La Disparition de Jeremiah Dance

Grand Chêne

– Vingt livres par an pour une maison de douze pièces avec une belle pelouse, une bonne écurie et de grands jardins potagers, cela me conviendrait parfaitement, déclara M. Jack B.. Mais pourquoi est-ce si peu cher?
– Eh bien, lui répondit le propriétaire de la maison, un certain Percy Baldwin, un gros monsieur courtaud, aux yeux vifs et brillants, eh bien voyez-vous, la propriété est un peu éloignée de la ville et la plupart des gens préfèrent être plus proches, avoir des voisins et ce genre de choses.
– Avoir des voisins? Pas moi, j’en ai assez de les supporter. Les canalisations sont en bon état?
– Oh oui! En parfait état.
– L’eau?
– Excellente.
– Tout est en bon état?
– De premier choix.
– La solitude est la seule chose qui ennuie les gens?
– Il en est ainsi.
– Alors je vais vous demander de m’envoyer quelqu’un pour me montrer la maison, car je pense que c’est exactement le genre d’endroit que nous cherchons. Vous voyez, nous travaillons au théâtre du midi au soir et nous aimerions pouvoir nous réfugier dans un endroit calme, un endroit où nous pourrions rester au lit le matin et respirer de l’air pur quand nous sortons dans le jardin.
– Je comprends, répondit M. Baldwin, mais il est déjà tard. Ne préféreriez-vous pas la visiter dans la matinée? Tout semble toujours pire, et bien pire, au crépuscule.
– Oh, le crépuscule ne me gêne en rien. Il n’y a pas de fantômes dans les placards, n’est-ce pas? demanda en riant M. B..
– Non, la maison n’est pas hantée. Mais ça ne serait pas grave pour vous si elle l’était, car je vois que vous ne croyez pas aux fantômes.
– Croire aux fantômes? Pas vraiment. Montrez-moi la maison.
– Très bien, monsieur. Je vais vous y amener moi-même lui répondit à contrecœur M. Baldwin. Tim, donne-moi les clefs de Crow’s Nest et dis à Higgins d’amener la calèche.

Quelques minutes plus tard, les deux gentlemen prirent la route de Crow’s Nest. La soirée était fraiche et parfumée de l’odeur des pins, mais elle était également teintée de cette tristesse particulière qui annonce toujours la fin de l’été. L’évidence de sa mort s’étalait partout sous leurs yeux, dans les feuilles mortes tombées des chênes et des ormes, dans les fossés dénudés, dans le moulin abandonné qui se dressait dans l’obscurité naissante, dans la masure aux fenêtres sans vitre que les ramasseuses de houblon avaient récemment quittée et dans le petit chemin jonché de matières végétales en décomposition qui y menait.

– C’est toujours aussi calme? demanda M. B. au petit homme qui ne cessait de faire claquer son fouet comme s’il aimait à en entendre le bruit.
– Toujours. Et parfois plus. Vous n’êtes pas habitué à la campagne?
– Je n’y ai jamais vécu en effet mais j’ai envie d’essayer. Êtes-vous versé dans le cri des oiseaux? Quel était-ce?

Ils approchaient d’une route excessivement sombre bordée d’arbres tourmentés aux longues branches tordues et M. B. se disait qu’il n’avait jamais vu d’endroit aussi sinistre quand un courant d’air glacé lui fit resserrer les pans de son pardessus.

– Ce oh… un oiseau de nuit de quelque espèce, répondit M. Baldwin. Un son plutôt laid, ne trouvez-vous pas? Je ne comprends pas pourquoi ces bêtes ont été crées. Oh, du calme, du calme!

