L’Expérience de la Prison de Stanford

Affiche The Stanford Experiment

The Stanford Prison Experiment est un film réalisé en 2015 par Kyle Patrick Alvarez et il est inspiré d’une véritable histoire, celle d’une expérience menée en 1971 par le  Dr Zimbardo, alors professeur de psychologie, à l’Université de Stanford.

 » La question était, que se passe-t-il quand vous mettez de bonnes personnes dans un mauvais endroit? Nous avons mis les bons, des étudiants ordinaires, dans un cadre très réaliste, une prison dans les sous-sol du département de psychologie à Stanford. Nous avons déshumanisé les prisonniers, nous leur avons donné des numéros, et nous avons effacé leur identité. Nous avons également dépersonnalisé les gardes, en les appelant Monsieur l’agent de correction, en leur faisant porter des uniformes kaki et en leur donnant des lunettes de soleil réfléchissantes argentées… En fait, nous avons reproduit l’anonymat de Lord of the Flies dans un endroit où nous pouvions observer exactement ce qui se passait à chaque instant. « 

Le Projet

Philip Zimbardo

Le Dr Philip Zimbardo, professeur de psychologie à l’Université de Stanford, avait grandi dans un ghetto du Bronx et durant toute son enfance il avait vu ses amis se livrer à des actes de violence avant de finir en prison. Il s’était alors demandé pourquoi de bonnes personnes faisaient parfois de mauvaises choses et il avait acquis la certitude que l’environnement était la cause de leur comportement. En 1971, le Dr Zimbardo, qui était fasciné par cette question et qui voulait tester son hypothèse, décida de mener une étude sur les effets psychologiques de l’emprisonnement. Le projet était financé par le Bureau de Recherche de la Marine Américaine qui cherchait à comprendre les causes des conflits dans le système carcéral.

Après avoir réuni une équipe, qui était composée de psychologues et de consultants, une annonce fut passée dans un journal, qui proposait 15$ par jour à des hommes pour participer à une simulation de prison pendant deux semaines et soixante-quinze y répondirent, des étudiants de la classe moyenne pour la plupart. Le Dr Zimbardo avait choisi d’exclure tous ceux qui présentaient des antécédents judiciaires ou des problèmes psychologiques et après leur avoir fait passer un certain nombre de tests vingt-quatre hommes furent sélectionnés, qui étaient en bonne santé et dont le comportement social avait été jugé normal. Deux groupes de taille équivalente furent alors constitués, celui des prisonniers et celui des gardiens, et tous les participants furent informés du caractère aléatoire de la distribution des rôles.

Début de l’Expérience

La Prison de Stanford

L’expérience avait été conçue pour être la plus déstabilisante possible. La veille du premier jour, le Dr Zimbardo organisa une réunion pour les douze gardiens, neufs actifs et trois remplaçants, puis il leur expliqua son projet, soulignant qu’ils ne devraient jamais s’en prendre physiquement aux prisonniers ou les priver d’eau ou de nourriture.

 » Vous pouvez créer chez les prisonniers un sentiment d’ennui, un sentiment de peur jusqu’à un certain niveau, vous pouvez leur insuffler une notion d’arbitraire en leur faisant croire que leur vie est totalement contrôlée par nous, par le système, par vous, par moi, et ils n’auront aucune intimité. Nous allons leur enlever leur personnalité de diverses façons, comme une chaîne de cheville mal ajustée. Les gardes devront appeler les prisonniers par leurs numéros attribués, cousus sur leurs uniformes, plutôt que par leurs noms… Nous aurons tout le pouvoir et ils n’en auront aucun.  »

Arrestation Stanford

Les prisonniers n’avaient reçu aucune consigne, ils devaient juste attendre d’être appelés, mais le matin du 17 août 1971, des officiers de police se présentèrent à leur domicile et les accusant de vol à main armée ou cambriolage, ils les interpelèrent. Sous les regards stupéfaits de leurs voisins, les neuf hommes furent fouillés et menottés sur la voie publique puis les policiers les firent monter à l’arrière de leurs véhicules officielles et les conduisirent, toutes sirènes hurlantes, au poste de Palo Alto. Après leur avoir lu leurs droits, ils commencèrent à constituer un dossier, comme ils l’auraient fait avec de véritables suspects, relevant leurs empreintes digitales et prenant leurs photos de face et de profil. Les étudiants, qui ne s’attendaient pas à un tel traitement, se retrouvèrent brièvement enfermés dans des cellules de détention, puis leurs yeux furent bandés et des membres de l’équipe du Dr Zimbardo vinrent les chercher en voiture pour les amener, un après l’autre, à l’Université de Stanford.

