Le Fantôme du Placard

Placard Sombre

Un soir du début de l’été 1880, le révérend Joseph Murphy et sa femme, deux irlandais d’âge moyen qui visitaient l’Écosse pour la première fois, arrivèrent à Dundee, une ville située à environ cent kilomètres au nord d’Édimbourg, et comme ils ne savaient pas où passer la nuit et qu’ils ne connaissaient personne à qui demander, ils achetèrent un journal local afin de consulter la liste des hôtels et des pensions de famille. Après avoir hésité un moment, ils finirent par choisir une auberge près de la route de Perth, laquelle semblait susceptible de répondre à leurs faibles exigences et à leurs modestes finances, mais en arrivant devant le bâtiment ils furent tellement surpris par son apparence qu’ils s’exclamèrent d’une même voix:  » Oh! Quel délicieux vieil endroit!  »

Vieux, il l’était très certainement. Avec ses multiples pignons en chêne et ses fenêtres en saillie, le bâtiment datait visiblement du seizième siècle. L’intérieur n’aurait pas pu les impressionner plus favorablement. Les vastes pièces, les plafonds, les murs et les planchers en chêne, les fenêtres à meneaux, les couloirs étroits, les placards et les innombrables coins et recoins créaient une atmosphère chaleureuse qui les attirait irrésistiblement mais pour une obscure raison, Mme Murphy se sentait nerveuse. Elle était habituellement une personne calme, en aucun cas superstitieuse, mais elle ressentait ce curieux sentiment de malaise que beaucoup de gens éprouvent quand ils doivent passer la nuit dans un endroit étrange.

La chambre dont ils avaient hérité, l’hôtel étant plein ils ne l’avaient pas choisie, se trouvait à l’arrière de la maison, au bout d’un très long couloir, et son unique fenêtre donnait sur la cour. La pièce était propre, spacieuse, et dans l’une de ses cavités se dressait un gigantesque lit à baldaquin en ébène, lequel était orné d’une cantonnière impeccable et plus important encore, de draps bien aérés. Les autres meubles étaient les mêmes que ceux retrouvés dans la plupart des auberges anciennes, mais un grand placard s’ouvrait juste en face du lit, sombre et profond, qui attira immédiatement l’attention de Mme Murphy. Elle passa cette armoire en revue pendant quelques instants, puis apparemment convaincue qu’elle était tout à fait ordinaire, elle poursuivit son examen de la pièce.

Son mari, qui ne semblait guère intéressé par le mobilier, ne l’aida en rien. Plaidant la fatigue, il s’assit sur un coin du lit et parcourut les petites annonces du journal de Dundee tout en grignotant du pain d’épice. Une fois l’inspection des lieux terminée, il aida sa femme à déballer leurs valises, et ce faisant ils commencèrent à discuter de choses et d’autres, parlant si longtemps qu’ils furent tous les deux surpris en entendant l’église voisine sonner solennellement les douze coups de minuit. Alors, comme ils comptaient se lever tôt, ils se préparèrent immédiatement pour la nuit. Mme Murphy récita ses prières comme à son habitude mais en se relevant, elle se laissa aller à exprimer un regret:  » J’aurais aimé que nous ayons une veilleuse, Joseph. Je suppose que nous ne pouvons pas laisser une chandelle brûler toute la nuit. Je ne suis pas vraiment effrayée, mais je n’ai pas envie de rester dans le noir.  »

Elle se tut un moment, visiblement embarrassée, puis elle finit par admette:  » J’ai eu un curieux sentiment quand j’ai regardé dans le placard. Je ne peux pas l’expliquer, mais j’aurais maintenant envie de laisser la lumière allumée.  »

 » La chambre est plutôt sombre, confirma son mari en levant les yeux vers le plafond en chêne noir. Et je suis d’accord avec vous, ce serait bien si nous avions une veilleuse ou mieux encore, le gaz. Mais comme nous ne l’avons pas, ma chère, et que devons être en forme demain, je pense que nous devrions essayer de trouver le sommeil dès que possible.  »

M. Murphy souffla alors la bougie, et comme il finissait de parler, il se glissa dans le lit. Un long silence s’en suivit, qui était seulement interrompu par le bruit de leur respiration et celui, occasionnel, d’un quelconque oiseau de nuit qui venait taper sur le mur et la fenêtre aveugle de leur chambre. Quelque temps plus tard Mme Murphy entendit les ronflements de son mari, mais au lieu de l’irriter comme il le faisait habituellement, ce bruit lui parut étrangement réconfortant. Elle se tenait là, souhaitant de toute son âme parvenir à s’endormir, quand soudain elle prit conscience d’une abominable odeur et songeant avec effroi qu’une telle puanteur ne pouvait appartenir qu’à quelque chose de plus horrible encore, le front de la pauvre femme se retrouva trempé de sueur.

Mme Murphy aurait voulu réveiller son mari, mais se tournant vers lui elle se souvint de son extrême fatigue et elle y renonça. Puis, comme une nouvelle bouffée malodorante parvenait jusqu’à ses narines, elle commença à écouter les bruits de la nuit. Outre les ronflements du révérend, le silence était parfois perturbé par des craquements, des bruits de pas, le bruissement de draperies, des soupirs et des chuchotements, très faibles mais suggestifs, qui avaient probablement des causes naturelles mais qui lui semblèrent néanmoins inquiétants sur le moment. Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais elle sentait instinctivement que quelque chose allait apparaître, qui se dissimulait dans l’obscurité mais dont elle devinait la présence. Elle n’arrivait pas à le localiser avec exactitude, elle ne pouvait que spéculer sur son emplacement, mais d’après ses estimations il se trouvait juste en face d’elle, probablement dans le placard.