Pendant qu’il parlait, le cheval se cabra violemment et plongeant vers l’avant, il partit au galop. M. B. s’agrippa précipitamment à son siège puis il releva les yeux et un cri de surprise lui échappa. Tout près d’eux se trouvait un homme de taille moyenne vêtu d’un chapeau panama et d’un manteau Albert, qui marchait à un rythme ordinaire mais qui allait aussi vite que le cheval. Il était rasé de près, il avait un nez aquilin, un menton plutôt prononcé et son teint était d’une blancheur éclatante. A côté de lui trottinaient deux caniches à la peau tellement laiteuse qu’elle en semblait lumineuse.

– Qui diable est-il? demanda M. B. en tentant d’élever la voix pour couvrir le bruit des sabots du cheval et des roues.
– Qui quoi? cria M. Baldwin en retour.
– L’homme qui marche avec nous!
– Mais je ne vois pas d’homme!

M. B. se tourna alors vers lui et il le regarda avec curiosité. Peut-être ne l’avait-il pas remarqué en raison de la vitesse terrible ou de la difficulté à tenir le cheval, mais ses joues étaient pâles, d’un gris cendré, et ses dents claquaient.

– Vous voulez dire que vous ne voyez pas la silhouette près du cheval, qui avance au même rythme que lui?
– Bien sûr que je ne la vois pas, lui répondit M. Baldwin d’une voix cassante. Pas plus que vous ne la voyez. Elle est une hallucination provoquée par le clair de lune qui passe au travers des branches. J’ai expérimenté le phénomène plus d’une fois.
– Alors pourquoi vous n’en êtes pas victime maintenant?
– Ne posez pas tant de questions, s’il vous plaît. Ne voyez-vous pas que je fais ce que je peux pour maintenir la route? Le Ciel nous préserve, nous sommes presque arrivés.

La voiture se retrouva brusquement projetée dans les airs et elle retomba sur le sol avec une telle violence que M. B. s’en retrouva pratiquement expulsé. Il ne dut son salut qu’à la fermeté de ses mains, qui s’accrochaient désespérément à la banquette. Quelques kilomètres plus loin les arbres commencèrent à se raréfier et les deux voyageurs continuèrent à s’enfoncer dans la campagne, galopant comme si leurs âmes en dépendaient.

M. B. avait fini par deviner la véritable nature de l’homme mais il ne ressemblait en rien à l’idée qu’il se faisait des fantômes, des silhouettes blanches poussant des gémissements ridicules en faisant cliqueter leurs chaînes de manière plus ridicule encore, et cette pensée le troublait. Outre l’abominable froideur, quelque chose d’indéfinissable flottait dans l’air et il se sentait submergé par un sentiment d’horreur intense qu’il ne pouvait s’expliquer. Il réfléchissait à tout cela en regardant la silhouette se livrer à son extraordinaire performance quand les mots de M. Baldwin lui revinrent en mémoire et pris d’un doute soudain, il ferma un œil, puis l’autre, les couvrant en alternance avec la paume de sa main, sans parvenir à chasser l’image de l’homme. Quelques instants plus tard ils arrivèrent enfin à un portail de fer rouillé et brusquement les trois silhouettes disparurent, semblant se dissoudre au pied du mur d’enceinte.

– Voila la maison, déclara M. Baldwin en haletant, tentant vainement de calmer le cheval qui montrait une antipathie évidente pour le portail. Et ce sont les clefs. Je crains que vous ne deviez y aller seul, je n’ose laisser l’animal, même pour une minute.
– Oh, d’accord, cela ne me dérange pas. Maintenant que le fantôme, ou peu importe le nom que vous lui donniez, s’en est allé, je me sens bien mieux.

M. B. sauta de la calèche puis il suivit le chemin bordé de ronces jusqu’à la petite maison blanche de deux étages mais une fois à l’intérieur, il hésita un moment. Un escalier menait à la mezzanine, certaines portes étaient fermées et d’autre s’ouvraient sur des passages sombres aux ombres inquiétantes qui semblaient lui promettre quelque chose de plus terrifiant encore. Il crut entendre des bruits, comme des pas furtifs qui se déplaçaient de pièce en pièce, et brusquement, son cœur cessa de battre. Un visage blanc l’épiait de loin. Du moins le pensa-t-il pendant quelques secondes car la forme devint plus nette et il comprit qu’il s’agissait d’un torchis de chaux. Au même moment, une porte s’ouvrit lentement et submergé par l’horreur, il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Un chat noir se glissa alors dans le hall, un peu maigre mais incontestablement matériel, et M. B. en fut aussi bouleversé que si l’animal avait été un fantôme.