Arrivée à la Prison

Une prison avait été aménagée dans les sous-sol du Jordan Hall, le bâtiment de psychologie, qui était composée de trois cellules, d’une salle de garde et d’un long corridor menant à une cour, le seul endroit où les prisonniers auraient la permission de se promener. Une petite caméra avait été installée à l’une des extrémités de ce couloir, qui devait filmer tous les mouvements, et une petite cellule d’isolement avait été prévue de l’autre côté, qui avait été familièrement surnommée le Trou. Un système de communication avait également été mis en place, qui devait permettre aux psychologues d’écouter les détenus dans leurs cellules et de leur faire passer des annonces publiques. Le Dr Zimbardo devait jouer le rôle du surintendant de la prison, celui du directeur ayant été attribué à l’un de ses assistant, mais il restait néanmoins à la tête des opérations et toutes les décisions lui appartenaient.

A leur arrivée, les prisonniers reçurent l’ordre de se déshabiller complétement, puis ils furent fouillés et désinfectés, autant pour les humilier que pour s’assurer qu’aucun germe ne viendrait contaminer la prison. Une fois leurs effets personnels confisqués, chaque homme reçut son uniforme, qui était constitué d’un robe rêche et informe, avec son numéro inscrit devant et derrière, de sandales flottantes, d’une capuche, qui était en réalité un bas de femme destiné à dissimuler leurs longs cheveux, et d’une lourde chaîne attachée à la cheville, qu’il devait porter jour et nuit.

Tenue des Prisonniers

Les psychologues de l’équipe du Dr Zimbardo pensaient que les vrais détenus avaient le sentiment d’être rabaissés, émasculés, et ils voulaient que les volontaires éprouvent rapidement la même sensation, d’où l’idée de leur faire porter une robe sans sous-vêtements en-dessous. La chaîne attachée à leur cheville était le symbole de la perte de leur liberté et même la nuit elle devait se rappeler à leur souvenir, les réveillant en cognant sur leur autre pied et leur rappelant que même dans leurs rêves ils ne pouvaient s’échapper de la prison. Le numéro qui leur avait été attribué visait à les rendre anonymes et la capuche à leur enlever une parcelle de leur personnalité. A peine avaient-ils enfilé leur tenue que les manières de certains prisonniers commencèrent à changer, et ils se mirent à marcher, s’asseoir et se tenir différemment. De part leur rôle, ils s’attendaient à un certain harcèlement, à voir leurs droits civiques bafoués et à ne plus avoir d’intimité, mais ils étaient loin de deviner ce qui les attendait.

Des tenues avaient également été distribuées aux gardiens, qui se composaient d’un uniforme kaki de type militaire, d’une matraque de bois empruntée aux forces de police et de lunettes de soleil réfléchissantes, lesquelles devaient leur permettre d’éviter tout contact visuel et de dissimuler leurs émotions, une idée inspirée par le film Luke la Main Froide. Supervisés par certains des consultants, ils avaient écrit le règlement de la prison et ils étaient libres, dans une certaine mesure, de faire ce qu’ils pensaient nécessaire pour maintenir l’ordre et se faire respecter des détenus.

Gardiens Prison de Stanford

Tous les surveillants avaient été avertis des dangers possibles de leur mission mais leurs contraintes étaient moins lourdes que celles des prisonniers car ils assuraient des tours de garde de huit heures et pouvaient rentrer chez eux quand ils n’étaient pas en service. Trois gardiens travaillaient en même temps et chacun d’eux s’occupait de l’une des trois cellules où s’entassaient les neuf détenus. Elles étaient si petites que rien d’autre n’y rentrait que leurs lits, sur lesquels ils pouvaient dormir ou s’asseoir à leur convenance.

