Le Combat du Pasteur Blumhardt

Johann Christoph BlumhardtLe 31 juillet 1850, le pasteur Blumhardt terminait un manuscrit rapportant le terrible combat qu’il venait de mener contre les forces des ténèbres qui tourmentaient une jeune femme nommée Gottliebin. Ce combat avait été long, difficile, et il avait changé sa vie.

Gottliebin Dittus était une jeune femme qui habitait la petite ville de Möttlingen, en Allemagne, avec ses frères et sœurs. Ses parents, qui étaient morts tous les deux, l’avaient éduquée de leur mieux et grâce à son intelligence la jeune femme avait acquis de bonnes connaissances. Après avoir terminé ses études, elle avait travaillé quelques temps comme servante et elle avait laissé un excellent souvenir dans les différentes maisons où elle avait été employée. De part ses bonnes dispositions, sa pitié et son courage, elle était aimée de tous.
Malheureusement, en 1836, la jeune femme s’était retrouvée affectée d’une certaine maladie des reins et sa vie avait pris une nouvelle tournure. De nombreux médecins réputés s’étaient efforcés de la soigner de leur mieux, mais la maladie lui avait laissé de terribles séquelles. Elle ne pouvait plus uriner sans l’aide d’un instrument médical spécial, l’une de ses jambes était plus courte que l’autre et l’une de ses côtes était plus haute, ce qui lui donnait de fréquents maux de foie. Ne pouvant plus travailler, elle s’était retirée du monde et menait depuis une existence calme.

En 1840, la jeune femme, qui avait alors 28 ans, emménagea avec son frère et ses sœurs au rez-de-chaussée d’une misérable bâtisse mais curieusement, en pénétrant à l’intérieur, ils ressentirent un étrange malaise. Gottliebin, qui était très pieuse, se mit aussitôt à prier mais à peine avait-elle commencé qu’elle s’effondrait sur le sol, inconsciente. Au cours des mois qui suivirent, des coups répétés et le bruit de pas trainants furent entendus dans la chambre, la salle de séjour et la cuisine, inquiétant grandement les nouveaux occupants de la petite maison. Souvent, Gottliebin percevait une invisible présence, elle voyait des lumières, mais comme son frères et ses sœurs, elle gardait soigneusement le silence, n’osant en parler à quiconque. Alors, comme personne ne se préoccupait de cette malheureuse famille, la situation dégénéra et en automne 1841, quand les événements devinrent insoutenables, Gottliebin se résolut à aller en parler au pasteur Blumhardt.

Gottliebin

Gottliebin

Johann Christoph Blumhardt s’occupait du presbytère de Möttlingen depuis 1838, il était un homme intelligent et cultivé, mais quand Gottliebin lui raconta les terribles tourments dont elle était victime, elle en parla en des termes si ordinaires que le prêtre ne se rendit pas vraiment compte de la situation. Puis, en décembre 1841, la jeune femme tomba gravement malade et dut garder le lit pendant trois mois. Au début, le pasteur tenta de la visiter mais dès qu’elle l’apercevait, Gottliebin tournait la tête, n’accordant aucune attention à ses paroles, ou semblait perdre conscience et le prêtre n’eut pas le cœur de s’imposer.  Durant cette période, elle fut soignée avec dévouement par des médecins et finalement, elle se rétablit.

En 1842, les bruits et les coups étaient devenus si forts que tout le voisinage les entendait. Au cours du mois d’avril, deux membres de la famille de Gottliebin vinrent demander conseil au pasteur Blumhardt, lui expliquant que leur sœur apercevait parfois la silhouette d’une femme portant un enfant mort entre ses bras. Cette femme était morte deux ans auparavant, elle apparaissait toujours près de son lit, puis faisant quelques pas dans sa direction, elle répétait ces paroles:  » Je tiens à ce qu’on me laisse tranquille,  » ou bien  » Donne-moi un papier et je ne reviendrai plus,  » etc…
Comme le phénomène se répétait, ils se demandaient s’ils devaient interroger cet esprit, mais le prêtre leur répondit qu’ils ne devaient pas se laisser entrainer dans une discussion avec l’entité, d’autant plus que personne n’en connaissait la véritable nature. Pensant que tout finirait par cesser progressivement, il leur conseilla de prier avec foi.

A la demande du prêtre, qui espérait que de la compagnie détournerait son attention des manifestations, l’une des amies de Gottliebin accepta d’aller dormir chez elle. Cette nuit-là, des bruits de coups résonnèrent dans la maison et un rayon lumineux apparut, qui guida les deux jeunes femmes jusqu’à une grande feuille de papier dissimulée sous un lit près de la porte de la chambre. La feuille portait des inscriptions mais elles étaient complètement illisibles en raison de la suie les recouvrait. Près de là, elles découvrirent trois pièces d’argent et plusieurs pièces de monnaie. Chacune d’entre elles était emballée du papier, également recouvert de suie. Tout comme sur la grande feuille, des lettres y étaient tracées, qui semblaient former une formule, probablement de quelque science occulte.

Au cours des deux semaines qui suivirent, la maison connut un calme inespéré puis brusquement, les coups recommencèrent. Une nuit, attirées par une lumière scintillante qui provenait de derrière le four, Gottliebin et son amie découvrirent divers objets enterrés à cet endroit, directement sous le plancher. Creusant la terre, elles en sortirent une boite contenant de nombreuses choses, parmi lesquelles de petites boules, de la craie, du sel, des ossements et de petits papiers pliés en leurs angles. Chacun de ses papiers entourait trois à quatre pièces de monnaie, et le tout était recouvert de suie. Un peu plus tard, le pharmacien de Calw analysa chimiquement tout ce qui pouvait l’être, mais il ne découvrit rien de particulier et le pasteur décida de brûler toutes ces choses, pensant que cette curieuse affaire serait ainsi close. Malheureusement, ce ne fut aucunement le cas, bien au contraire, car brusquement, les coups devinrent si violents que tout le monde s’en alarma. Ils se faisaient entendre aussi bien de jour que de nuit, même quand personne ne se trouvait dans la maison, et ils effrayaient les passants qui marchaient dans la rue. Souvent ils se manifestaient lorsque Gottliebin se trouvait à l’intérieur, retentissant devant et derrière elle, parfois même sur la table, qui était alors secouée avec force.