Les silhouettes sur le chemin l’avaient plongé dans un état de nervosité extrême et il songea avec regret que si elles ne lui étaient pas apparues, il serait probablement rentré dans la maison avec le plus grand sang-froid, inspectant l’état des murs, les canalisations etc… sans penser à rien d’autre. Luttant pour se forcer à avancer, il finit par rassembler assez de courage pour s’éloigner de la porte d’entrée et prudemment, très prudemment, il commença à visiter la maison. Il venait de rentrer dans un long passage quand une forme sombre sembla foncer sur lui mais au lieu de l’attaquer, comme il s’y attendait, elle se précipita en arrière et disparut dans l’obscurité.

M. B. resta un moment sans bouger, se demandant si la chose n’allait pas lui sauter dessus s’il faisait un pas de plus, et poussé par une fascination à laquelle il lui était impossible de résister, il finit par avancer, le cœur palpitant péniblement et les muscles tendus par l’anticipation. Puis, comme il se rapprochait de l’angle où il avait vu l’ombre, sa respiration se fit plus difficile et son corps se recouvrit d’une sueur glacée. Quatre mètres, trois, deux, il y était. A sa grande surprise, aucune prodigieuse créature ne bondit sur lui mais il remarqua qu’un grand morceau de papier peint s’était partiellement décollé du mur, qui claquait d’avant en arrière au rythme des courants d’air. Après l’effroyable tension qu’il venait de subir son soulagement fut si grand qu’il s’appuya contre le mur et se mit à rire jusqu’à en pleurer.

A ce moment-là un bruit résonna quelque part au sous-sol, et M. B. décida de descendre inspecter. Il traversait la salle de réception quand soudain il aperçut le visage d’un homme aux joues cadavériques et aux yeux malveillants collé à la vitre et chaque goutte de son sang sembla se coaguler dans ses veines. Il resta ainsi à l’entrée de la pièce, les bras ballants, pendant ce qui lui parut une éternité, puis il reconnut M. Baldwin, lequel s’alarmant de la longue absence de son éventuel locataire était venu le chercher.

Les deux hommes quittèrent les lieux ensemble et tout au long du chemin M. B. se demanda s’il devait ou non prendre la maison. Au crépuscule, l’endroit lui avait semblé des plus sinistres mais à la lumière du jour, il savait que Crow’s Nest redeviendrait une maison de briques et de mortier comme les autres. Il aimait sa situation. Elle était juste assez loin de la ville pour lui permettre d’échapper à la fumée et à la circulation mais assez près pour faire du shopping facilement. Le seul problème était les ombres étranges qu’il avait vues dans le hall et certain des couloirs… et le marcheur. Au début, il s’était dit qu’il refuserait la maison, et maintenant il hésitait. Une force, dont il ignorait tout, semblait le pousser à accepter. Il avait l’impression que quelque chose de très grave s’était produit, que la silhouette demandait justice et que la main du destin avait pointé son doigt sur lui, le désignant comme la seule et unique personne capable de le faire.