La première nuit, à 2h30 du matin, tous les prisonniers se retrouvèrent tirés de leur sommeil pour être comptés. Cette manœuvre visait à les familiariser avec leurs numéros mais plus important encore, elle permettait aux membres du second groupe d’interagir avec eux. Les détenus, qui n’étaient pas encore rentrés dans leurs rôles, ne prirent pas l’histoire au sérieux mais ils donnèrent l’occasion à leurs geôliers de tester leur autorité. Face à l’attitude irrespectueuse de certains, les gardiens commencèrent à distribuer des sanctions, qui prirent la forme d’un nombre de pompes à effectuer devant eux, mais leur expliquant que ce genre de punition était inappropriée en prison, les psychologues y mirent rapidement fin.

La Révolte

Prisonniers dans leur Cellule

Le premier jour s’était déroulé sans incident notable aussi personne ne s’attendait à la rébellion qui éclata le second. Les prisonniers enlevèrent le filet qui retenaient leurs cheveux, puis ils effacèrent leurs numéros et posant leurs lits contre la porte de leurs cellules, ils se barricadèrent eux-mêmes à l’intérieur. Ils se mirent ensuite à se moquer des gardiens, les provoquant, les insultant, et attisant leur colère. Quand les hommes de la relève se présentèrent, le lendemain matin, ils remirent durement en question le comportement des surveillants de l’équipe de nuit, les accusant d’avoir été trop permissifs et soulignant que sans leur laxisme, la révolte n’aurait jamais pu avoir lieu. Cependant, comme ils se sentaient incapables de régler le problème en si petit nombre, ils insistèrent pour que des renforts soient appelés et trois de leurs collègues, qui attendaient leur tour à leur domicile, vinrent les seconder. Les surveillants de nuit, piqués au vif par les reproches proférés à leur égard, décidèrent alors de rester pour les aider.

Après une rapide concertation, les gardiens décidèrent de répondre à la violence par la violence et décrochant un extincteur à incendie de son support, ils commencèrent à pulvériser de la neige carbonique vers les prisonniers pour les forcer à s’éloigner des portes. Ceci étant fait, ils se précipitèrent dans chacune des cellules, puis ils obligèrent les mutins à se dévêtir, confisquèrent les matelas de leurs lits et enfermèrent certains, qui étaient considérés comme les leaders du mouvement, dans la petite pièce qui servait de cellule d’isolement. Les surveillants de la prison, qui s’étaient toujours montrés respectueux envers les détenus, commencèrent alors à les harceler.

Les gardiens avaient momentanément réussi à écraser la révolte, à neuf et armés de matraques, mais ils ne pouvaient rester en permanence dans le bâtiment et ils devaient trouver le moyen d’en empêcher une nouvelle. Ils discutaient du problème quand l’un d’eux eut une brillante idée, proposant d’utiliser la ruse plutôt que la force. L’une des cellules fut alors désignée comme privilégiée et trois prisonniers, les moins impliqués dans la rébellion, y furent installés. Ils purent récupérer leurs uniformes et leurs matelas, se laver, se brosser les dents, puis ils reçurent de la nourriture en présence des autres détenus, lesquels avaient perdu le droit de se laver de manger. En agissant ainsi, les gardiens espéraient briser la cohésion du groupe mais les trois hommes refusèrent de toucher à leur repas en solidarité avec leurs camarades. Malheureusement, quelques heures plus tard, les privilégiés furent changés de cellule et mélangés aux autres, et les meneurs en conclurent qu’ils devaient être des informateurs. Alors plus aucun détenu ne leur fit confiance ou ne témoigna d’empathie envers eux jusqu’à la fin de l’expérience.

La révolte avait renforcé la cohésion et la confiance dans le groupe des gardiens mais pour eux, l’expérience n’était plus un jeu. Souvent les prisonniers se moquaient d’eux depuis leurs cellules, ils les maudissaient ou les insultaient et les gardiens, qui n’en pouvaient plus, se montraient de plus en plus agressifs.