Le docteur Späth, de Merklingen, soignait la jeune femme et il était le seul à qui elle se confiait. A deux occasions il avait passé la nuit dans la chambre, en compagnie d’autres curieux, et ce qu’il y avait vu avait surpassé ses espérances. De ce fait, l’affaire n’était plus seulement un sujet de conversation au village, mais la rumeur s’était étendue sur toute la région, de sorte que des voyageurs se présentaient à la maison, attirés par la curiosité. Craignant que les choses ne dégénérèrent, le pasteur Blumhardt décida alors de se livrer à une enquête nocturne. Le 3 Juin 1842, vers 22h, après s’être entendu avec plusieurs paroissiens dignes de confiance, le prêtre, accompagné de son groupe, se présenta à la maison, sans avoir prévenu la famille au préalable. Mose Stanger, un parent de Gottliebin, se trouvait déjà là, et cet homme d’excellente réputation allait devenir par la suite le plus fidèle allié du prêtre.

Dès leur entrée dans la salle de séjour, les hommes entendirent deux coups épouvantables provenant de la chambre et peu de temps après, d’autres coups résonnèrent un peu partout dans la maison, accompagnés de bruits de toutes sortes. Après une courte prière, le pasteur proposa de chanter un cantique et brusquement, le tumulte s’intensifia. La plupart des coups venaient de la chambre où était allongée Gottliebin, et ils  semblaient augmenter en force quand tous les hommes y étaient rassemblés. Ils étaient d’une telle intensité que la chaise en faisait des bonds, que les vitres en tremblaient et que du sable tombait du plafond. En entendant ce vacarme extraordinaire, les villageois les plus éloignés pensèrent qu’il s’agissait d’un feu d’artifice. Outre ces coups, d’autres sons plus ou moins violents pouvaient être entendus, ressemblant à des tambourinements de doigts, et des vibrations pouvaient être ressenties en plaçant une main au-dessus des endroits d’où ils s’élevaient. La plupart provenaient de dessous le lit, où il n’y avait rien n’y personne, où du dessous de la porte. Le pasteur alluma et éteignit la lumière, ce qui ne changea rien, puis toute la maison fut examinée avec la plus grande minutie, sans qu’aucune cause ne puisse être trouvée.
Vers une heure du matin, le pasteur demanda à Gottliebin de se lever, puis, après avoir trouvé une famille pour héberger la jeune femme, il quitta la maison, intrigué que les bruits les plus violents aient été justement entendus cette nuit-là.

Le lendemain matin, Gottliebin assista au culte mais une demi-heure plus tard, un messager vint annoncer au prêtre qu’elle s’était évanouie et qu’il semblait qu’elle allait mourir. Le pasteur se précipita immédiatement chez elle et se forçant un passage à travers la foule, il pénétra dans la maison. Tout comme la rue devant chez elle, la chambre était noire de monde. La jeune femme couchée sur son lit, complétement raide, la tête et les bras brulants et tremblants. Elle paraissait étouffer. Un médecin, appelé à la hâte, tentait de lui faire reprendre conscience de diverses manières, mais peu de temps après, comme il n’arrivait à rien, il partit en hochant silencieusement la tête. Une demi-heure plus tard, Gottliebin revint à elle et, d’une voix faible, elle expliqua au prêtre qu’elle avait vu l’apparition de la femme portant l’enfant mort en revenant du temple et qu’aussitôt, elle avait perdu connaissance.

L’après-midi, des hommes vinrent fouiller le sol à l’endroit où les coups avaient été remarqués. Lorsque Mose Stangler toucha de sa main l’emplacement, une petite flamme scintilla à cet endroit. De petits papiers, semblables à ceux retrouvés précédemment, furent découverts dans la terre sous le plancher, ainsi que de petites quantités de poudres, des paquets de pièces de monnaie et une casserole contenant de petits ossements, qui ressemblaient à de petites jambes d’enfant. Cette découverte semblait confirmer la rumeur qui courait, affirmant que l’apparition avait probablement tué son enfant qui devait, en toute logique, être enterré sous la maison. Pour en avoir la certitude, le pasteur Blumhardt emballa aussitôt tout ce qui avait été trouvé et se rendit à Calw, accompagné du maitre d’école, afin de consulter le docteur Kaiser. Les deux hommes lui racontèrent toute l’histoire, sans rien lui cacher, mais après inspection, le médecin leur déclara qu’il s’agissait de pattes d’oiseaux. Les oiseaux, surtout les corbeaux, étaient fréquemment utilisés par les gens superstitieux, et tout ce qui avait été découvert jusqu’à là laissait donc supposer que quelqu’un avait pratiqué une certaine forme de magie noire à cet endroit, ce qui semblait avoir perturbé le repos des morts.

Tenant à éviter le scandale, le pasteur fit héberger Gottliebin chez son cousin, qui était également le père de Mose, le conseiller municipal Johann Georg Stanger. Il éprouvait une horreur particulière pour toutes ces histoires de fantômes, pensant qu’elles étaient la cause de scandales fâcheux et n’apportaient que rarement quelque chose de bien. Promettant de passer régulièrement la voir, il demanda à la jeune femme de ne plus remettre les pieds chez elle, ce qu’elle fit jusqu’au milieu de l’année suivante. Plusieurs semaines passèrent avant que les rumeurs ne cessent. Beaucoup d’étrangers venaient visiter la maison, dont certains religieux, certains espérant même y passer la nuit, mais elle était soigneusement gardée par le garde-champêtre, qui habitait juste en face et ne laissait rentrer personne. Peu à peu, l’agitation se calma et le prêtre fit attention, par la suite, de tenir les curieux à l’écart. Bien évidemment, certains remarquèrent que la situation n’était pas réglée, mais personne ne savait vraiment ce qui se passait.

