Les Forces de L’Invisible

Gobelin

Vers la fin du XXe siècle, de nombreux petits villages pittoresques aux murets de pierre, aux rues irrégulières, aux grands arbres ombrageux et aux jardins fleuris parsemaient la Nouvelle-Angleterre et ils étaient, pour la plupart, le théâtre d’une multitude de légendes romantiques et d’histoires surnaturelles. L’un de ces villages était le siège de trois maisons hantées, dont deux avaient été détruites par la foudre. La dernière se dressait toujours parmi les résidences des citoyens les plus respectables mais elle était maintenant délabrée et plus personne ne poussait jamais ses portes grinçantes ou ne l’approchait plus que nécessaire. Pour les habitants de la région, cette demeure était celle du mystère et de la terreur et elle appartenait aux démons qui avaient tourmenté l’homme et l’avaient vaincu. Ils avaient eu une preuve suffisante de l’existence des infernales créatures et ils ne pouvaient pas se permettre de douter de leur réalité. Quand aux autres, les visiteurs qui s’arrêtaient parfois et qui ne pouvaient pas comprendre la logique d’une telle certitude, il suffisait de leur raconter les faits.

Quelques années auparavant, Mme Dane, qui avait hérité de ses ancêtres puritains une éducation rigide, était assise dans son salon quand elle entendit une grande partie de sa vaisselle et de ses verres tomber du placard à porcelaine. Au même moment, un domestique pénétra dans la pièce, qui lui annonça sans avoir l’air de plaisanter que les plats du garde-manger de la cuisine sautaient tout seuls des étagères et se précipitaient sur le sol, où ils se brisaient. Dans le passé, des incidents inexplicables avaient déjà été observés en certains endroits de la maison, mais rien de comparable ne s’était jamais produit et toutes les dames en furent terrifiées. Une fois toute la vaisselle brisée, comme plus rien ne bougeait, elles commencèrent à ramasser les morceaux de verre et de porcelaine éparpillés sur le plancher mais brusquement ils leur furent arrachés des mains et violemment lancés à travers la pièce, frappant et tailladant cruellement toutes les personnes présentes. Cette comédie infernale se poursuivit pendant un certain temps, puis il fut décidé de ne plus s’occuper des débris et les manifestations cessèrent. Un peu plus tard dans la journée un serviteur fut envoyé pour balayer la vaisselle cassée, mais à peine avait-il commencé que des morceaux bondirent du plancher pour l’attaquer et il fallut se résoudre, faute de mieux, à tout laisser en l’état.

En rentrant du travail, les hommes de la maison se moquèrent des craintes de ces dames et une nouvelle tentative fut faite pour enlever les fragments qui jonchaient le sol, dont le résultat fut plus catastrophique encore. A leur approche, les morceaux semblèrent s’animer d’une vie nouvelle et s’envolant brusquement ils détruisirent les fenêtres, les miroirs, les vases et les peintures, laissant de profondes entailles sur le bois de tous les meubles et sur les tapis. Ils retombèrent ensuite sur le sol, inertes, et tout put être enlevé sans que rien ne s’y oppose.

Aucun incident ne fut à déplorer au cours des semaines suivantes puis un soir, à 23 heures, un choc violent réveilla la famille qui dormait au premier,  secouant les murs de fondation de la maison comme un tremblement de terre aurait pu le faire. Le bruit alerta les voisins qui se précipitèrent vers l’habitation pour y découvrir un étrange spectacle. Tout le mobilier, les choses fragiles et légères mais également les meubles lourds et rustiques, était lancé à travers les pièces dans la plus sauvage confusion. Les sommiers, les bureaux, les tables, les canapés et les chaises se brisaient sans que personne ne soit visible et il semblait aux spectateurs que ce déchaînement destructeur était l’œuvre des puissances de l’air, qui agissaient ainsi sans raison et sans but, par pure méchanceté.

En l’espace de trois ou quatre heures, tous les biens du ménage, les meubles, la literie, les tapis, les tentures, les tableaux etc…, avaient été rendus sans valeur. Certains tentèrent de sauver ce qui pouvait l’être, remplissant plusieurs sacs et les dissimulant dans un autre bâtiment, mais leurs efforts furent rendus inutiles par la force invisible qui traina tous les paquets hors de leur cachette et vida leur contenu dans un étang tout proche. M. et Mme Dane, qui ne pouvaient rester dans une maison ainsi dévastée, allèrent se réfugier chez M. et Mme Graham, qui étaient de leurs parents.