Répression à la Prison de StanfordIls étaient persuadés que certains, les provocateurs qui les humiliaient sans cesse, étaient capables de les agresser physiquement s’ils leur en laissaient l’occasion aussi renforcèrent-ils l’autorité, la surveillance et la répression. Chaque aspect de la vie des détenus dépendaient du bon vouloir des gardiens, et aller aux toilettes devint alors un privilège. Parfois ceux qui les accompagnaient en profitaient pour se venger, les poussant ou les faisant trébucher loin des regards indiscrets, et souvent après 22 heures ils refusaient de leur ouvrir, les obligeant à utiliser le seau prévu à cet effet. A une occasion un gardien leur refusa même le droit de le vider. Alors la prison commença à sentir l’urine et les excréments.

Ils se montraient particulièrement durs avec le leader de la rébellion, le prisonnier 5401. Le jeune homme avait postulé pour des raisons politiques, il était opposé à l’expérience et pensait vendre son histoire aux journaux, mais il s’était pris au jeu et il était fier d’avoir été élu président du Comité de la Prison de Stanford. La plupart des propositions de l’association concernaient les distractions ou des mesures de réhabilitation, mais suite à la rébellion il avait été décidé qu’elles seraient ignorées le temps de rétablir la sécurité.

Trente-six heures après le début de l’expérience, le prisonnier 8612 commença à montrer des signes de détresse émotionnelle, tenant des propos décousus, pleurant sans cesse, hurlant et se montrant enragé. Au début, les psychologues pensèrent qu’il simulait pour les berner puis ils comprirent que l’homme souffrait réellement et le remirent en liberté.

Le Numéro 8612

Numéro 8612

Les Visiteurs

Visteurs Prison de Stanford

Les prisonniers qui avaient des proches dans la région avaient été autorisés à leur écrire pour leur demander de venir les voir à la prison de Stanford mais le professeur Zimbardo et son groupe s’inquiétaient de la réaction des parents quand ils découvriraient l’état des cellules et celui de leurs enfants, se demandant même s’ils n’exigeraient pas de les ramener chez eux. Alors le lendemain, qui était le jour de la visite, il fut décidé de faire de la prison un environnement plaisant, qui ne ressemblerait en rien à ce qui pourrait leur être décrit par leurs fils. Les détenus eurent enfin le droit de se laver, de se raser et de manger, leurs cellules furent entièrement nettoyées et tous les graffitis effacés.

Quand les familles et les amis se présentèrent, amusés à l’idée de découvrir une expérience nouvelle, une jeune femme les reçut à l’accueil, qui les fit patienter une trentaine de minutes. Après réflexion, l’équipe de recherche avait décidé de réduire le temps de la visite, qui était initialement d’une heure, à dix minutes, et de limiter le nombre de visiteurs à deux par prisonnier. Avant de rentrer dans la salle de visite, les parents devaient discuter du cas de leur fils avec un garde, et si certains se plaignirent de ces nouvelles mesures, les jugeant arbitraires, tous acceptèrent de s’y soumettre. En voyant leurs enfants, certains s’alarmèrent de leur état de fatigue et demandèrent à parler au responsable mais quand le Dr Zimbardo se présenta, jouant son de surintendant de la prison, alors les malheureux parents perdirent brusquement leur assurance et ils s’excusèrent presque de l’avoir dérangé.

La Grande Évasion

Gardien Prison de Stanford

Au cours de la même journée, une rumeur commença à courir qu’une évasion allait avoir lieu. L’un des gardes avaient entendu des prisonniers raconter que leur camarade 8612, celui que les psychologues avaient libéré la nuit précédente, était un simulateur, qu’il avait fait ce qu’il fallait pour sortir et aller chercher quelques uns de ses amis, lesquels allaient venir après les heures de visite et tout casser. Normalement, les membres de l’équipe auraient du attendre et observer les événements, mais ils étaient tellement inquiets pour la sécurité de leur prison que le Dr Zimbardo rassembla rapidement le directeur et l’un de ses lieutenants en chef, Craig Haney, pour mettre au point un plan. Il fut alors décidé de placer un informateur dans la cellule où avait été enfermé 8312 puis le professeur se rendit au poste de police de Palo Alto et il demanda si tous les prisonniers pouvaient être transférés dans les cellules du poste de police. Sa requête aurait été acceptée si le chef de la police n’avait pas fait remarquer qu’ils ne seraient pas couverts par l’assurance s’il leur arrivait quelque chose. En colère et dégouté de ce qu’il estimait être un manque de collaboration, le Dr Zimbardo, qui se perdait dans son rôle de surintendant, rassembla rapidement son équipe et les trois hommes s’empressèrent de chercher une autre solution.