Incapable de supporter plus longtemps cette attente, Mme Murphy sortit doucement de son lit puis elle traversa furtivement la chambre, trouvant son chemin sans grande difficulté malgré la pénombre et se rapprochant inexorablement du placard. L’odeur semblait s’accroître à chacun de ses pas mais quand elle atteignit la porte la puanteur se révéla tellement insoutenable que la malheureuse crut mourir étouffée. Pendant quelques secondes elle caressa la poignée de sa main, hésitant à retourner dans son lit sans insister, mais le placard exerçait sur elle une telle fascination que cédant à sa sinistre influence, elle retint son souffle et ouvrit la porte. A ce moment-là, une faible lueur filtra dans la chambre et elle vit, juste en face d’elle, une tête humaine qui flottait dans les airs. Horrifiée, la pauvre femme se retrouva complétement pétrifiée, incapable de crier ou de bouger. La tête d’un homme se devinait à ses cheveux courts, rouges et emmêlés qui tombaient, désordonnés, sur la partie supérieure de son front et sur ses oreilles mais son visage n’était qu’une masse dégoûtante en décomposition. Comme l’abominable chose commençait à s’avancer vers elle, Mme Murphy se retrouva brusquement libérée de sa paralysie et poussant un cri d’horreur, elle s’enfuit vers le lit où dormait son mari.

La tête était maintenant tout près d’eux, et elle les aurait probablement touchés si Mme Murphy n’avait réussi à réveiller son mari et à le trainer de force hors de son chemin. La terreur du révérend fut encore plus grande que celle de sa femme et en voyant la tête flottante, il se retrouva incapable de prononcer une parole. Ils se serrèrent un moment l’un contre l’autre dans un silence terrible, puis Mme Murphy parvint à haleter:  » Prie Joseph! Prie et commande à cette chose de partir au nom de Dieu!  »

Le malheureux tenta alors de contenter sa femme, mais pas une seule syllabe ne sortit de sa bouche. La tête s’était maintenant tournée de leur côté et elle se déplaçait rapidement vers eux, sa puanteur les obligeant à lutter pour respirer. Avisant son bâton de marche, M. Murphy le prit en main et il se mit à fouetter l’air devant lui de toutes ses forces mais le bois ne rencontra aucune résistance et la morbide apparition continua à avancer.

Épouvantés, M. et Mme Murphy firent alors une tentative désespérée pour atteindre la porte de la chambre, la tête continuant à les poursuivre, mais dans leur hâte frénétique ils trébuchèrent sur quelque chose et s’étalèrent tous les deux sur le parquet. La tête plana un moment dans les airs, puis elle descendit vers eux et passant au travers de leurs corps, elle s’enfonça dans le plancher et disparut de leur vue. Il leur fallut plusieurs minutes avant d’oser bouger, et quand ils finirent par le faire, ce fut seulement pour se diriger vers leur lit en chancelant. Serrés l’un contre l’autre, ils attendirent le petit matin en tremblant puis les premiers rayons du soleil dissipèrent leurs craintes et se précipitant vers le rez-de-chaussée, ils demandèrent à voir le propriétaire de l’auberge.

Quand ils lui racontèrent leur abominable mésaventure, l’homme se mit à rire et il leur dit qu’ils avaient du faire un cauchemar mais loin de se laisser impressionner, M. et Mme Murphy lui démontrèrent l’absurdité de sa réponse en lui faisant remarquer qu’ils avaient tous les deux étaient témoins des mêmes phénomènes. Puis, comme l’aubergiste s’obstinait à nier le problème, ils décidèrent de monter faire leurs bagages et de partir sur le champ. Ils étaient sur le point de quitter l’hôtel quand l’homme s’approcha d’eux, et peut-être ressentait-il quelque remord à avoir menti à un homme de Dieu car il leur offrit une autre chambre, celle de leur choix, s’ils acceptaient de rester à l’auberge jusqu’à la fin de leur séjour et de ne parler de l’incident à personne.

 » Je sais que chaque mot de ce que vous dites est vrai, leur avoua-t-il. Mais que puis-je y faire? Je ne peux pas fermer une maison pour laquelle j’ai pris un bail de vingt ans à cause d’une chambre hantée. Après tout, il n’y a qu’un visiteur parmi des dizaines qui est troublé par l’apparition.  »

La tête, leur expliqua-t-il, est prétendument celle d’un colporteur assassiné dans l’auberge cent ans auparavant. Son corps décapité aurait été retrouvé caché derrière la boiserie et sa tête sous le plancher du placard. Ses assassins n’auraient jamais été pris. Ils auraient embarqué sur un navire du port de Dundee et personne n’aurait plus jamais entendu parler d’eux.  »

M. et Mme Murphy, qui étaient deux âmes charitables, consentirent à poursuivre leur séjour dans une autre chambre. Au cours des années suivantes, ils n’évoquèrent que rarement cette expérience en dehors du cercle familial mais un jour un écrivain réputé, M. Elliott O’Donnell, entendit parler de l’histoire par un ami commun et il réussit à les convaincre de la lui raconter.

Source: Casebook of Ghosts d’Elliott O’Donnell.

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