– Êtes-vous sûr que la maison n’est pas hantée? insista M. B. alors qu’ils s’éloignaient lentement du portail de fer.
– Hantée? ironisa M. Baldwin. Je pensais que vous ne croyiez pas aux fantômes et que vous vous riiez d’eux.
– Je n’y crois toujours pas, répondit M. B. en se calant dans son siège pour allumer une pipe. Mais j’ai des enfants, et nous savons combien les enfants sont imaginatifs.
– Je n’y peux rien.
– Non, mais vous pouvez me dire si quelqu’un d’autre a déjà imaginé quelque chose. L’imagination est parfois très contagieuse.
– Pour autant que je sache, alors non. Ou alors je n’en ai pas entendu parler.
– Qui était le dernier locataire?
– M. Jeremiah Dance.
– Pourquoi est-il parti?
– Comment le saurais-je? Il en avait assez d’être là, je suppose.
– Quand est-il parti?
– Il y a près de trois ans.
– Où est-il maintenant?
– Je ne sais rien de plus. Pourquoi me posez-vous toutes ces questions?
– Pourquoi… répéta M. B.. Parce qu’il me serait plaisant d’entendre l’avis de quelqu’un qui a vécu dans la maison. N’a-t-il laissé aucune adresse?
– Pas que je sache, et ça fait plus de deux ans qu’il s’en est allé.
– Quoi! La maison est restée vide pendant tout ce temps?
– Deux ans, ça n’est pas si long. De nombreuses maisons, même des maisons de ville restent souvent inoccupées plus longtemps que cela. Je pense que vous allez l’aimer.

M. Jack B. ne dit plus un mot pendant tout le trajet mais une fois arrivé il proposa à M. Baldwing de louer la maison pour trois ans, avec la possibilité d’y rester s’il s’y plaisait, et un accord fut signé. Une fois encore, il avait pris une décision sur l’impulsion du moment, une habitude qui l’avait souvent conduit au désastre, mais il ne semblait pas retenir la leçon.

Quelques semaines plus tard, au début du mois d’octobre, M. B., sa femme, ses enfants et ses domestiques s’installèrent à Crow’s Nest. Les deux premiers mois furent des plus agréables, et puis un après-midi Jessie, la fille aînée de M. et Mme B., une enfant difficile d’environ douze ans, réussit à se soustraire à la vigilance de sa mère, qui lui avait interdit de sortir à cause d’un rhume, et elle courut jusqu’au portail pour voir si son père arrivait. Il était à peine dix-sept heures mais déjà la lune était levée et l’obscurité commençait à tomber. La fillette escalada le portail comme aiment à le faire les enfants et regardant par-dessus, elle aperçut la silhouette d’un homme qui marchait à grands pas vers la maison en compagnie de deux petits caniches.

 » Papa! Comme vous êtes gentil d’avoir pensé à ramener à la maison ces deux toutous! Oh, que va dire maman?  » Excitée, Jessie sauta sur le chemin puis elle se mit à courir vers la silhouette et comme elle s’en rapprochait elle s’aperçut avec effroi que l’homme n’était pas son père mais un inconnu au visage horriblement blanc et aux yeux vitreux. Alors, sans dire un mot, l’homme tourna lentement son regard vers elle et la fillette en fut si effrayée qu’elle s’évanouit aussitôt. Une dizaine de minutes plus tard, M. B., qui rentrait du travail, découvrit sa fille couchée sur la route. Quand elle reprit ses esprits, Jessie lui raconta sa mésaventure et il reconnut dans sa description l’homme et les chiens qu’il avait vus le soir où il avait visité la maison pour la fois mais cherchant à la rassurer il lui expliqua que l’inconnu était un vagabond, et il lui promit qu’elle ne le reverrait plus.

Une semaine s’était écoulée sans événement notable et M. B. commençait à espérer que rien d’autre ne se produirait quand l’une des servantes vint les trouver, sa femme et lui, pour leur donner son congé. Au début, elle refusa de lui révéler la véritable raison de son départ, se bornant à répéter qu’elle n’aimait pas l’endroit, mais devant l’instance de Mme B., elle finit par céder:

 » La maison est hantée, Mme B.. Je peux composer avec les souris et les coléoptères, mais pas avec les fantômes. J’ai une sensation bizarre depuis que je suis ici, comme si de l’eau me tombait dans le dos, mais je n’avais jamais rien vu jusqu’à la nuit dernière. J’étais alors dans la cuisine et je me préparais à aller au lit. Jane et Emma étaient déjà montée et j’allais les suivre quand tout d’un coup, j’ai entendu des pas, rapides et lourds, qui traversaient le gravier et se rapprochaient de la fenêtre.