Le professeur proposa alors de démanteler la prison dès le départ des visiteurs, d’appeler des renforts, de rassembler les prisonniers, de les enchaîner, de leur mettre des sacs en papier sur la tête, de les faire monter dans l’ascenseur, de les amener dans la salle de stockage du cinquième étage et de les laisser là avec les gardiens. Quand les fauteurs de troubles se présenteraient au sous-sol, ils ne trouveraient que lui et il leur dirait simplement que l’expérience avait été arrêtée et que tous les volontaires avaient été renvoyés chez eux. Après leur départ, les prisonniers seraient ramenés au sous-sol et la sécurité de la prison serait doublée. Puis, comme sa libération s’était faite sur des mensonges, ils pourraient ensuite faire venir le 8612 sous un prétexte quelconque et l’emprisonner à nouveau.

Transfert des Prisonniers dans la Salle de Stockage

Transfert des Prisonniers dans la Salle de Stockage

Le Dr Zimbardo attendait les agitateurs comme prévu, quand l’un de ses collègues, lui-même psychologue, descendit au sous-sol pour voir comment se déroulait l’expérience. Le professeur, qui craignait une intrusion imminente, lui résuma rapidement son projet pour se débarrasser de lui mais l’homme lui posa différentes questions, qui le mirent dans une colère folle. Il devait gérer une nouvelle révolte, assurer la sécurité de ses hommes, préserver la prison, et il était obligé d’écouter les jérémiades bien-pensantes de son collègue qui lui parlait de variable indépendante et programme de réhabilitation. A ce moment-là, le Dr Zimbardo était allé bien trop loin dans l’expérience, mais il ne le savait pas encore.

Bien évidemment, l’histoire de l’évasion avait été inventée par les détenus et rien ne se produisit jamais. Le surintendant de la prison, les membres de son équipe et les gardiens avaient passé des heures à tenter de contrer un complot imaginaire et cette prise de conscience entraîna un grand sentiment de frustration, qui était à la hauteur des efforts fournis. Les comptages devinrent alors des épreuves de plusieurs heures au cours desquelles les gardes tourmentaient et humiliaient cruellement les prisonniers, leur imposant de longues période d’exercice physique, les privant de nourriture ou leur obligeant à laver leur seau d’aisance à mains nues.

Confusion

Visite d'un Prêtre

Le mercredi, à la demande du Dr Zimbardo, un prêtre catholique qui officiait comme aumônier fit le voyage depuis Washington pour donner son avis sur le réalisme de la prison et pour rencontrer certains membres du comité des détenus, qui réclamaient les services de l’église. A cette occasion, il rencontra individuellement tous les prisonniers et le professeur constata avec ravissement que pour se présenter, ils donnaient leurs numéros plutôt que leurs noms. Le prêtre, qui était habituer à visiter des détenus, se comporta exactement comme il le faisait habituellement. Après une courte discussion, il leur demandait la raison de leur présence en prison puis il leur expliquait que le seul moyen d’en sortir était d’engager un avocat ou, s’ils ne pouvaient pas se le permettre, d’en prendre un commis d’office. Il leur proposait ensuite de contacter leurs parents pour leur demander de s’en charger, et certains lui demandèrent de le faire.

La présence du prêtre mit en lumière la confusion grandissante entre la réalité et l’illusion, entre le rôleplay et la véritable identité. La prison n’était qu’un décor mais elle absorbait tous les participants, les transformant lentement en des créatures de sa propre réalité. Les détenus les plus troublés par cette visite étaient les rares qui savaient encore qu’ils participaient à une expérience.