Le lendemain, de nombreux citoyens, qui étaient menés par le pasteur et le magistrat, vinrent visiter la maison et ils constatèrent des dégâts d’une telle ampleur que cinquante hommes valides n’auraient pas pu les accomplir dans le même temps. La troisième nuit, alors que M. et Mme Dane séjournaient toujours chez leurs parents, les deux familles dormant dans la même grande pièce, des bruits étranges furent entendus, qui étaient semblables aux bruits de meubles sciés et brisés et qui étaient accompagnés de rires forts et stridents. Épouvantés, les occupants de la maison s’empressèrent de rallumer leurs bougies mais à leur grande surprise tous les meubles se trouvaient bien à leur place et ils étaient intacts. Personne ne se fit voir ou entendre tant que brilla la flamme des chandelles mais à peine les avaient-ils soufflées que le vacarme reprit, aussi furent-ils obligés de laisser la pièce éclairée pour pouvoir dormir. Les nuits suivantes, toutes les lumières restèrent allumées et malgré cette précaution ils se retrouvèrent parfois réveillés par des voix étranges qui parlaient entre elles, chantaient, riaient, proféraient des menaces, ou les appelaient par leur nom et révélaient des détails embarrassants de leur vie privée, des choses secrètes qui n’étaient connues de personne d’autre que eux et qui n’auraient jamais du l’être.

La situation resta ainsi jusqu’au mois d’août, puis une nuit, au point culminant d’un orage terrible, les bougies s’éteignirent et une multitude de diablotins surgirent des ténèbres, qui prirent possession de la maison. Parfois, la foudre éclairait les recoins obscurs du bâtiment et elle révélait les hideuses petites créatures. Avec leurs grands yeux, leur gros nez, leurs bouches grimaçantes, leur surabondance de cheveux, leurs poils au menton et leur peau verdâtre, elles ressemblaient à des gobelins. Quand ils se savaient découverts, les monstres riaient sinistrement et ils esquissaient des gestes menaçants. Peut-être étaient-il fiers de leur laideur car le plus abominable d’entre eux était visiblement leur chef, donnant des ordres et les complétant par d’énormes jurons.

M. et Mme Dane, qui estimaient avoir apporté le malheur aux Graham, proposèrent alors d’aller chercher asile en un autre endroit, mais un éclat de rire parcourut la foule des indésirables invités et tous les occupants de la maison se retrouvèrent brusquement projetés sur leurs lits et entravés par une puissance invisible. L’un des hommes, qui décrivit ses sensations par la suite, déclara qu’il n’avait pas été privé du pouvoir d’agir, mais qu’il avait été retenu par une force monumentale. Alors commença une orgie grossière qu’aucun mot ne pourrait décrire sans risquer d’offenser l’œil du lecteur. Les témoins expliquèrent qu’à ce moment-là, ils avaient eu l’impression que l’enfer était vide et que tous les diables se trouvaient ici. Soudain, la maison fut éclairée par des lueurs phosphorescentes, qui accentuèrent un peu plus encore la couleur verdâtre des gobelins et qui révélèrent l’obscénité grossière et indescriptible de leurs actes. Les vieilles histoires d’orgies phalliques à Pompéi semblaient être presque décentes en comparaison des abominations que les spectateurs étaient obligés de regarder, outrageant leur pudeur et transformant peu à peu leur peur en dégoût.

Le langage des démons était conforme à leurs façons, vulgaire au-delà de toute expression. Ils terminèrent leur petite sauterie par une chanson si grossière que toutes les personnes présentes espérèrent ne pas se souvenir ne serait-ce que d’un seul couplet, pensant que plus vite elles l’oublieraient, meilleure serait leur santé mentale. A ce moment-là, certains des hommes découvrirent qu’ils étaient capables de bouger et ils se levèrent avec l’intention de quitter la maison malgré la tempête, ce qu’ils annoncèrent tout haut. Un ricanement répondit à cette prétentieuse déclaration, qui était l’essence même de la moquerie. S’ils voulaient partir ils le pouvaient, leur firent entendre les infernales créatures, mais cinq femmes se trouvaient toujours clouées à leur lit et elles étaient maintenant complétement nues. Horrifiés, les hommes et le garçon se précipitèrent pour les sauver, mais alors qu’ils arrivaient près d’elles soudain l’obscurité enveloppa la scène et ils se retrouvèrent renversés avec une telle violence qu’ils en perdirent conscience.

Quand les premiers rayons du soleil leur firent ouvrir les yeux, les hommes gisaient sur le sol au milieu d’un grand désordre. Toutes les femmes s’étaient réfugiées dans une autre pièce, et il s’avéra que deux étaient tombées malades de peur après avoir subi certains sévices. Confrontant leur expérience, les membres deux des familles découvrirent qu’ils avaient tous vu les mêmes choses la nuit précédente, ce qui était la preuve de la réalité des événements. De plus, les deux femmes terrorisées portaient des marques étranges, qui furent interprétées comme des traces de flagellation diabolique et qu’elles les gardèrent toute leur vie.