Eh bien, je suis allée à la fenêtre et j’étais sur le point de l’ouvrir quand j’ai eu un choc terrible. Pressé contre le verre, qui regardait vers moi, il y avait un visage. Pas celui du propriétaire ou de toute autre personne vivante, mais celui d’une horrible chose blanchâtre à la bouche tombante et aux yeux vitreux. Son regard était moins expressif que celui des cochons. Aussi sûre que je suis ici, Mme B., c’était le visage d’un cadavre, le visage d’un homme qui était mort de façon tragique. A côté de lui, deux chiens se dressaient sur leurs pattes de derrière et me regardaient aussi. Les deux étaient des caniches. Pas des choses vivantes mais mortes, horriblement mortes. Eh bien, ils m’ont regardé tous les trois pendant peut-être une minute, pas moins, puis ils ont disparu. Voilà pourquoi je pars. Mme B., mon cœur n’a jamais été très solide, j’ai toujours souffert de palpitations et si je revois ces têtes une nouvelle fois, le choc me tuera.  »

Après le départ de la domestique, Mme B. se tourna vers son mari et elle lui demanda:  » Jack, tu es sûr qu’il n’y a rien ici? Je ne pense pas que Mary nous ait laissés sans une bonne raison et la description de ce qu’elle a vu correspond exactement à la silhouette de l’homme qui a fait peur à Jennie. Ni elle ni moi n’avons jamais rien dit aux serviteurs. Elles ne peuvent pas avoir imaginé cet homme toutes les deux.  »

Gêné, M. B. ne savait pas quoi dire. Il aurait du, sans aucun doute, raconter à sa femme sa propre expérience et la consulter avant de louer la maison. Il se disait que si elle, ou l’un des enfants, venait à mourir de peur, alors il serait responsable de leur disparition et que jamais il ne pourrait se pardonner.  » Tu as quelque chose à l’esprit! A quoi penses-tu?  » lui demanda-t-elle, persuadée qu’il lui cachait quelque chose. Il hésita un instant, cherchant à éviter une confrontation qu’il devinait pénible, mais comme elle insistait et que sa conscience le tourmentait, il finit par tout avouer. Sa femme le sermonna vertement pendant quinze longues minutes et comme son mari avait signé un contrat de location de trois ans et qu’ils ne pouvaient pas partir sans perdre une grosse somme d’argent, elle lui demanda de chercher un moyen de se débarrasser des fantômes, s’il en existait un. M. B. décida alors de se rendre en ville pour se renseigner mais personne ne semblait rien savoir sur le sujet et il dut y retourner à de nombreuses reprises avant d’être présenté à un certain M. Marsden, qui travaillait comme secrétaire dans une banque.

– Eh bien, M. B., ça marche de cette façon. Je sais quelque chose, seulement dans un petit endroit comme celui-ci il faut être très prudent avec ce que l’on dit. Il y a quelques années, M. Jeremiah Dance occupait Crow’s Nest. Personne ne le connaissait ici, et quand il allait en ville il n’était jamais vu en compagnie de quiconque, si ce n’était de son propriétaire, M. Baldwin. Si l’on en croit les potins locaux les deux hommes étaient très proches et quand ils sortaient ensemble on les voyait marcher en se tenant par le bras dans les rues. Tous les soirs ils se rencontraient, visitant la maison de l’un ou de l’autre, et ils s’appelaient par leurs surnoms  » Teddy  » et  » Leslie.  » Les choses sont restées ainsi pendant près de trois ans puis un jour M. Dance a disparu, du moins plus personne ne l’a jamais revu.

