Le Dédoublement d’Émilie Sagée

Jeune Femme et son Double

Un Doppelganger est un mot d’origine allemande qui signifie littéralement double fantomatique, et il est utilisé pour désigner le double, parfois maléfique, d’une personne vivante. Certaines personnes, parmi les plus célèbres, auraient croisé leur double, avec plus ou moins de bonheur. Ainsi, Guy de Maupassant, qui versait quelque peu dans l’occultisme, se disait possédé par son double. L’écrivain affirmait que lorsqu’il sortait de lui, parfois son double s’installait à sa place, parodiant ses gestes:  » En rentrant chez moi, je vois mon double. J’ouvre la porte et je vois mon double assis sur mon fauteuil.  » L’écrivain était tellement angoissé par ce phénomène qu’il tenta de le prendre au piège en se servant d’un miroir, supposé capturer les images de l’invisible.

En 1890, Alexandre Aksakof, un écrivain russe, rapporta l’étrange histoire d’Émilie Sagée dans son œuvre Animismus und Spiritismus, où il examinait différents phénomènes psychiques. Il la tenait de Mlle Julie von Güldenstubbe, l’une des anciennes élèves de Mlle Sagée.

Alexandre Aksakof

Alexandre Aksakof

En 1845, M. Buch, directeur de l’Institut Neuwelcke, une pension pour jeunes filles de bonne famille qui se trouvait près de Riga, en Lettonie, engagea un nouveau professeur. La jeune femme, qui portait le nom d’Émilie Sagée, était originaire de Dijon, en France. Elle avait trente-deux ans, elle était grande, blonde aux yeux bleus, et même si elle se montrait parfois un peu nerveuse, elle était une excellente enseignante. Les quarante-deux jeunes filles issues de la noblesse qui fréquentaient l’établissement n’avaient rien à lui reprocher mais peu de temps après son arrivée, d’étranges phénomènes commencèrent à se produire.

Un jour, Mlle Sagée écrivait sur le tableau devant les treize élèves que comprenait sa classe quand brusquement, une seconde Émilie Sagée se détacha de la première et commença à effectuer les mêmes gestes, s’agitant devant le tableau noir, mais sans tenir de craie. Un peu plus tard, au réfectoire, les quarante-deux élèves, les professeurs, le directeur et les domestiques purent observer la jeune femme et son double qui faisaient les mêmes gestes, portant la nourriture à sa bouche et faisant semblant de manger. Puis comme le phénomène se reproduisait, le double commença à se montrer un peu plus audacieux. Parfois, quand Émilie se levait de table et sortait de la pièce, alors son double s’attardait dans le réfectoire. Un jour que la jeune femme était malade, l’une de ses élèves, Mlle de Wrangel, eut la gentillesse de lui faire la lecture. Elle se tenait là, assise près de son lit, quand brusquement elle vit Mlle Sagée se raidir, pâlir, puis son double sortit de son corps et se mit à faire les cent pas dans la pièce.

A une autre occasion, les quarante-deux pensionnaires étaient réunies dans la salle d’étude et par la fenêtre, elle voyaient distinctement Mlle Sagée cueillir des fleurs. Puis, à un certain moment, la dame qui les surveillait fut obligée de s’absenter et brusquement, le double de Mlle Sagée prit place sur la chaise laissée libre. Inconsciente du phénomène, la véritable Émilie continuait à faire des bouquets dans le jardin, mais ses mouvements semblaient alourdis, lents, comme si elle était épuisée.
Intriguée, deux des élèves, parmi les plus intrépides, s’approchèrent de fantôme, et le touchèrent du bout de leurs doigts. Elle sentirent alors une certaine résistance,  » comme celle qu’offrirait un léger tissu de mousseline ou de crêpe « . Puis, l’apparition disparut, lentement, graduellement. Avertie de cette étrange manifestation, la jeune femme expliqua qu’en voyant la surveillante s’éloigner, elle avait pensé:  » J’aimerais mieux que l’institutrice ne s’en fut pas allée. Ces demoiselles vont surement perdre leur temps et commettre quelques espiègleries.  »

Émilie Sagée, qui était victime de ce surprenant phénomène depuis bien longtemps déjà, ne pouvait exercer aucun contrôle sur son double, qui allait et venait selon son bon vouloir. Au moment où il sortait de son corps, elle ne se rendait compte de rien, pas même de l’affaiblissement dont elle était visiblement victime, et durant son séjour à la pension, elle fut la seule personne à ne jamais le voir. Bien évidemment, à l’expression stupéfaite des personnes qui l’entouraient, elle devinait aisément qu’une seconde Émilie venait d’apparaitre, mais c’était là le seul signe qui l’alertait.

Malheureusement, à la longue, les parents s’inquiétèrent de la présence d’une institutrice aussi particulière et peu à peu, ils enlevèrent leurs enfants de la pension. Dix-huit mois après l’arrivée de Mlle Sagée, il ne restait plus que douze élèves inscrits dans l’établissement. Alors, à son grand regret, M. Buch dut la prier de se trouver une nouvelle place.
– Hélas, s’écria-t-elle en apprenant la nouvelle, c’est la dix-neuvième fois! C’est dur à supporter!
La jeune femme se retira chez des parents à elle. Ses neveux, qui semblaient aucunement perturbés par son double, disaient simplement qu’ils avaient deux tantes Émilie.

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