il demanda à Marie de danser, mais tous ses efforts restèrent sans effet.

La famille retourna chez elle le 21 janvier, et avec elle réapparurent les phénomènes. A peine Mme Shchapoff s’était-elle couchée que les coups recommencèrent puis des objets se mirent à voler, dont certains se montraient dangereux, comme ce couteau de table qui vint violemment heurter la porte. Terrifiés, M. et Mme Shchapoff réunirent toutes les fourchettes et les couteaux de la maison puis ils les enfermèrent dans une armoire qu’ils prirent soin de verrouiller, mais à minuit les couverts volaient à nouveau dans toute la maison. Les jours suivants, certains de leurs amis vinrent leur tenir compagnie, et ils étaient tellement effrayés qu’ils leur en furent grandement reconnaissants.

Le soir du 24 janvier, Mme Shchapoff discutait avec un invité, M. Alekseeff, et son mari portait leur fille dans ses bras, chantonnant pour la distraire quand soudain des coups retentirent à la fenêtre, qui se mirent à battre la mesure avec lui. Stupéfait, il s’arrêta de chanter mais M. Alekseeff prit la relève et les doigts invisibles l’accompagnèrent, s’arrêtant lorsqu’il changeait brusquement de rythme et reprenant ensuite. Ils essayèrent alors de chanter à mi-voix, puis en bougeant les lèvres sans produire aucun son, et les coups continuèrent à suivre le tempo. Ils décidèrent ensuite de tester la force invisible, qui se révéla capable de reproduire les coups qu’ils donnaient sur les carreaux mais également ceux qu’ils lui demandaient mentalement de frapper. M. Shchapoff commença alors à lui poser des questions:

– Toi qui te manifestes, es-tu un homme ?
(Silence)
– Tu es donc un esprit?
(Un coup)
– Un bon esprit?
(Silence)
– Un mauvais?
(Deux coups puissants)
– Quel est ton nom?
( Silence)

M. Shchapoff prononça alors les noms d’un grand nombre de bons esprits sans obtenir de réponse mais dès qu’il tourna sa pensée vers le Mal, hésitant à prononcer son nom, les coups résonnèrent de telle façon qu’ils semblaient vouloir le lui arracher des lèvres. Il chuchota alors le mot Démon et un coup fut tapé contre la porte qui était si fort et si assourdissant que tous reculèrent. Deux autres dialogues du même genre eurent lieu par la suite, qui ne reflétaient rien d’autre qu’une lecture de la pensée, la force donnant toujours la réponse espérée.

A plusieurs reprises, une petite main rosée et délicate apparut, qui semblait celle d’un enfant, et que Mme Shchapoff surprit alors qu’elle tambourinait sur les carreaux. Un jour, elle vit sur la fenêtre deux petites créatures longues et noires, qui ressemblaient à des sangsues et qui l’impressionnèrent tellement qu’elle s’évanouit. A une autre occasion, alors que M. Shchapoff se trouvait seul avec sa femme, il essaya d’attraper la force alors qu’elle frappait sur le parquet de la chambre. Malheureusement, dès qu’il s’approchait les coups cessaient et ils recommençaient quand il s’en allait. Il parvint pourtant un jour à saisir le bon moment et il resta pétrifié d’horreur en voyant une petite main derrière le lit où dormait sa femme. Elle tirait le couvre-lit vers elle en un mouvement si rapide qu’il n’aurait pas su l’imiter.

Le Société Géographique Impériale d’Orenburg ayant entendu parlé des manifestations elle demanda à M. Shchapoff d’en faire un compte-rendu, se montrant surtout intéressée par le  » phénomène météorologique du globe lumineux.  » L’intéressé écrivit donc un rapport et il en envoya une copie au Dr Shustoff, lui demandant s’il soutenait toujours sa théorie électrique. A sa grande surprise, et pour sa plus grande satisfaction, au lieu de lui répondre le docteur vint le trouver en compagnie de deux de ses amis, M. Akutin, ingénieur du gouvernement, et M. Savicheff, rédacteur du journal Uralsh Military Gazette. Tous trois se présentèrent comme de simples curieux intéressés par les faits, mais il apparut par la suite qu’ils avaient été officiellement chargés d’une enquête par le général Verevkin, gouverneur de la province.