Un garçon de courses a juré qu’un soir où il revenait en ville il avait été dépassé par un attelage qui transportait M. Baldwin et M. Dance, lesquels parlaient à forte voix, comme s’ils avaient eu une violente altercation. En arrivant à cette partie de la route où les arbres sont plus épais, le jeune homme les avait dépassés et il avait aperçu M. Baldwin qui se préparait à remonter dans la calèche mais de M. Dance, il n’avait vu nulle trace.

A partir de ce jour-là, plus personne n’a plus jamais entendu parler de lui. Aucun de ses amis ou de ses relations, s’il en avait, n’a demandé d’enquête et toutes ses factures ont été payées, dont certaines par M. Baldwin. Personne n’a jamais pris l’affaire au sérieux. M. Baldwin s’est moqué de l’histoire du garçon de courses, affirmant que la nuit en question il était seul dans une autre partie du comté et qu’il ne savait absolument rien des mouvements de M. Dance, lequel lui avait récemment annoncé son intention de quitter Crow’s Nest avant l’expiration du bail de trois ans. Il n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il pouvait être et il a réclamé ses meubles en paiement du loyer qui lui était dû.

– Est-ce que l’histoire se finit là? demanda M. B.
– Oui et non. Quelques semaines plus tard, les rumeurs de sa disparition se sont répandues et son fantôme a commencé à être signalé sur la route, exactement à l’endroit où vous l’avez vu. En fait, je l’ai moi-même aperçu, ainsi qu’une foule d’autres personnes.
– Quelqu’un lui a-t-il jamais parlé?
– Oui, et le fantôme a disparu. J’y suis moi-même allé une fois, dans le but de le questionner, mais son apparition a été si soudaine que, je l’avoue, non seulement j’ai oublié ce que je voulais lui dire mais j’ai couru jusqu’à chez moi sans avoir prononcé un mot.
– Et quelles sont vos conclusions de l’affaire?
– Les mêmes que celles des autres, chuchota M. Mardsen. Seulement, comme eux, je n’ose les dire.
– M. Dance avait-il des chiens?
– Oui, deux caniches qui, au grand désespoir de M. Baldwin, avaient l’habitude de faire le plus ridicule des aboiements.
– Ça explique tout! Les fantômes! Et dire que je ne croyais pas en eux avant. Eh bien, je vais essayer.
– Essayer quoi? demanda M. Marsden avec une note d’inquiétude dans la voix.
– Essayer de lui parler. Je pense pouvoir réussir.
– Je vous souhaite bonne chance alors. Puis-je venir avec vous?
– Non merci. Je préfère y aller seul!

M. B. avait prononcé ces dernières paroles dans une pièce bien éclairée mais vingt minutes plus tard, alors qu’il se rapprochait rapidement de la partie la plus sombre de la route, il aperçut l’homme et ses chiens, à l’endroit même où il les avait vus la première fois, et il regretta d’avoir rejeté la proposition de M. Marsden. Soudain, les trois silhouettes se matérialisèrent près de l’attelage, effrayant le cheval qui se mit à galoper à vive allure, et elles commencèrent à le suivre au même rythme rapide. M. B. tenta de leur parler à deux reprises, mais il était tellement horrifié qu’il ne put prononcer aucune syllabe et qu’il dut même arrêter de les regarder pour parvenir à rester assis sur son siège et à tenir les rênes. La calèche continua à suivre la route et il savait instinctivement que les trois silhouettes étaient à ses côtés sans même avoir à les regarder.

Enfin, à son immense soulagement, jamais un voyage ne lui avait paru aussi long, M. B. arriva à Crew’s Nest et comme il descendait précipitamment de son siège, les silhouettes passèrent devant lui et se volatilisèrent. Une fois à l’intérieur de la maison, où tout n’était que rire et lumière, le courage lui revint et il se reprocha amèrement sa lâcheté. Il raconta toute l’histoire à sa femme et à sa grande surprise elle insista pour l’accompagner l’après-midi suivant, au crépuscule, à l’endroit où le fantôme semblait apparaître.

