La Cause du Divorce

Femme en Larmes

Le 6 juillet 1883, à Pittsburg, en Californie, Margaret Leeds, une ravissante petite brune, épousa Anson F. Clements, un jeune homme de vingt-six qui travaillait comme tapissier-garnisseur et qui était, de l’avis de tous, un homme sobre et laborieux. La cérémonie fut célébrée à dix-neuf heures, dans la maison de la mère de Margaret, et après le départ des derniers invités, qui s’attardèrent jusqu’à minuit, les jeunes mariés se retirèrent dans leur chambre et ils discutèrent pendant une demi-heure, peut-être plus, de leurs perspectives d’avenir et de combien ils allaient être heureux ensemble. Épuisée par les festivités de la veille, Margaret dormait d’un sommeil profond quand soudain, vers quatre heures du matin, elle se retrouva réveillée par un certain bruit et se levant précipitamment de son lit, un cri lui échappa.

Un homme se tenait debout devant le bureau, qui semblait absorbé par quelque tâche mystérieuse, mais comme il essuyait l’objet qu’il tenait dans la main sur un morceau de papier, la lueur de la lune révéla une lame et Margaret comprit qu’il était en train de se raser. La jeune femme, qui était maintenant pleinement réveillée, poussa alors un nouveau cri, mais le son de sa voix ne perturba en rien l’intrus, qui ne prit même pas la peine de se retourner.  » Anson!  » se mit-elle alors à crier tout se blottissant précipitamment contre son mari.  » Anson! Réveille-toi, pour l’amour du ciel! Il y a quelqu’un dans la chambre!  »

Alors qu’elle s’efforçait de réveiller son mari endormi, Margaret posa la main sur son visage et elle découvrit avec effroi que sa peau était aussi froide que celle d’un mort. Paniquée, elle le saisit alors par l’épaule, secouant vigoureusement son corps rigide sans parvenir à lui faire reprendre conscience, puis elle le frappa à la poitrine, criant aussi fort qu’elle le pouvait et comme il ne bougeait toujours pas, l’idée lui vint qu’il était probablement mort. Elle se pencha alors au-dessus de lui, tentant de distinguer sa respiration, mais ce fut en vain. Pendant ce temps, la mystérieuse silhouette continuait à se raser devant le miroir, imperturbable. A force de crier Margaret avait fini par réveiller la maison et des pas se firent entendre dans l’escalier, qui étaient ceux de sa mère et du plus jeune de ses frères, lesquels se précipitaient vers sa chambre. Elle eut tout juste le temps de les apercevoir avant de s’évanouir.

Quand elle reprit ses esprits, Margaret était allongée sur son lit, sa mère se tenait près d’elle et son mari lui tamponnait le visage avec de l’eau fraîche. La jeune femme, qui ne se souvenait que trop bien de sa mésaventure, tourna immédiatement la tête vers le bureau, mais la silhouette avait disparu. Interrogée sur la raison de son malaise, elle s’empressa de leur raconter ce qu’elle avait vu mais pensant qu’elle avait rêvé toute la scène, tous se rirent d’elle. Cette nuit-là, Margaret ne put se rendormir, mais le lendemain, à la lumière du jour, elle réussit presque à se convaincre que l’apparition n’était rien d’autre qu’une illusion créée par son esprit. Son mari semblait avoir été contrarié par quelque chose mais comme la journée avançait il retrouva sa bonne humeur habituelle et en début de soirée il la prit dans ses bras, lui disant combien il l’aimait.

La nuit suivante et celle du lendemain, Margaret dormit profondément sans être dérangée puis Anson dut partir pour Philadelphie, où un travail bien mieux payé lui avait été proposé, et la jeune femme resta chez sa mère le temps que la situation de son mari soit assurée. Durant son absence, il lui écrivit tous les jours et le 15 octobre, ayant appris le caractère définitif de son engagement, le jeune homme téléphona à sa femme, lui demandant de venir s’installer dans la petite maison de quatre pièces qu’il avait préparée pour elle. Margaret et Anson, qui partageaient les mêmes sentiments, étaient ravis de se retrouver mais fatiguée par le voyage, la jeune femme ne se sentit pas le courage de veiller. Elle dormait paisiblement quand soudain, peu après minuit, quelque chose la réveilla et levant les yeux elle vit un homme pénétrer dans la chambre, qui se dirigea sans hésiter vers le bureau et commença à se raser.

Submergée par la peur, Margaret resta un long moment immobile, incapable de bouger ou de crier, et elle regarda incrédule l’inconnu passer le rasoir sur son visage aussi calmement que s’il s’était trouvé dans sa propre maison. D’une étrange manière, tous ses gestes étaient parfaitement silencieux. Puis, au prix d’un remarquable effort de volonté, elle parvint finalement à reprendre le contrôle d’elle-même et attrapant Anson par l’épaule, elle commença à le secouer. La frayeur qu’elle éprouvait alors semblait avoir décuplé sa force car elle le poussa pratiquement en dehors du lit mais au lieu de se réveiller, il resta comme mort. Passant la main sur son visage, elle le trouva froid et moite, exactement comme à Pittsburg, et un sentiment d’horreur l’envahit. Prise de panique, la jeune femme prit la tête de son mari entre ses bras et elle se mit à hurler à son oreille mais malgré ses appels désespérés, il refusa de se réveiller. L’indésirable visiteur se tenait toujours debout devant le bureau et il continuait à se raser, indifférent au drame qui se jouait derrière lui. Au bout de quelques minutes, qui lui parurent une éternité, Margaret se sentit défaillir et s’effondrant sur le lit, elle sombra dans l’inconscience.

