La Dame de Pique du Bois de la Monnerie

Vieux Moulin Vernon

Vers la fin du XVIIIe siècle, à Andouillé dans la Mayenne, le moulin du Châtelier se dressait sur la rive droite de l’Ernée mais il était si bien caché par les arbres qu’il fallait connaître son existence pour le trouver ou se laisser guider par le bruit de l’eau de sa chaussée et le cliquetis de son traquet, qui se faisaient entendre à plus de deux kilomètres à la ronde. Parfois, lors des hivers pluvieux, les eaux de la rivière dépassaient le sommet de sa roue et elles l’empêchaient de tourner mais le reste du temps il était toujours en service.

Le meunier, M. Changeon, un grand homme sec qui parlait beaucoup et aimait à plaisanter, tenait ce moulin de sa femme Anne, laquelle en avait hérité de sa mère, et il n’y était que rarement seul. Tout au long de la journée des visiteurs venaient le voir pour lui demander quelque service, les métayers pour faire moudre leur grain, les tisserands et tous ses voisins pour acheter de la farine, car à cette époque chaque famille faisait son propre pain, les unes le cuisant dans le four attenant à leur maison, et les autres se servant d’un four communal.

Jean Baril, l’oncle de sa femme, était né au moulin du Châtelier, il y avait passé toute sa vie et il continuait à y travailler, conduisant les chevaux, visitant les exploitations agricoles pour y chercher du grain et délivrant les commandes de farine. Tous les samedis, il allait au marché aux grains de Laval, achetait le nécessaire et le rapportait sur ses chevaux. De haute taille, solidement charpenté et musclé, il avait été habitué depuis son plus jeune âge à charger des sacs de farine et il pouvait porter ce que de plus jeunes que lui ne soulevaient qu’avec peine. Comme la plupart des gens de la campagne, il ne savait ni lire ni écrire mais il aimait à faire plaisir à son prochain et sa réputation était excellente. Le dimanche matin Jean allait à la messe à Andouillé et il y restait une partie de sa journée, s’occupant de ses affaires, plaisantant avec ses amis, buvant du cidre ou un petit verre d’eau-de-vie et offrant des prises de tabac de sa tabatière en grès. Il prenait plaisir à parler de sa jeunesse et souvent il racontait l’histoire de la Dame de Pique, un spectre aux yeux de braise qui rôdait dans les bois de la Monnerie à la nuit tombée. Le pauvre homme mourut de froid lors du terrible hiver de 1829-1830, à l’âge de quatre-vingt ans environ.

Le samedi de la Toussaint, alors qu’il avait vingt-cinq ans, Jean Baril était allé acheter du grain à Laval pour en faire de la farine et la vendre aux tisserands qui s’étaient établis en grand nombre dans la région. En ce début du mois de novembre les jours étaient courts et pluvieux et il avait du partir tôt pour arriver à l’heure d’ouverture du marché, qui commençait à sept heures du matin et se trouvait à une quinzaine de kilomètres. A cette époque, les routes n’étaient en rien comparables à celles que nous connaissons, il fallait un grand détour pour rejoindre la ville, et le chemin retour était plus long encore, il lui fallait compter une heure de plus avec les chevaux chargés et les fréquents arrêts qu’il ne manquait pas de faire, saluant ses amis, l’aubergiste de Niafle et celui de Saint-Jean.

Ce jour-là, Jean en avait profité pour acheter deux mouchoirs de poche et il espérait que Louise, la couturière du moulin, aurait le temps de les lui ourler après le souper qui clôturait généralement le travail de la journée. Le moment venu, le jeune homme lui en fit la demande mais à sa grande surprise, Louise lui répondit:  » Je le veux bien, Jean. Mais avant il faudrait que vous me raccompagniez chez moi, car même si l’on prétend que la Dame Noire ne s’adresse jamais aux femmes, j’ai toujours peur de sortir à la nuit tombée et de la rencontrer. Ah, mon Dieu! Je mourrais de peur, si je la voyais! J’ourlerai vos mouchoirs et en les attendant, vous grillerez des châtaignes que nous mangerons en buvant du cidre doux lorsque j’aurai terminé. Pour revenir au moulin, je vous donnerai la ferte de mon défunt père, qui pourrait vous servir si par hasard vous rencontriez la Dame de Pique.  »

Le jeune homme, qui avait déjà vu le spectre et qui le craignait, accepta néanmoins la proposition et sitôt le souper terminé il raccompagna la couturière, franchissant le petit pont devant la roue du moulin, suivant la chaussée, traversant différents près et taillis, un ruisseau, les bois de la Monnerie avant d’arriver enfin au village des Hamardières, où elle habitait. Le voyage avait été relativement long et la nuit était déjà sombre quand Louise poussa la porte de sa petite maison, aussi s’empressa-t-elle de battre le briquet pour allumer sa chandelle de résine avant de commencer à coudre. Pendant ce temps, Jean prépara un feu dans la cheminée puis il fit griller les châtaignes qui furent mangées comme convenu, dès que la couturière eut fini son ouvrage.

Jean passa une agréable soirée à bavarder avec la jeune femme, qui était plus âgée que lui de quelques années et vivait seule du fruit de son travail, puis l’horloge sonna onze fois et il prit congé, emportant avec lui ses mouchoirs ourlés et la ferte du père de Louise, un bâton long de deux mètres, épais comme la moitié d’un bras et ferré d’une grosse pointe de fer à l’une de ses extrémités, dont se servaient autrefois les sauniers pour sauter les haies et pour se défendre si nécessaire. Maintenant qu’il était armé de sa ferte, Jean se sentait empli d’une assurance nouvelle aussi décida-t-il de passer par un autre chemin pour retourner au moulin, choisissant de traverser la châtaigneraie des Levrettières. Il enjamba la barrière qui se trouvait en haut du champ de la Monnerie puis il pénétra dans le bois et commença à suivre le petit chemin qui s’y enfonçait.