Le lendemain, ils étaient sur place depuis deux ou trois minutes à peine quand à leur grande consternation leur fille Dora, une douce enfant de huit ans, vint en courant leur porter le télégramme que l’un des serviteurs lui avait demandé d’amener. Mme B. s’apprêtait à la gronder sévèrement quand soudain elle se figea et se cramponnant à son épaule d’une main, elle désigna quelque chose de l’autre. La silhouette spectrale d’un homme au visage terriblement blanc était apparu à l’endroit qu’elle montrait du doigt, et il les regardait fixement de ses yeux sans vie. Il était vêtu d’un chapeau panama, d’un manteau Albert et de bottes de cuir et deux petits caniches se trouvaient près de lui, qui brillaient d’une étrange manière.

M. B. tenta alors de parler mais il était tellement effrayé qu’une fois encore il se retrouva incapable d’articuler un mot et sa femme, qui pensait en avoir le courage, ne se montra pas plus loquace. Soudain, au grand effroi de ses parents qui en restèrent pétrifiés d’horreur, Dora s’approcha de la silhouette et elle lui demanda innocemment:  » Qui êtes-vous? Vous devez vous sentir très malade pour être aussi blanc. Dites-moi votre nom.  »

L’homme ne répondit pas, mais glissant lentement vers l’avant il se dirigea vers un grand chêne isolé puis il pointa le milieu de son tronc de son index de la main gauche et semblant s’enfoncer dans le sol, il disparut. Pendant quelques secondes, tout le monde resta silencieux, puis Mme B. dit à son mari:  » Jack, je me demande si Dora n’a pas résolu le mystère. Examine soigneusement l’arbre.  » M. B. s’approcha alors du vieux chêne et il fit ce que sa femme lui avait demandé. Le tronc de l’arbre était creux, et à l’intérieur se trouvaient trois squelettes!

Quelques jours plus tard, un journal local rapporta la macabre découverte et les premiers résultats de l’enquête, qui étaient surprenants:

 Découverte Sensationnelle dans un Bois près de Marytown

Lundi soir, alors qu’elle explorait un bois près de Marytown, une famille du nom de B. a découvert trois squelettes, un humain et deux chiens, dans le tronc d’un chêne. Des lambeaux de vêtements étaient toujours accrochés aux restes humains, et il a été prouvé qu’ils appartenaient à un individu connu sous le nom de M. Jeremiah Dance, lequel avait disparu étrangement de Crow’s Nest, la maison qu’il louait dans le voisinage, il y a un peu de deux ans, ce qui avait donné lieu à de nombreuses rumeurs.

Après examen il est apparu que ces restes étaient ceux d’une femme et certaines traces sur son crâne ont prouvé qu’elle avait connu une fin violente.

Quelque jours plus tard, le même journal se fit l’écho d’une sinistre nouvelle qui expliquait toute l’affaire:

Suicide à Marytown

Tard hier soir, Percy Baldwin, l’homme qui était en état d’arrestation car il était soupçonné d’avoir causé la mort de la femme inconnue dont le squelette a été retrouvé lundi dans un tronc d’arbre, s’est suicidé en se pendant au plafond de sa cellule avec ses bretelles. Épinglé à son manteau, il était une feuille de papier qui portait ces mots:  » Elle était ma femme, je l’aimais. Elle s’est mise à boire, je me suis séparée d’elle. Elle s’est mise à adorer les chiens, alors je les ai tués, elle et ses chiens…

L’histoire ne dit pas si les trois silhouettes fantomatiques ont continué à se manifester après la découverte de leurs squelettes mais il est raisonnable de penser qu’ayant obtenu justice, celle qui se faisait appeler Jeremiah Dance et ses deux petits chiens ont enfin pu reposer en paix.

Source: Animal Ghosts d’Elliott O’Donnell.

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