Lorsque Margaret ouvrit les yeux, son mari se trouvait à son chevet, qui lui rafraichissait le visage et lui frottait les mains. Bouleversée, elle s’empressa de lui parler de la terrifiante apparition et s’il lui répondit à nouveau qu’elle avait rêvé, elle remarqua qu’il ne semblait pas aussi catégorique que le première fois. Toute la journée, la jeune femme resta dans un état de protestation dont elle ne parvint pas à émerger, et le soir venu, elle lui fit promettre de faire l’effort de rester réveillé après minuit, ce à quoi il consentit. Peut-être se sentait-elle rassurée en sachant qu’il veillait à ses côtés car cette nuit-là, aucun cauchemar ne vint troubler son sommeil.

Le lendemain, Margaret et son mari passèrent la soirée au théâtre et en rentrant chez eux ils discutèrent pendant près d’une heure avant de se retirer. Une fois dans son lit, la jeune femme, qui craignait une nouvelle visite de l’homme au rasoir, décida de se cacher la tête sous les draps. Elle ne savait pas combien de temps elle avait dormi quand une mystérieuse influence la réveilla mais aussitôt elle comprit que si elle regardait dans la chambre, elle devrait une nouvelle fois traverser la même terrible épreuve. Peut-être l’expérience l’avait-elle rendue plus téméraire, elle se le demandait, car même si elle s’attendait à voir la silhouette de l’homme, elle ouvrit néanmoins les yeux. Il était là comme à son habitude, debout de la glace, et il se rasait dans la plus grande indifférence. Margaret ne sut jamais d’où lui était venue cette soudaine audace mais sans dire un mot, et sans crier, elle sauta vivement du lit, et s’enveloppant dans la courtepointe qu’elle avait attrapée, elle s’approcha de l’intrus. Elle ne savait pas s’il l’avait entendue car il n’avait pas bougé d’un pouce. Elle alluma la lampe à gaz, fit rapidement un pas en arrière et une lueur vint éclairer le visage de l’homme, dessinant son reflet dans le miroir. La jeune femme leva alors les yeux vers la glace, et elle sentit son sang se glacer en reconnaissant son bien-aimé Anson, lequel semblait avoir conscience de sa présence car il regardait vers elle.

Prise d’un doute, Margaret se retourna précipitamment mais son mari gisait toujours dans son lit, visiblement endormi, et comme la lumière de la lampe caressait son visage, elle remarqua qu’il était d’une pâleur mortelle. Elle bondit alors en avant pour toucher son front, qu’elle trouva froid comme de la glace, puis elle fit à nouveau volte-face et remplie d’une détermination nouvelle, elle se dirigea vers l’homme au rasoir. Elle s’approchait de lui quand soudain sa silhouette commença à s’estomper et quelques instants plus tard, elle disparut complétement. Au même moment, Anson sembla revenir à lui. Il grogna une ou deux fois, se retourna, et se redressant brusquement dans le lit, il s’écria:  » Maggie, tu sais tout maintenant. J’ai enduré le supplice des mille enfers durant les dix dernières minutes, et j’étais incapable de bouger une main ou un pied. Mon Dieu! Pourquoi ne suis-je pas comme les autres hommes? Ce que vous avez vu à Pittsburg et ce que vous avez vu ici n’était pas un cauchemar ou un rêve, mais une terrible réalité. Vous avez vu mon double.

Il est une malédiction pour moi depuis des années, et je pense qu’il me visite à cause de quelque péché de mes parents. Je sais parfaitement bien quand mon autre conscience se rend visible à l’œil mortel, mais je n’ai aucun contrôle sur lui. Néanmoins, mes facultés de pensées ne sont pas hébétées, mais plutôt vivifiés, et la frayeur que tu ressens fait agoniser mon âme. Je pensais que le mariage pourrait changer ma condition, mais il semble avoir fait empirer les choses.  »

Une semaine à peine après son arrivée à Philadelphie, Margaret écrivit à sa mère pour lui dire que sa situation était intenable. Son mari était peut-être le plus gentil et le plus prévenant des hommes, mais il était doté d’une affection étrange qui faisait de sa vie un fardeau et qui excluait définitivement toute possibilité de vivre avec lui.

 » Peu importe combien Anson et moi nous nous aimons l’un l’autre, nous ne pouvons pas vivre comme mari et femme quand son ombre, ou peu importe la façon dont il l’appelle, rôde dans la maison à minuit. Aussi avons-nous décidé de nous séparer.  »

Alors, au début du mois de décembre, un juge examina la demande en divorce de Margaret, qui disait aimer son mari plus que tout mais qui n’en pouvait plus de vivre avec lui et son double. Elle avait vécu, selon ses propres paroles, la plus terrible expérience jamais connue par une femme. L’histoire ne précise pas le divorce fut effectivement prononcé, mais les journalistes qui interrogèrent la jeune femme témoignèrent de ses larmes et de sa souffrance.

Source: Le San Francisco Bulletin du 6 Décembre 1883.

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