Tous les prisonniers avaient accepté de rencontrer le prêtre, sauf un, le numéro 819, qui se sentait mal et demandait à voir un docteur. A force d’insistance, les gardiens le convainquirent de sortir de sa cellule mais alors qu’il tentait d’expliquer son problème au prêtre et au surintendant, il se mit à pleurer, exactement comme les deux hommes précédemment relâchés. Le Dr Zimbardo s’empressa de lui enlever sa chaîne et le filet qui dissimulait ses cheveux puis il lui proposa d’aller se reposer dans la salle de relaxation, qui était adjacente aux cellules. Il venait de l’y laisser quand l’un des gardes fit aligner les prisonniers et il leur demanda de répéter 819 aussi fort qu’ils le pouvaient.

Le Numéro 819

Le Numéro 819

Le professeur, qui se doutait que le jeune homme les entendait, se précipita dans la salle de repos et il le retrouva qui pleurait hystériquement alors que ses camarades criaient maintenant qu’il était un mauvais prisonnier et qu’ils seraient tous punis à cause de lui. Solidaires et unis, ils répétaient inlassablement :  » 819 est mauvais,  » et brusquement, le Dr Zimbardo eut l’impression d’entendre une foule disciplinée saluer Hitler. Horrifié, il proposa au jeune homme de quitter la prison sur le champ, mais se tournant vers lui, ce dernier lui répondit:  » Non, je ne peux pas partir maintenant.  »

Le malheureux, qui était toujours malade, voulait prouver aux autres qu’il était quelqu’un de bien, et se rendant brusquement compte de la confusion qui embrumait son esprit, le psychologue lui dit:  » Écoute, tu n’es pas le numéro 819. Mon nom est Dr Zimbardo et tous ceux-là sont des étudiants, juste comme toi. Allez viens.  » Et en disant ces mots, il se rendit compte qu’il tentait de se convaincre lui-même que toute cette histoire n’était bien qu’une expérience. Alors brusquement le jeune homme s’arrêta de pleurer et regardant le professeur comme un petit enfant qui s’éveille d’un cauchemar, il murmura:  » D’accord, allons-y.  »

Libération Anticipée

Commission à la Prison de Stanford

Le jeudi matin, une audience de la commission des peines fut organisée et les détenus qui pensaient avoir une raison légitime purent demander à être entendus. Ceux qui en avaient fait la requête furent alors enchaînés les uns aux autres et amenés à la salle de discussion avec un sac sur la tête pour qu’ils ne puissent rien voir et les empêcher de parler. Le comité en question était composé de personnes que les prisonniers ne connaissaient pas et il était dirigé par l’un des consultants du groupe de recherche, M. Carlo Prescott, un ancien détenu.

 

Prisonniers amenés devant la Commission

Prisonniers amenés devant la Commission

La commission demanda alors aux détenus, qui devaient se présenter l’un après l’autre, s’ils acceptaient de laisser tout l’argent qu’ils avaient gagné jusqu’à en échange d’une libération anticipée puis, en fonction de leur réponse, elle leur proposait de regagner leur cellule, leur promettant de considérer leur requête. Tous les prisonniers, sauf deux, répondirent qu’ils étaient prêts à tout arrêter et à abandonner leur salaire. Les étudiants s’étaient portés volontaires pour participer à l’expérience, ils pouvaient logiquement partie quand ils le souhaitaient, mais ils ne s’en rendaient plus compte. Pour eux, la prison était devenue réelle et pour sortir, ils devaient espérer une réponse favorable des autorités pénitentiaires. Le président de la commission, qui était un ancien détenu, rejeta toutes les demandes de libérations anticipées, et il devint l’homme le plus détesté de la prison. Cette haine dirigée contre lui finit par le rendre malade et observant ce qu’il était devenu il se rendit compte qu’il ressemblait en tous points à son ancien bourreau, qui avait lui-aussi rejeté ses requêtes année après année. Lorsqu’il apprit la nouvelle, l’un des détenus en fut tellement affecté que son corps se recouvrit de boutons et après un bref séjour à l’infirmerie du campus il se retrouva libéré de ses engagements.