Möttlingen

Möttlingen

Malheureusement, les manifestations suivirent Gottliebin. Chaque fois que ces phénomènes se produisaient alors la jeune femme était prise de violentes et longues convulsions. Brusquement, elle tombait sans connaissance sur son lit, son corps se raidissait et chaque muscle de sa tête et de ses bras se mettait à trembler. Elle restait dans cet état pendant plusieurs heures, et le médecin, qui n’avait jamais assisté à une chose semblable, restait perplexe. Puis elle reprenait ses esprits, se mettait debout comme si rien n’était et buvait un verre d’eau.

Un dimanche soir où il lui rendait visite, le pasteur Blumhardt s’assit à quelque distance de son lit et garda le silence. En considérant tout ce qui s’était produit, il comprenait qu’il se passait quelque chose de démoniaque et il souffrait de son impuissance. Soudain, saisi d’une sorte de rage, le prêtre se précipita en avant, et joignant les mains rigides de Gottliebin, il lui dit d’une voix forte:  » Joins tes mains et prie: Seigneur Jésus, aide-moi! Nous avons assez contemplé les œuvres du diable. Maintenant, nous voudrions voir ce que Jésus sait faire!  » Alors, la jeune femme reprit connaissance, et répétant les mots de la prière, toutes ses convulsions cessèrent. En partant, le pasteur Blumhardt laissa des instructions, demandant à être rappelé si le phénomène recommençait et le soir même, à 22h, un messager vint le trouver pour lui signaler que les convulsions l’avaient reprise, plus fortes que jamais.

Le spectacle qu’offrait Gottliebin était tellement insupportable que la personne qui la gardait était sur le point de défaillir. Aussitôt le prêtre se précipita vers la jeune femme et tenta de procéder comme il l’avait fait un peu plus tôt dans la journée, obtenant en quelques instants le même succès. Cependant, comme elle replongeait immédiatement en crise dès qu’il s’éloignait, il dut se battre jusqu’à 3h du matin, heure où elle s’écria qu’elle se sentait bien. Le reste de la nuit et la journée suivante furent paisibles, mais vers 21h, les convulsions la reprirent. Le pasteur Blumhardt, accompagné du maitre d’école et de Mose Stanger, passa plusieurs heures auprès d’elle, conscient que quelque chose d’hostile se dressait contre lui. Parfois, elle prenait une expression affreuse, pleine de colère et de fureur, ses yeux s’agrandissaient et elle faisait des gestes menaçants à l’encontre du prêtre, ouvrant ses mains près de ses yeux et faisant signe de les lui arracher. Le pasteur restait inébranlable et ne faisait aucun cas de ses violentes menaces. Finalement, elle se frappa plusieurs fois ses bras sur le lit, elle signala encore toutes sortes d’apparitions devant elle et la crise se termina. Le même phénomène se reproduit pendant plusieurs jours d’affilé, puis ces crises s’espacèrent et cessèrent totalement.

Le pasteur Blumhardt pensait avoir gagné le combat lorsqu’il apprit que des tambourinements de doigts se faisaient à nouveau entendre autour de Gottliebin. La jeune femme avait également reçu un coup sur la poitrine, qui l’avait projetée en arrière, et elle avait revu l’apparition féminine, celle qui hantait son propre logis. Selon ses affirmations, il s’agissait d’une veuve, décédée deux ans auparavant, qui avait éprouvé de violents remords sur son lit de mort.

La jeune femme était tranquillement allongée sur son lit mais lorsque le prêtre arriva, entouré de ses compagnons habituels car il souhaitait avoir toujours avec lui des témoins, brusquement tout son corps s’agita. Le pasteur fit une courte prière, mentionnant le nom de Jésus, et aussitôt elle se mit à rouler des yeux. Alors, elle dénoua ses mains et une voix, qui ne ressemblait en rien à la sienne, se fit entendre:  » Je ne peux pas entendre ce nom!  » Toute l’assistance se figea dans l’horreur et le prêtre, qui n’avait jamais entendu quelque chose de semblable, se mit à prier en silence. Puis, réfléchissant au problème, il décida de poser quelques questions, en s’en tenant strictement à l’essentiel. S’adressant à l’apparition qui tourmentait Gottliebin depuis des années, il lui demanda:
–  » N’as-tu donc pas la paix dans la tombe?
– Non!
– Pourquoi?
– C’est le salaire de mes actes.
– N’as-tu donc pas confessé tous tes péchés? continua-t-il, pensant, en lui-même, reconnaitre l’identité de la femme.
– Non! J’ai assassiné deux enfants et je les ai enterrés dans un champs!
– N’y a-t-il personne pour t’aider? Ne peux-tu pas prier?
– Non, je ne peux pas prier.
– Ne connais-tu pas Jésus, qui pardonne les péchés?
– Je ne peux pas entendre ce nom!
– Es-tu seule?
– Non.
– Qui donc est avec toi?  »
La voix hésita un moment puis répondit brusquement:  » Celui qui est le pire de tous!  »

La conversation continua ainsi un moment, durant laquelle l’entité avoua avoir pratiqué la magie et s’être liée au diable. Le pasteur lui demanda l’autorisation de prier pour elle, ce qu’elle lui permit après un moment de réflexion, puis il lui fit comprendre qu’elle ne pouvait pas demeurer dans le corps de Gottliebin, et après l’avoir humblement supplié, l’esprit se mit à bouder. Alors, le pasteur Blumhardt lui ordonna fermement de sortir et les mains de la jeune femme retombèrent sur le lit. L’esprit l’avait quittée.
Quelques jours plus tard, la possession recommença, mais cette fois, le prêtre refusa de se laisser entrainer dans une conversation et bientôt ce furent trois, puis sept, puis quatorze démons qui furent expulsés. Lorsqu’elle tombait sous une nouvelle emprise, le visage de Gottliebin changeait et prenait une expression agressive à l’égard du prêtre. Des paroles menaçantes lui étaient adressées, mais il n’en tenait pas compte. Plusieurs des personnes présentes, et même le maire, reçurent quelques coups de pieds et coups de poings, mais rien ne fut tenté contre l’homme de Dieu. De temps en temps, la possédée s’arrachait les cheveux de colère, se frappait la poitrine, se jetait la tête contre les murs et cherchait à se blesser de différentes manières. Mais, en quelques paroles, le pasteur parvenait à la maitriser et l’ordre d’expulsion était donné.