M. Shchapoff mit ma maison à la disposition de ses hôtes, qui commencèrent par une visite minutieuse des lieux. Les manifestations, qui avaient cessé depuis quelque temps, reprirent à leur arrivée, débutant par des coups et des lancements d’objets. Le lendemain matin ils dressèrent leurs appareils, bouleversant le parquet de la chambre à coucher de Mme Shchapoff dans le but de planter une tige de fer dans le sol. Le morceau de métal fut ensuite mis en contact avec la porte, dont ils couvrirent les vitres de feuilles d’étain puis ils placèrent une bouteille de Leyden, des aimants et différents ustensiles non loin de l’entrée de la pièce mais aucune de leurs expériences n’apporta de lumière sur la cause des phénomènes.

Les observateurs tenaient un journal où toutes les incidents étaient minutieusement notés et ils montaient régulièrement la garde dans la chambre de Mme Shchapoff. Leur premier soin fut de chercher à comprendre la cause des manifestations, mais la force sembla s’amuser à les déstabiliser. A peine avaient-ils commencé que le thé, les pinces, les petites cueillières et d’autres ustensiles du même genre se retrouvèrent projetés loin de Mme Shchapoff. Il en fut alors conclu à l’unanimité que son corps dégageait une force répulsive mais aussitôt après elle ouvrit une armoire et tous les objets rangés à l’intérieur se précipitèrent vers elle, certains la dépassant et poursuivant leur route en volant. D’une étrange manière, personne n’arrivait jamais à apercevoir les objets au moment où ils partaient, mais seulement lorsqu’ils volaient ou tombaient. A la demande de ces messieurs, Mme Shchapoff toucha tous les objets disposés dans l’armoire, sans résultat, puis, comme leur attention se concentrait sur l’expérience, un chandelier et une louche se précipitèrent vers eux, traversant la pièce depuis l’angle opposé et tombant à leurs pieds.

Ces expériences continuèrent pendant plusieurs jours puis les manifestations changèrent de forme. Un soir, alors que M. Akutin montait la garde dans la chambre de Mme Shchapoff, il appela pour dire qu’il avait entendu un léger frottement sur le lit où elle se trouvait endormie et que voulant l’imiter en grattant le couvre-lit de soie, un autre s’était immédiatement produit au même endroit. Il répéta l’expérience devant l’assistance, et le résultat fut conforme à ses paroles. Une multitude d’essais furent alors menés, sur le couvre-lit, les oreillers, les pieds du lit et les chaises et les mêmes sons se répétèrent aux endroits où ils avaient été faits. M. Akutin demanda ensuite à la force de désigner celui qui produisait tel ou tel bruit, prononçant tout haut le nom des personnes présentes à chaque tentative, et elle frappa un coup pour indiquer l’auteur sans jamais se tromper. Durant tout ce temps, Mme Shchapoff, resta allongée sur son lit, sous surveillance constance. M. Akutin demeura quelques temps songeur puis il demanda à M. Shchapoff s’il consentait à se rendre en ville avec sa femme pour de nouvelles expériences, ce à quoi il consentit.

En arrivant à Iletsky, les phénomènes se firent extrêmement faibles, les coups n’étant entendus que dans le voisinage immédiat de Mme Shchapoff. M. Akutin avait amené avec lui deux médecins, dont un allemand, le Dr Dubinsky, qui se montra tout de suite d’un scepticisme irréductible. Il déclara que Mme Shchapoff produisait les coups en faisant claquer la langue, et l’invita à la tenir à l’extérieur de bouche. Les coups cessèrent un instant, puis ils reprirent comme à leur habitude. Vexé de voir sa théorie réduite à néant, le docteur sortit alors, affirmant haut et fort que les coups n’étaient autres que les pulsations de son cœur!