Nouvelles Relations

Prisonniers dans leur Cellule

Une nouvelle forme de relation semblait s’être établie entre les détenus et les surveillants, qui paraissaient plus détendus qu’au début de l’expérience. Les gardiens se divisaient en trois groupes distincts, qui agissaient différemment. Les gentils, qui ne punissaient jamais personne et se montraient compatissants, les sévères mais justes, qui respectaient scrupuleusement le règlement de la prison, et les agressifs, qui paraissaient grisés par le pouvoir que leur donnait leur uniforme et qui se faisaient un plaisir d’humilier cruellement les prisonniers. Pourtant, aucun des tests psychologiques qu’ils avaient passés au début de l’expérience ne laissait deviner de telles tendances et d’aussi grandes différences entre eux.

Les prisonniers géraient leur frustration, leur sentiment d’impuissance et leur désespoir comme ils le pouvaient. Au début, certains s’étaient montrés rebelles, ils s’étaient même battus avec les gardes, et d’autres avaient tenté de prouver qu’ils étaient de bons éléments, faisant tout ce qu’il leur était demandé sans rechigner. L’un d’entre eux avait même été surnommé Sergent par les autres, les prisonniers comme les gardiens, parce qu’il se comportait comme un militaire dès qu’il recevait une mission. Puis, au fil des jours, les groupes s’étaient dissous et les détenus avaient peu à peu retrouvé leur personnalité. Ils attendaient patiemment leur libération, exactement comme des prisonniers de guerre ou les malades des hôpitaux psychiatriques. Les gardiens contrôlait totalement la prison, et à défaut d’avoir gagné le respect des détenus, ils avaient réussi à obtenir leur obéissance.

La Grève de la Faim

Prisonnier 416

Prisonnier 416

Le numéro 416, qui était rentré le mercredi précédent en remplaçant d’un prisonnier sortant, décida de faire une grève de la faim pour protester contre les mauvais traitements et malgré tous les efforts des gardiens, il refusa de manger. De crainte que les prisonniers ne se solidarisent derrière cette rébellion, les surveillants demandèrent à ses compagnons de cellule d’essayer de le nourrir, et comme il s’y refusait toujours, alors ils commencèrent à sévir, menaçant même de faire sauter les heures de visite de tous les détenus si leur camarade s’obstinait à ne pas manger. Les détenus se mirent alors en colère, non pas contre les gardiens mais contre 416, l’insultant sans parvenir à le faire changer d’avis. Alors, comme l’homme semblait s’entêter, les gardiens le mirent au Trou pendant trois heures au lieu d’une seule comme le prévoyait le règlement, faisant soudainement de lui un héro. Pourtant, s’il résistait, le prisonnier 416 vivait très mal cette expérience:

 » Je commençais à sentir que je perdais mon identité, celle de la personne que j’appelais Clay, la personne qui m’avait mis dans cet endroit, la personne qui s’était portée volontaire pour aller dans cette prison, car c’était une prison pour moi. Je commençais à sentir que cette identité, la personne que je suis, qui avait décidé d’aller en prison, était loin de moi, qu’elle m’avait été enlevée et que finalement je n’étais pas elle mais 416. J’étais vraiment mon numéro.  »

A la fin de cette période, un gardien proposa aux détenus de libérer leur camarade en échange de leur couverture, menaçant de le laisser au Trou s’ils refusaient, et le malheureux dut y passer la nuit.

John Wayne

John Wayne

Ce jeune homme, que tout le monde surnommait John Wayne car il avait été pris en photo devant un poster de l’acteur, était le plus terrible de tous les gardiens, qui rivalisaient pourtant d’imagination pour punir les prisonniers, et souvent il se montrait cruel, prenant visiblement plaisir à les humilier. A l’extérieur, il semblait le plus charmant des hommes, mais dès qu’il endossait son uniforme ses manières changeaient et les psychologues ne parvenaient pas à comprendre comment un étudiant aussi banal en apparence pouvait s’être à ce point investi dans son rôle.

Fin de l’Expérience

Fin de l'Expérience

Le jeudi soir, quand les visiteurs se présentèrent, certains parents demandèrent au surintendant de contacter un avocat pour faire sortir leur fils, expliquant qu’un prêtre catholique les avaient appelés pour leur dire que leur fils se trouvait à la Prison de Stanford et qu’ils devaient en engager un pour le faire libérer. Alors, comme ils le lui demandaient, le professeur fit appel à un avocat, qui visita tous les prisonniers le lendemain et discuta de questions juridiques avec eux.