Par la suite, les scènes devinrent si terribles que le pasteur Blumhardt en vint à se demander si son intervention ne faisait pas empirer les choses. Pourtant, à chaque fois qu’il laissait la jeune femme, elle semblait délivrée mais les puissances des ténèbres revenaient sans cesse, plus fortes à chaque fois. Alors le prêtre doutait, se demandant s’il ne devait pas abandonner l’affaire, et sa souffrance morale était telle que ses amis le poussaient à le faire. Puis brusquement il se reprenait, et songeant à Jésus écrasant la tête du serpent, il se reprenait.

Les jours suivants, le nombre de démons expulsés augmenta rapidement pour atteindre le chiffre incroyable de 425, puis brusquement, il y eut un répit. La nuit, la jeune femme voyait toujours un grand nombre d’entités autour d’elle, ce que confirmait comme sa garde-malade, qui en apercevait parfois elle-aussi. Une nuit, Gottliebin se sentit saisie à la gorge par une main brûlante, qui lui laissa de larges plaies semblables à des brûlures. Le temps que sa tante, qui la gardait, allume la lumière, des plaques étaient déjà apparues tout autour de son cou. Le docteur qui examina les traces, qui mirent plusieurs semaines à partir, en resta stupéfait. De plus, de jour comme de nuit, la malheureuse recevait des coups sur le côté ou sur la tête, de telle sorte qu’elle faisait des chutes, dans la rue, dans les escaliers ou ailleurs, ce qui lui occasionnait de nombreux hématomes et autres blessures.

La journée la plus difficile que connut le prêtre fut celle du 25 juillet 1842, où il se battit de 8h du soir à 4h du matin comme jamais il n’avait lutté auparavant. Ayant du s’absenter tout la journée, quand il rentra, le soir, il apprit que Gottliebin était en train délire et semblait même avoir perdu l’esprit. Elle se frappait la poitrine, s’arrachait les cheveux et se tordait comme un ver. Cependant, il ne retourna près d’elle que le lendemain, à 8h, après une lecture de la Bible. Jusqu’à 19 heures, il ne se passera rien, puis brusquement, les démons commencèrent à sortir par sa bouche après quoi elle resta un quart d’heure allongée, comme morte. Épouvanté, le prêtre tenta de concentrer toute sa foi vers la jeune femme, alors que dans la rue les gens annonçaient déjà son trépas. Soudain, après quelques mouvements violents du thorax, elle ouvrit sa bouche en grand et ce fut comme si elle vomissait les démons, qui surgirent par groupes de 12, 14 ou 28, les uns après les autres. Il en sortit ainsi des milliers sans qu’un seul mot ne soit prononcé, ni par le pasteur, ni par les démons, qui lui jetaient néanmoins des regards courroucés lorsqu’un nouveau groupe était expulsé. Suite à ces départs, Gottliebin connut quelques semaines de tranquillité durant lesquelles elle put se déplacer comme elle le souhaitait, ce qui réjouit le pasteur Blumhardt. Jamais il n’aurait pu imaginer ce qui allait se passer par la suite.

Au bout de quelques temps, la jeune femme retourna voir le prêtre, pâle et défigurée, se lamentant à propos de quelque chose qu’elle lui avait caché jusque là par timidité, mais qu’elle ne pouvait taire plus longtemps. Alors, hésitante, elle lui raconta que depuis deux ans déjà, tous les mercredis et les vendredis, elle était tourmentée par des êtres semblables à des fantômes qui la blessaient et la faisaient saigner douloureusement et abondamment. Ces tourments duraient habituellement trois heures, au cours desquelles elle endurait d’incroyables souffrances. Bien évidemment, elle avait parlé de ce problème au médecin, qui avait utilisé divers moyens médicaux sans parvenir à la guérir. Ces attaques avaient cessé durant la période où le pasteur s’était occupé d’elle, mais depuis, elles avaient recommencé. Quand que les créatures l’assaillaient, la jeune femme se retrouvait incapable de bouger et elle lui dit qu’elle en souffrait tellement que si ce calvaire ne cessait pas, alors elle préférait mourir.

Le Pasteur BlumhardtLe pasteur Blumhardt, qui n’avait jamais entendu parler de choses semblables, se retrouva très ennuyé. Cherchant dans ses souvenirs, il songea tout d’abord aux vampires, dont des poètes à l’imagination débordante décrivaient les aventures, puis il se remémora les histoires de sorcellerie qui circulaient parmi le peuple. Dans ces histoires, il arrivait de temps à autre que des enfants soient affligées de plaies semblables, et elles étaient toujours causées par des sorciers. Après une longue réflexion, le prêtre en arriva à la conclusion que les forces maléfiques avaient acquis une puissance semblable à celle des hommes et que c’en était fini de lui. Il frissonnait à l’idée que de telles ténèbres puissent exister, mais il ne savait pas comment faire pour l’aider. Soudain, il se souvint qu’il existait des gens qui utilisaient les sciences occultes pour chasser toutes sortes de maux démoniaques, et qu’ils employaient divers moyens, auxquels se soumettaient riches et pauvres. Peut-être devait-il s’intéresser à ces choses? Cela voulait dire qu’il lui faudrait utiliser des démons pour chasser des démons, ce qu’il craignait depuis longtemps. Puis brusquement, comme un éclair, l’idée lui vint que la prière dite avec foi devait pouvoir contrer n’importe quelle puissance satanique et, animé d’une volonté nouvelle, il annonça à Gottliebin:  » Nous allons prier, quoi qu’il arrive. Nous allons essayer. Du moins n’avons-nous rien à perdre avec la prière. Presque à chaque page, l’Écriture nous parle de la prière et de l’exaucement de la prière. Le Seigneur fera ce qu’Il promet!  »