M. Akutin manifesta alors son intention de publier un rapport confirmant à authenticité des phénomènes, mais le Dr Dubinsky s’y opposa énergiquement, lui disant qu’il allait se compromettre sans raison vu que ces prétendues merveilles n’étaient que des tours d’adresse, comme dans toutes les histoires de ce genre, et que les enquêtes avaient toujours fini par prouver la fraude. Ces paroles exercèrent une profonde impression sur l’esprit de M. Akutin, qui en demeura perplexe et finit par déclarer que le Dr Dubinsky avait raison, que Mme Shchapoff avait probablement été victime d’une mystification à laquelle elle s’était laissée aller en raison de sa faiblesse. Mme Shchapoff fut alors confiée au soin du Dr Dubinsky, et durant cette période sa santé s’améliora grandement et les manifestations cessèrent complètement.

M. et Mme Shchapoff auraient du se sentir heureux et soulagés, mais deux faits s’étaient produits qui les affligeaient terriblement. D’une part, l’Uraslk Military Gazette avait publié un article, signé par les trois membres de la commission, où il était indiqué que les prodiges constatés dans leur maison étaient dus à une action exclusivement humaine. D’autre part, le gouverneur de la province leur avait fait parvenir une lettre les informant qu’après enquête les phénomènes étaient fort explicables, et il les avertissait que plus rien de tel ne devait se reproduire, sous peine d’encourir la peine prévue pour les propagateurs de superstitions.

Après cette menace officielle, M. et Mme Shchapoff se retrouvèrent horrifiés lorsqu’au mois de mars, alors qu’ils venaient tout juste de regagner leur résidence, ils se retrouvèrent témoins de nouvelles manifestations étranges. La force semblait avoir gagné en puissance en leur absence car la présence de Mme Shchapoff n’était même plus nécessaire. Un jour, son mari vit de ses yeux le canapé où sa mère était assise effectuer quatre sauts sur ses quatre pieds, épouvantant la vieille dame. Cet incident marqua son âme d’une manière indélébile. Auparavant, il avait toujours observé les phénomènes en compagnie de personnes qui l’influençaient au point de le faire douter, mais cette fois il était seul avec ma mère, l’incident s’était produit en plein jour, et il avait clairement vu les quatre pieds du meuble décoller du sol à quatre reprises.

Le soir du même jour, M. et Mme Shchapoff se trouvaient au salon quand d’un lavabo situé dans l’antichambre, à la vue de tous, surgit une étincelle crépitante bleue qui glissa rapidement vers la chambre de la maitresse de maison. Se précipitant dans la pièce, M. Shchapoff remarqua immédiatement que l’étincelle avait mis le feu à un peignoir en coton posé sur un guéridon d’angle mais sa belle-mère, qui se trouvait déjà dans la chambre, fut plus rapide que lui et elle versa promptement un pichet d’eau sur les flammes. Il procéda ensuite à un examen minutieux de la pièce, sans découvrir d’autre raison d’incendie que l’étincelle crépitante qu’ils avaient vue passer. L’air était rempli d’une âcre odeur de souffre, qui semblait provenir du peignoir, dont la partie attaquée par le feu était encore brûlante et qui dégageait plus de fumée que si de l’eau avait été versée sur un fer rouge.

Le lendemain, M. Shchapoff fut appelé en ville pour des affaires des plus urgentes, et bien qu’il lui soit difficile de s’éloigner de sa famille en de telles circonstances, il ne put se libérer. En partant, il pria un jeune voisin, M. Portnoff, de le remplacer durant sa brève absence. Quand il retourna chez lui, deux jours plus tard, il découvrit que sa famille se disposait à déménager. Les malles avaient déjà été descendues dans la rue et elles étaient prêtes à être chargées. M. Portnoff, leur voisin, lui expliqua alors que durant son absence, la robe de sa femme s’était enflammée sur elle et qu’il avait réussi à éteindre les flammes mais qu’il s’était gravement brûlé, comme le prouvaient ses mains couvertes de cloques.