Christina Maslach, une psychologue récemment diplômée que le Dr Zimbardo fréquentait et qui allait devenir sa femme, devait interviewer les participants le lendemain mais souhaitant se familiariser avec l’expérience elle descendit visiter la prison dans la soirée. Dans un premier temps, elle la trouva terne et ennuyeuse puis les gardiens firent sortir les prisonniers de leurs cellules pour les amener à la salle de bain et quand elle les vit attachés les uns aux autres avec un sac à papier sur la tête et une blouse informe d’où dépassaient leurs jambes blanches, elle se sentit brusquement prise de nausées. Mal à l’aise, elle détourna instinctivement le regard mais certains de ses collègues, psychologues comme elle, remarquèrent son geste et ils lui demandèrent en riant:  » Quel est le problème?  »

En quittant la prison, le Dr Zimbardo lui demanda ce qu’elle pensait de l’étude, mais submergée par l’émotion, la jeune femme se mit à crier:  » Je pense que c’est terrible ce que vous faites à ces garçons. Puis j’ai pleuré. Nous avons eu une dispute, vous n’imaginez même pas, et j’ai commencé à penser, attends une minute, je ne sais pas qui est ce mec. Je ne sais vraiment pas, et je suis en train de m’impliquer avec lui.  »

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Christina et Philip

Le Dr Zimbardo avait été profondément choqué par sa réaction mais il finit par admettre qu’elle avait raison. Il avait laissé se développer une situation dramatique, et les conséquences étaient désastreuses. Jamais il n’était intervenu dans le déroulement des événements, ni lui ni aucun membre de son équipe, pas une fois il ne s’était opposé aux ordres des gardiens et si certains d’entre eux s’étaient toujours montré respectueux envers les détenus ils n’avaient jamais osé se dresser contre leurs collègues et les plus cruels en avaient profité pour imposer leurs lois. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’était jamais arrivé en retard, n’avait été malade, n’était parti plus tôt ou n’avait demandé de rémunération pour les heures supplémentaires effectuées. Les détenus avaient été brimés, maltraités par des étudiants qui avaient laissé s’exprimer leurs penchants sadiques, semblant s’enivrer du sentiment de puissance que leur donnait le pouvoir, et il les avait laissés faire.

Le lendemain, le vendredi 20 Août 1971, le Dr Zimbardo annonça la fin de l’expérience et si cette nouvelle fit la joie des prisonniers, elle provoqua la colère des gardiens qui auraient voulu continuer jusqu’au bout. Les psychologues organisèrent une série de rencontres, d’abord avec les gardiens, puis avec les prisonniers, ceux qui avaient été libérés prématurément furent invités à revenir, et finalement avec tous les participants, volontaires et membres du groupe de recherche. Ils voulaient discuter de ce qu’ils avaient pu observer, connaître les sentiments de chacun, mais finalement la discussion tourna en leçon de morale et tout le monde finit par reconnaître la nécessité de se comporter différemment dans la vie réelle.

Pour le Dr Zimbardo, qui éprouvait toujours des sentiments ambigus quand à l’éthique de son étude, l’expérience avait réussi à prouver que la situation, et non pas la prédisposition, influençait le comportement des individus. La validité de son expérience et ses conclusions furent durement critiquées par ses confrères, mais elles incitèrent néanmoins les autorités à changer la façon dont les prisons étaient gérées.

Philip Zimbardo et L'Effet Lucifer

Philip Zimbardo et L’Effet Lucifer

Des années plus tard, le Dr Zimbardo écrivit un livre, L’Effet Lucifer: Comprendre Comment de Bonnes Personnes Deviennent Mauvaises, dans lequel il étudiait les similitudes entre l’expérience de la prison de Stanford et les abus de la prison d’Abu Ghraib. Le titre de son ouvrage était inspiré de la Bible et plus précisément de l’histoire de Lucifer, qui était l’ange préféré de Dieu jusqu’à ce qu’il conteste son autorité et soit jeté en enfer, avec les anges déchus.

Source: The Stanford Prison Experiment: A Simulation Study of the Psychology of Imprisonment conducted August 1971 at Stanford University.

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