Le lendemain était un vendredi et il fut pour le pasteur Blumhardt un jour inoubliable. Ce soir-là, après une période de sécheresse qui durait depuis plusieurs mois, un orage éclata. En fin d’après-midi, lorsque Gottliebin franchit la porte de la maison de son cousin, vers 18h, les formes l’attaquèrent et elle subit de fortes pertes de sang. La jeune femme décida alors de rentrer chez elle pour se changer mais alors qu’elle était assise sur une chaise, elle sentit qu’une entité la forçait à avaler quelque chose, ce qui la rendit folle de rage. Elle arpenta furieusement les deux pièces, demandant agressivement un couteau, que ses frères et sœurs effrayés l’empêchèrent de prendre. Alors, elle courut vers un marchepied et sauta sur la corniche de la fenêtre. Elle était complètement à l’extérieur, ne se retenant que par une main, lorsque le premier éclair de l’orage l’effraya, ce qui lui fit reprendre ses esprits. Puis brusquement, son délire la reprit et, saisissant une corde dont ne sait où, elle la noua artistiquement autour des poutres de la balustrade. Elle avait la tête presque entièrement engagée dans le nœud lorsqu’un second éclair déchira le ciel, lui faisant recouvrer sa lucidité.

Dans un état de semi-conscience, elle se traina jusqu’à la maison de son cousin, et, épuisée par ses continuelles hémorragies, elle s’effondra sur son lit, inconsciente. A ce moment-là, vers 20h, le prêtre fut appelé. A son arrivée, la jeune femme baignait dans son sang, qui imbibait tous ses vêtements et sa poitrine. Au premières paroles de consolation qu’il lui adressa, elle s’éveilla un peu et s’écria:  » Oh! ces êtres!  » Le pasteur lui demanda alors si elle les voyait, et, en guise de réponse, Gottliebin se mit à pousser des gémissements lamentables. Alors, ignorant le tonnerre qui résonnait à l’extérieur, le prêtre se mit à prier avec ferveur. Ses mots durent être décisifs car un quart d’heure plus tard elle s’écriait:  » A présent, ils sont partis!  »
A partir de ce jour-là, les attaques qui la faisaient tant saigner cessèrent. En de rares occasions, elle signala voir ces êtres qui cherchaient à pénétrer en elle, sans plus y parvenir.

Cette nuit-là, cependant, le cauchemar continua. Tout le monde était encore debout, chantant des louanges, quand la jeune femme bascula en arrière, prononçant des paroles pleines de colère. Immédiatement, le prêtre lui ordonna de se taire et reprenant connaissance elle lui dit:
–  » Vous pouvez partir maintenant.
– Puis-je encore rester tranquillement? s’enquit-il.
– Pourquoi pas, répondit-elle, n’avez-vous donc encore aucune confiance?
– Eh bien, non, je n’ai aucune confiance en toi,  » avoua le pasteur, en reposant son chapeau et sa canne. Puis, alors qu’il faisait une courte prière, un rire moqueur éclata, et une voix lui dit:  » Tu as eu raison de ne pas t’en aller, tu aurais absolument tout perdu.  »
Ignorant la voix, le prêtre procéda de la manière habituelle mais soudain, les démons laissèrent éclater leur désespoir, et se mirent à se lamenter de leurs voix gémissantes.  » A présent, tout est perdu! Tout est fini! C’est de ta faute, avec tes éternelles prières ! Et tu arrives encore à nous chasser! Malheur! Malheur! Tout est perdu ! Nous sommes 1.067, et ceux qui sont vivants sont aussi nombreux!  »
Soudain, une voix forte, différente de celle des démons, déclara qu’ils s’étaient engagés envers le diable et, qu’ayant abjuré Dieu, ils étaient perdus pour l’éternité. Alors, la route vers l’abîme leur semblant assurée, les démons recommencèrent à se plaindre. Les rugissements des créatures maléfiques, les éclairs qui jaillissaient, les grondements du tonnerre, le bruit de l’averse, le sérieux des personnes présentes, et les prières que le prêtre prononçait, à la suite desquelles les démons étaient expulsés, tout cela formait un tableau si terrible que personne n’aurait pu imaginer qu’un pareil cauchemar puisse être réel. Quelques heures plus tard, le pasteur Blumhard quitta Gottliebin, soulagé. S’il n’avait pas encore gagné la guerre, chaque combat le rapprochait un peu plus de la victoire.

En août 1842, la possédée n’était toujours pas délivrée et le pasteur se trouvait souvent dans un embarras extrême, en raison de certains autres engagements qu’il avait contractés en plus de ses occupations habituelles. L’un de ces amis, à qui il décrivit la situation, attira alors son attention sur ces quelques mots de la Bible:  » Cette sorte de démons ne sort que par la prière et par le jeûne.  »
Après réflexion, le prêtre en conclut qu’il devait accorder au jeûne plus d’importance que d’habitude. Si le fait de jeûner prouvait vraiment à Dieu l’importance de la demande, alors il se devait d’essayer. Le prêtre se mit donc à jeûner, sans rien dire à personne, et les combats suivants en furent considérablement facilités.

A cette période, Gottliebin sentait en elle la présence d’un démon de la pire espèce et elle se montrait extrêmement désagréable, spécialement lors des visites du prêtres. Souvent elle était allongée comme morte, c’est à dire avec la respiration coupée, mais de l’intérieur de son corps, elle était piquée et poussée de diverses manières, ou bien paralysée, de telle sorte qu’elle ne pouvait plus bouger un seul de ses membres. Le pire était néanmoins le sang qui passait au travers de sa peau, comme poussé de l’intérieur, lui causant de multiples hémorragies. Fort heureusement, dès que le pasteur Blumhardt se mettait à prier, les hémorragies se calmaient. Le démon parlait avec de manière méprisante et blasphématoire, mais le prêtre restait calme, confiant en la force de la prière. Un jour, quand il voulut partir, les démons cherchèrent à le retenir, visiblement pour se moquer de lui, et voyant qu’il s’en allait quand même, ils laissèrent éclater leur colère.  Toute la journée les forces maléfiques déchainèrent leur rage pour le faire revenir, mais le prêtre ne se laissa plus convaincre de visiter Gottliebin, même lorsqu’on vint le chercher car l’on craignait pour sa vie. Le jour suivant, le démon fit éclater toute sa puissance et le troisième jour, il disparut sans mot dire, de telle manière que la gorge de la jeune femme fut gravement brûlée de l’intérieur, ce qui lui occasionna des douleurs pendant longtemps.