Le soir de son départ, les phénomènes avaient débuté par l’apparition d’orbes brillantes qui avaient dansé sur la véranda, en face du salon. Elles étaient de forme globulaire, opaques, d’un rouge brillant, parfois bleuâtres, et leurs dimensions variaient de la grosseur d’une noix à celle d’une pomme. Leur curieuse danse s’était prolongée pendant quelque temps, puis elles avaient essayé de pénétrer dans la maison par la fenêtre du salon avant de disparaître. Le soir suivant, alors que tous les occupants de la maison se trouvaient sur la véranda, M. Portnoff était rentré un instant et il avait découvert que son lit était en flammes. Le jeune homme s’était empressé d’appeler au secours et l’incendie avait été promptement maîtrisé mais en inspectant le lit, il était apparu que le feu avait attaqué toute sa garniture et des recherches avaient alors été menées avec un soin extrême pour éteindre toutes les braises.

Tout le monde était retourné sous la véranda et une discussion animée s’en était suivie, chacun cherchant à trouver la cause de l’accident sans y parvenir. Ils tentaient toujours de résoudre l’énigme quand soudain une odeur de brûlé était venue les alarmer, et se précipitant à l’intérieur l’assistance épouvantée avait constaté qu’un nouveau feu s’était déclaré dans le rembourrage du matelas, qui était constitué de crin de cheval. Comme il brûlait par en-dessous, il était évident que le feu n’avait pas pu être causé par les étincelles du premier incendie, d’autant plus qu’un matelas bourré de crin était fort peu sujet à de tels sinistres. Un dernier événement, une véritable catastrophe les attendait encore, que M. Portonoff raconta ainsi:

 » Je grattais la guitare. Avec nous se trouvait le meunier et quand il s’est levé pour prendre congé Hélène, votre femme, l’a raccompagné jusqu’au seuil de la maison. Quelques instants plus tard un cri désespéré s’est élevé, qui me semblait venir de loin bien que la voix me soit familière. Saisi d’un horreur indicible, je me suis précipité vers la porte de la maison et au fond du corridor j’ai vu une colonne de feu, au centre de laquelle se trouvait votre femme. Les flammes naissaient en bas et elles l’entouraient de telle façon qu’elles la cachaient presque. Comme elle portait une robe légère, j’espérais que les flammes ne seraient pas violentes et je me suis mis à les éteindre avec les mains mais il m’a semblé les plonger dans de la poix ardente et j’en ai rapporté de terribles brûlures. Pendant ce temps, on entendait un crépitement ininterrompu, qui semblait prendre naissance sous terre, et le parquet vibrait et sursautait. Le meunier a accouru aux cris de la victime, et il m’a aidé à la transporter ailleurs, évanouie, les vêtements carbonisés.  »

Mme Shchapoff prit alors la suite et elle raconta à son mari comment, quand elle était arrivée dans le corridor, le sol avait sursauté. Des rugissements abominables, qui semblaient tout droit sortir de l’Enfer, avaient alors retenti et une étincelle bleuâtre était apparue près du plancher, qui s’était jetée sur elle. Elle avait à peine eu le temps de crier que les flammes l’entouraient déjà, puis elle avait perdu connaissance. D’une étrange manière, son corps ne portait pas la moindre trace de brûlure et bien que sa robe ait été carbonisée jusqu’au dessus du genou, ses jambes n’en avaient pas souffert. Le meunier expliqua ensuite qu’il traversait le jardin quand soudain il avait entendu un bruit formidable, qui avait été suivi d’un cri désespéré, et tournant les yeux vers la maison, il avait aperçu le reflet d’un incendie dans le corridor. Il avait alors été saisi d’une telle épouvante que ses jambes ne lui avaient permis qu’avec peine d’accourir à l’aide.

Après cette terrible expérience, M. et Mme Shchapoff en conclurent qu’il ne restait rien d’autre à faire que de prendre la fuite, et ils le firent sans retard malgré l’inondation des champs causée par la fonte des neiges. Ils demandèrent l’hospitalité à un taudis de cosaques et ils y restèrent jusqu’à la fin des intempéries. M. Shchapoff vendit la maison dès qu’il le put, et il en acheta une nouvelle. Aucun des phénomènes ne les suivit, et la tranquillité revint au sein du foyer. Mme Shchapoff, que son mari décrivait comme une personne saine, tranquille, affectionnée et très pieuse ne fut plus jamais malade jusqu’au jour de sa mort, qui advint huit ans plus tard, des suites de couches.

Source: Les Phénomènes de Hantise d’Ernest Bozzano.

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