Par la suite, les démons revinrent visiter la maison des Graham à chaque orage et s’ils ne se montraient que rarement, les actes vils qu’ils commettaient trahissaient toujours leur présence. Parfois, ils se dissimulaient dans la foule et saupoudrant les personnes présentes avec un fluide qui ressemblait à du sang, ils faisaient sortir de leur chair des plaies purulentes. Un jour, ils transformèrent le pain en un rat et la viande en un nid de serpents sifflants. A une autre occasion, ils jetèrent des tisons parmi des matériaux inflammables puis ils prévinrent toutes les personnes présentes, leur recommandant d’agir au plus vite pour éviter la catastrophe. Une autre fois, l’un des démon effraya tellement Mme Graham que son mari, qui était médecin, dut avoir recours à la saignée pour la soulager, ce qui provoqua l’hilarité des infâmes créatures. Le sang de la pauvre femme s’écoulait dans un bassin quand soudain le bruit d’une grosse explosion se fit entendre et le récipient se retrouva projeté dans les airs avec une grande force. Le sang éclaboussa toute la chambre, laissant une tâche qui ne disparut jamais.

Il fut alors décidé de chasser les démons par la prière et un grand nombre de personnes pieuses furent invitées à se réunir dans la maison et à se joindre aux supplications. Beaucoup assistèrent à la scène, qui rapportèrent que les prières avaient été longues, éloquentes, et appropriées. Malgré toutes les bonnes volontés qui se trouvaient rassemblées, la séance fut néanmoins troublée par une manifestation surnaturelle. En ces jours, il était de coutume de servir des rafraîchissements à la fin de chaque réunion et cette habitude ne souffrait d’aucune excuse. Du vin et des gâteaux raffinés furent d’abord proposés au pasteur de la congrégation, lequel voulut lever son verre pour le boire mais au lieu de l’amener à ses lèvres il le porta au-dessus de sa tête et le vida complétement avant que quiconque ait pu l’en empêcher. Alors, sans se laisser troubler, le prêtre se tourna vers l’assistance, et il déclara humblement:  » Mes bons amis, nous devons continuer à prier. La puissance du malin n’a pas encore été repoussée.  »

En entendant ces mots, tous s’agenouillèrent et recommencèrent à prier. Le prêtre se concentrait sur sa tâche quand soudain il se retrouva renversé sur le sol et toute l’assemblée connut le même sort. Plus aucune prière ne fut dite de la nuit. D’une étrange manière, le vin avait mystérieusement disparu, aussi les invités durent-ils se contenter du gâteau, qu’ils mangèrent sans rien boire.

Après cette tentative malheureuse, les manifestations dans la maison des Graham se firent plus violentes encore. Un jour, pendant un orage, d’énormes pierres, dont certaines pesaient entre trois et cinq kilos, furent lancées à travers les fenêtres et trois passèrent par la hotte de la grande cheminée. Ce bombardement était si violent que la plupart des tuiles du toit et de nombreuses gouttières furent brisées et durent être remplacées. Plus étrange encore un rocher déplaça plusieurs briques près de l’ouverture de l’une des cheminées puis il resta à cet endroit jusqu’à ce que la maison soit détruite. Un savant l’aurait ensuite récupéré pour le conserver comme relique.

Au cours de cette tempête, une apparition lumineuse se matérialisa pour dénoncer les atrocités et les meurtres commis par la justice lors des procès pour sorcellerie qui, pendant plus de cent ans, avaient ensanglanté la Nouvelle-Angleterre. Malheureusement, cette déclaration ne trouva aucun écho parmi la population qui la perçut comme une pitoyable tentative du malin pour défendre ses propres actions. Pourtant, rien n’avait du être plus agréable au diable que les abominations entreprises pour faire cesser la pratique de la sorcellerie.

Un soir du mois de juillet, la foudre frappa la maison de la famille Dane, et un incendie éclata immédiatement. Quelques citoyens tentèrent de la sauver, sans grand espoir de succès, et deux d’entre eux en revinrent avec une histoire étrange. Ils expliquèrent que les flammes avides enveloppaient les poutres et les chevrons de la vieille structure quand soudain de grandes créatures humanoïdes verdâtres étaient apparues, qui escaladaient lestement la place, jetant dans la partie la plus féroce du feu des poutres et des planches, et riant de joie en les voyant dévorées par les vagues brûlantes de la destruction.

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Source: Cette histoire surprenante est parue dans le Cincinnati Enquirer du 6 juillet 1895, où elle était présentée comme un fait par son auteur, un certain T. P.

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