Il apparut bientôt au prêtre qu’un grand changement se produisait. Les esprits qu’il avait l’habitude de combattre ne se montraient plus mais un jour, alors qu’il célébrait la messe à l’église, Gottliebin le vit affreusement entouré de tous ces esprits, comme s’ils cherchaient à lui nuire. Cependant, comme le pasteur ne se sentait aucunement affaibli, il passa au-dessus.
Si certains avaient disparu, d’autres esprits harcelaient toujours Gottliebin. Quand ils la visitaient, ils la plongeaient dans un état de conscience altérée, et même si elle connaissait beaucoup de choses sur leur nature et leur aspect, elle ignorait tout de ce qui se passait entre eux et le prêtre. Souvent, quand ils la quittaient, elle continuait à les voir dans la chambre pendant un moment, notamment le dernier, qui semblait être le chef de beaucoup, et qui apparaissait toujours avec un énorme livre sur lequel était apparemment inscrits les noms de tous ses serviteurs. D’après la jeune femme, il était vêtu d’habits précieux et étrangement chamarrés, comme des vêtements d’époques très anciennes.

Quand aux démons, ils semblaient à Gottliebin très différents les uns des autres. Selon elle, certains en retenaient d’autres de force, et souvent ils discutaient entre eux des moyens de se défendre, pleins de colère et de rage. Le pasteur remarquait lui-aussi des différences entre ceux qui s’exprimaient mais la plupart se montraient obstinés et remplis de haine, prononçant les pires des paroles et semblant terrifiés à l’idée de retourner en enfer. Souvent, ils accusaient de tous les maux ceux qui avaient causé leurs pertes et, à plusieurs reprises, l’un d’entre eux répéta d’une voix forte:  » Homme, souviens-toi de l’éternité, Ne laisse pas passer le temps de la grâce, Car le jugement est proche!  » Ensuite il se taisait, et changeant d’expression, il pointait trois doigts vers le ciel, frissonnant et gémissant.

La plupart des démons qui se manifestèrent entre août 1842 et février 1843, souhaitaient intensément être libérés des chaînes de Satan. Ils parlaient dans différentes langues, dont certaines avaient de curieuses intonations. Le pasteur Blumhardt ne les connaissait pas toutes mais il reconnut avec certitude l’italien, ainsi que le français. Il était bizarre, et parfois curieux, d’entendre comment, dans certains cas, les démons s’efforçaient de parler allemand, prononçant des paroles dont ils ignoraient le sens. Le prêtre remarqua également une voix qu’il fut incapable d’attribuer à aucune sorte de démons. Elle semblait provenir d’une région céleste plus élevée, et citait très fréquemment des passages de la Bible, consolant parfois le prêtre après les combats..

Cependant, la guerre contre les forces démoniaques n’était pas terminée et les plus horribles scènes continuaient à se produire. Gottliebin était sans cesse tourmentée. A cette époque, son corps enflait souvent considérablement, et il en sortait des seaux entiers d’eau. Ce phénomène semblait très mystérieux au médecin qui assistait toujours à ces manifestations et qui ne comprenait pas d’où pouvaient provenir de telles quantités d’eau. En outre, la jeune femme recevait des coups sur la tête, elle était fréquemment poussée et saignait souvent, du nez ou d’ailleurs. Tout ce qui lui arrivait semblait à chaque fois mettre sa vie en danger, mais la prière parvenait toujours à repousser ces attaques.

Pendant longtemps, le prêtre avait refusé d’écouter les démons, mais l’expression douloureuse que prenait parfois le visage de Gottliebin et ses ruisseaux de larmes le touchaient. Ses soupirs, ses cris de désolation et ses prières auraient attendri une pierre mais il s’était montré prudent. Il avait tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’une tromperie pernicieuse du diable et il s’était interdit de tenter de délivrer les démons mais face à de telles démonstrations de désespoir, il ne put s’empêcher de faire un essai.

Le premier démon sur lequel il s’y risqua fut cette femme qui semblait à l’origine de toute l’affaire. Elle s’exprimait par la bouche de Gottliebin, l’implorant instamment de prier pour la libérer du diable, au service duquel elle était tombée sans s’en rendre compte, en pratiquant la divination, la magie et l’occultisme. Le prêtre se félicitait maintenant d’avoir choisi la prière, car s’il s’était essayé à d’autres moyens, comme les pratiques occultes, il avait la certitude que les démons s’en seraient servis pour le perdre.
Il avait bien connu cette femme lorsqu’elle était en vie. Elle avait toujours manifesté un désir profond d’être pardonnée, allant le trouver chaque semaine, et il en avait le cœur brisé de la voir ainsi damnée. Le prêtre lui demanda où elle voulait aller et la femme lui répondit qu’elle voulait rester chez lui. Cette réponse effraya le malheureux pasteur qui lui répondit que c’était impossible. L’esprit demanda alors à se réfugier dans l’église, et après avoir réfléchi, le prêtre, conscient de prendre un risque, lui répondit que s’il avait sa promesse de ne déranger personne, de ne pas se rendre visible, et si Jésus le lui permettait, il ne s’y opposerait pas. Satisfait, l’esprit lui indiqua le coin de l’église qu’il souhaitait hanter puis il quitta Gottliebin. Rien de tout cela ne fut dévoilé à la jeune femme, mais le lendemain, à son grand effroi, elle aperçut l’esprit à l’église, à l’endroit indiqué, puis l’esprit disparut complètement.

De nombreux esprits demandèrent à fuir de la même manière, affirmant être liés au diable par la divination ou la magie et prétendant éprouver un amour incommensurable pour le Seigneur. Beaucoup se faisaient connaître en donnant carrément leur nom, notamment ceux qui étaient décédés au cours du ministère du pasteur Blumhart, mais d’autres nommaient seulement leur lieu d’origine, qui était souvent éloigné de centaines ou de milliers de kilomètres. Ce fut avec la plus extrême prudence et d’insistantes prières que le prêtre consentit à les aider. Toujours il posait la même condition  » Si Jésus le permet « . Certains esprits n’obtenaient pas ce qu’ils demandaient mais d’autres pouvaient partir en s’en remettant à la miséricorde de Dieu. Le prêtre ne savait pas si tout ce qu’ils lui disaient correspondait à la vérité, mais il fut heureux de se débarrasser d’eux.