Dans le ciel, les nuages défilaient devant la lune, poussés par un vent violent, mais il distinguait clairement le petit muret qui se dressait à gauche, les buissons de houx et de genièvres qui entouraient les grosses pierres à sa droite, et les grands chênes qui avaient été plantés dans cette partie de la forêt et qui jetaient leurs ombres sur le sentier. Il avançait d’un bon pas, perdu dans ses pensées, quand soudain une femme apparut devant lui, qu’il reconnut aussitôt. Le jeune homme se retrouva si désagréablement surpris de voir la Dame en Noir que la peur lui fit faire un pas en arrière et il détourna le regard pour éviter ses yeux, qui étaient rivés sur lui et brillaient comme deux chandelles. Au bout de quelques secondes, comme elle se tenait immobile, il reprit un peu d’aplomb et recommença à avancer prudemment, regardant continuellement de son côté pour surveiller son attitude, qui lui paraissait menaçante. La terrifiante apparition n’esquissa aucun mouvement quand il passa devant elle mais ayant hâté le pas il la vit qui se rapprochait de lui, puis elle se plaça à sa droite et commença à le suivre. Horrifié, le malheureux songea qu’elle allait lui barrer le passage et le pousser contre le muret comme elle l’avait déjà fait à certains qui l’avaient rencontrée la nuit à la même heure et au même endroit, mais elle n’en fit rien et il continua à marcher, la femme en noir toujours à sa droite.

Jean avait déjà croisée la Dame de Pique à deux reprises, elle s’était tenue éloignée et ne l’avait pas suivi bien longtemps, mais il ne pouvait contrôler la peur irraisonnée qu’elle lui inspirait. De ce qu’il en savait, elle n’avait jamais fait de mal à personne, et pourtant quelqu’un lui avait raconté qu’une nuit un homme lui avait porté un vigoureux coup de poing en pleine poitrine pour s’en débarrasser, mais que son geste n’avait pas eu plus d’effet que s’il avait frappé sur un tronc d’arbre. Le jeune homme n’avait aucune envie de se risquer à tenter la même expérience. La ferte que Louise lui avait donnée aurait pu lui servir de moyen de défense mais il ne se sentait pas la force d’en faire usage, même si la Dame de Pique décidait de l’attaquer, tant il était submergé par l’effroi.

Il continua donc à avancer, marchant aussi vite et aussi précautionneusement qu’il le pouvait, mais quand il arriva à la barrière qui séparait les bois de la Monnerie de la châtaigneraie des Levrettières, il se retrouva grandement embarrassé. S’arrêtant à quelques pas il s’effaça pour donner à la Dame en Noir la liberté de passer la première, mais elle fit un mouvement pareil au sien et de la main, lui montra impérieusement la clôture. Le jeune homme, qui craignait le courroux de la créature, se dépêcha de passer le premier puis il fit une dizaine de mètre au pas de course, se demandant si elle allait continuer à le suivre, et à son grand désarroi il la vit qui se tenait tout près de lui, marchant sans gêne.

Jean parcourut ainsi la châtaigneraie des Levrettières, puis il suivit le petit chemin qui descendait vers la rivière, ayant toujours la Dame Noire pour compagne. Arrivé au haut du champ de traverse des Petites-Levrettières, dont la pente était de nature à favoriser une descente rapide, il se mit à courir aussi vite qu’il le pouvait, traversant le champ, sautant sa barrière, dévalant le pré suivant à la même vitesse puis il bondit par-dessus un petit ruisseau et brusquement il se retourna, persuadé d’avoir semé le revenant, mais malheureusement, il n’en était rien. La Dame de Pique se tenait à côté de lui et elle le regardait fixement de ses yeux étincelants. Leur expression le terrifia.

Le jeune homme n’avait plus que deux prés à traverser pour arriver au moulin, et comme il lui était impossible de distancer le spectre, il décida de ne plus tenter de s’enfuir et parcourut la distance restante de son pas habituel. Il s’approchait de la petite clôture qu’il lui fallait franchir pour gagner le moulin quand soudain, la Dame en Noir s’assit au milieu, lui barrant complètement le passage. Au même moment une bourrasque de vent vint ébranler les arbres avec un bruit sinistre, l’incitant à ne pas insister, et il commença à longer la barrière, qu’il put passer dix mètres plus loin. En arrivant devant la porte de son moulin il se sentit tellement soulagé qu’il eut l’impression de respirer plus à son aise. Il se retourna, plein d’assurance, et découvrant la Dame de Pique à quelques centimètres devant lui, il s’enhardit à lui dire:  » Madame, je vous remercie de m’avoir raccompagné. Maintenant, je suis chez moi.  »

Le malheureux n’avait pas prononcé le dernier mot qu’il reçut un vigoureux soufflet et ses yeux se remplirent de poussière, ce qui les fit se fermer malgré lui. La main qui l’avait frappé était glacée. Il rouvrit les yeux presque immédiatement, mais la mystérieuse Dame de Pique avait disparu. Il poussa alors la porte du moulin, s’allongea dans le noir, puis le coq chanta trois fois, et il sut qu’il était minuit. Cette nuit-là, Jean Baril mit longtemps à se remettre de ses émotions, et encore plus de temps à s’endormir.

Source: Bulletin de la Commission Historique et Archéologique de la Mayenne de 1911.

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