Le 8 février 1843, Gottliebin resta allongée presque toute la journée, inerte sur son lit. A ce moment-là, la jeune vivait une incroyable aventure, qu’elle expliqua plus tard au pasteur Blumhardt. Il lui semblait que quelqu’un d’extrêmement rapide l’emmenait au-dessus du monde. Elle traversa en les survolant de nombreux pays, des mers, dépassa des bateaux, distinguant clairement leurs équipages et entendant les hommes parler, puis elle arriva dans un endroit rempli d’iles et vola jusqu’à une haute montagne où elle fut déposée. A certains détails de la description, le prêtre devina qu’il s’agissait de l’Inde occidentale. Au sommet de cette montagne s’ouvrait une grande et large ouverture, de laquelle jaillissait de la fumée et du feu. Tout autour d’elle, des éclairs zébraient le ciel, le tonnerre grondait et la terre tremblait. Soudain, au pied de la montagne, dans les régions côtières, elle vit s’écrouler des villes et des villages, et la poussière s’éleva en un épais nuage. Sur la mer, les bateaux étaient ballottés et beaucoup sombrèrent dans les flots.

Au milieu de cette scène d’effroi, Gottliebin vit les démons qui la tourmentaient. Le pire de tous, celui qui portait le gros livre, fut le premier à être précipité dans l’abîme, en poussant des hurlements et des cris terribles, suivi par environ un millier d’autres démons qui sautèrent tous en direction de Gottliebin, comme s’ils voulaient l’entraîner avec eux. Quand tout fut terminé, la jeune femme fut ramenée de la même manière jusqu’à son lit. Elle se réveilla assez effrayée, mais elle se sentait plutôt bien dans l’ensemble. Bien évidemment, le prêtre ne pouvait garantir la véracité de ses propos, toutefois, il fut extrêmement surpris lorsque, peu de temps après, les journaux décrivirent l’effroyable tremblement de terre qui avait eu lieu le 8 février en Inde occidentale. A partir de ce moment-là, plus jamais le pasteur ne fut entouré d’esprits dans l’église.

Par la suite, Gottliebin rapporta avoir fait deux autres voyages en esprit, dont l’un au-dessus de l’Asie. Une autre fois, elle affirma avoir assisté à la mise en liberté de plus de 800 démons. De la même manière que précédemment, les tremblements de terre semblaient être en rapport avec les combats qui se déroulaient à Möttlingen, de même que les phénomènes météorologiques et certaines autres choses. Ainsi, la sécheresse de 1842, les incroyables pluies qui survinrent la même année, les incendies de certaines villes furent attribués à l’action directe des démons. Ils revendiquèrent même 36 incendies. L’un des démons prétendit avoir attisé l’incendie de Hambourg avec une convoitise voluptueuse. Lorsque le prêtre lui demanda pourquoi il agissait ainsi, il lui répondit que Satan cherchaient de nouvelles âmes et qu’en précipitant des milliers de personnes dans le malheur, certaines se tournaient vers lui. Souvent ils menaçaient de mettre le feu à tout le village, et plus spécialement à la maison du prêtre, ce qui l’effrayait terriblement. Parfois, ils ricanaient et prenant à son intention une expression hideuse ils s’écriaient:  » Du sang ou du feu!  »

Une nuit, alors que le prêtre menait un combat difficile, un troupeau de moutons fut pris de panique et dispersé par un chien inconnu, que les bergers ne purent attraper. Au petit matin, deux grands moutons gisaient, déchiquetés, sous la fenêtre du pasteur et immédiatement il se rappela la voix qui s’était exprimée au travers de Gottliebin, disant:  » Du sang! Même s’il ne s’agit que d’un mouton!  »

Pasteur BlumhardtLe 8 février 1843, marqua le début d’une nouvelle époque dans l’histoire de la possession. Dès lors, le pasteur Blumhardt put observer des phénomènes encore plus incroyables, qui touchaient à la magie sous toutes ses formes. Toutes les superstitions populaires, qu’il avait toujours jugées ridicules, devenaient réalité.

De nombreux objets apparaissaient dans le corps de Gottliebin de manière magique et elles semblaient pour but de la détruire. La jeune femme commença par vomir du sable, puis de petits morceaux de verre, des pièces de monnaie et des boucles de chaussures, de tailles et de formes diverses, parfois si volumineuses que l’on ne pouvait guère comprendre comment elles avaient pu passer par sa gorge. Il en sortit également un morceau de fer particulièrement long et épais, qui lui coupa le souffle, de telle sorte qu’elle en resta comme morte pendant plusieurs minutes. Elle rejeta également des quantités innombrables d’épingles, d’aiguilles à coudre et de morceaux d’aiguilles à tricoter. Elles sortaient souvent l’une après l’autre, ce qui était le plus pénible, parfois nouée en pelote avec du papier et des plumes.

Il sortait également de son corps toutes sortes de morceaux de ferraille, en particulier de vieux clous tordus, et parfois des aiguilles à tricoter semblaient lui traverser la tête de part en part. Un jour, des morceaux de la longueur d’un doigt sortirent un par un de son oreille et à une autre occasion, le pasteur Blumhardt put sentir, par imposition des mains, des aiguilles se casser, se tourner et se tordre à l’intérieur de sa tête. Quelques instants plus tard, des aiguilles d’acier et des aiguilles de fer, tordues deux ou trois fois, remontaient vers sa gorge et sortaient par sa bouche. De son nez le prêtre retira beaucoup d’épingles, qu’il sentait tout d’abord au-dessus de l’os du nez, en position horizontale, puis qui se déplaçaient doucement vers le bas, la pointe en avant. Une fois, quinze épingles jaillirent de son nez avec une telle violence qu’elles se plantèrent dans la main de Gottliebin. Une autre fois, alors qu’elle se plaignait de maux de tête, le pasteur vit apparaitre de petits points brillants sur son crâne, après lui avoir imposé les mains. C’était douze épingles, encore plantées dans sa tête, que le pasteur extirpa une à une et à chaque fois, l’infortunée Gottliebin manifesta sa douleur d’un brusque tressaillement. A deux reprises, il put retirer de ses yeux des épingles, qui semblèrent jouer un long moment au-dessus des paupières, jusqu’à ce qu’elles dépasses un peu et qu’il puisse les retirer doucement. Il extirpa également une grande quantité d’aiguilles de ses mâchoires inférieure et supérieure. Pendant longtemps, la jeune femme se plaignit de maux de dents épouvantables, sans que rien ne soit visible, puis les pointes commencèrent à percer et les aiguilles s’avancèrent, jusqu’à ce que le pasteur puisse les saisir. Il dut déployer de grands efforts pour les retirer.

De vieux morceaux de fils longs et tordus apparurent dans sa langue, et il fallut du temps pour qu’ils sortent entièrement. A une autre occasion, deux longs morceaux de fil apparurent, tordus de multiples fois, enroulés tout autour de son corps, sous sa peau et il fallut une bonne heure au prêtre et à son épouse pour les lui enlever. Lors de cette opération, Gottliebin s’évanouit à plusieurs, comme elle le faisait souvent en pareil cas. En outre, il lui sortit, de toutes les parties de son thorax, des morceaux d’aiguilles à tricoter ou des aiguilles entières. Ce phénomène se reproduisit une trentaine de fois, à différents moments. Les aiguilles apparaissaient horizontalement ou verticalement, et lorsqu’elles étaient à moitié sorties, il fallait encore une trentaine de minutes au pasteur, qui tirait de toutes ses forces, pour les lui enlever. D’autres objets sortirent de son buste, tels que des aiguilles de types différents, de gros morceaux de verre, de petits cailloux et un long morceau de fer.

Le pasteur Blumhardt n’aurait reproché à personne de mettre en doute ses affirmations, tant cela dépassait l’entendement et la compréhension, mais il avait effectué ses observations et ses expériences pendant presque une année, toujours en présence de plusieurs témoins oculaires, ce qui lui permettait d’être catégorique. Il possédait également la ferme assurance, de par le caractère de Gottliebin, qu’il ne pouvait s’agir d’une supercherie. A cette époque, à chaque fois qu’il la visitait, il y avait quelque chose de nouveau qui bougeait dans son corps. Après un moment, l’objet ensorcelé se faufilait à la surface et la douleur éprouvée par la jeune femme était épouvantable, à tel point point qu’elle perdait toujours connaissance ou qu’elle disait:  » Je n’en peux plus, je vais mourir!  »

Pour faire sortir ces objets de son corps, le prêtre devait utiliser la prière. Dès qu’elle commençait à se plaindre de douleurs quelque part, généralement à la tête, alors il lui imposait les mains et prononçait une brève prière. Les objets étaient alors poussés de l’intérieur vers l’extérieur, et les sorties les plus difficiles étaient celles qui se faisaient par la peau. D’une surprenante manière, il ne coulait jamais de sang, et aucune plaie ne se formait. Tout au plus, l’objet laissait-il une trace à l’endroit où il était sorti, pendant un moment. Parfois, lorsque le pasteur Blumhardt était absent, Gottliebin, sous l’effet de la douleur, s’ouvrait la peau avec couteau, et il se formait une plaie très difficile à guérir.

Il sortit de son corps un trop grand nombre d’objets pour pouvoir les énumérer tous, mais il arriva également que des animaux vivants jaillissent de sa bouche. Jamais le pasteur Blumhardt n’en fut témoin, mais à une occasion, on lui apporta quatre sauterelles encore vivantes de la plus grande taille, qui s’éloignèrent en bondissant dans le jardin. Une autre fois, ce furent six à huit chauve-souris, dont une fut tuée, qui s’enfuirent à toute allure et une autre fois encore, ce fut une énorme grenouille que l’une de ses amies qui tira de la bouche. Puis, ce fut un serpent mystérieux, une vipère cornue qui semblait être de l’espèce la plus dangereuse, qui sortit d’elle furtivement, la blessant à la gorge. Gottliebin fut la seule à la voir, mais il sembla néanmoins au prêtre apercevoir un rayon brillant sortir rapidement de sa bouche et filer sous le lit. Un jour, alors qu’elle était à table avec sa famille, cette vipère la piqua au pied avec une telle violence qu’il fut difficile d’arrêter le saignement occasionné. Ces deux plaies, qui étaient clairement envenimées, la firent souffrir durant environ trois mois.

Puis brusquement, au début du mois de décembre 1843, Gottliebin se mit à saigner du nez sans que rien ne parvienne à l’arrêter. Vu les quantités effroyables de sang qu’elle perdait, elle en remplissait de pleines cuvettes, il était incompréhensible qu’elle soit encore en vie. Ce sang était toutefois étrange. Il dégageait une odeur très prononcée et il avait toujours un aspect noirâtre, qui semblait indiquer un empoisonnement, probablement causé par la magie.
Désespérée, Gottliebin avait consulté le médecin à plusieurs reprises, sans aucune amélioration. Un après-midi, vers 13 heures, alors le pasteur Blumhardt passait devant sa maison pour se rendre à l’annexe du temps, il lui fit une courte visite. La jeune femme était assise sur une chaise, épuisée. Sa chambre venait d’être nettoyée du sang qu’elle avait abondamment perdu tout au long de la matinée, et elle avait changé ses vêtements. Elle indiqua au prêtre plusieurs endroits sur sa tête, disant que des objets y étaient plantés et qu’il lui faudrait mourir s’ils ne sortaient pas. Comme il était pressé, le pasteur lui palpa rapidement le crâne, mais, ne trouvant rien, il lui dit qu’il repasserait la voir en revenant. Un peu plus tard, le docteur Spaeth vint la visiter, et resta chez elle pendant deux heures. Après avoir attentivement écouté ce qu’elle disait, il put en effet sentir quelque chose de dur aux endroits indiqués. Il sentait qu’il allait se passer quelque chose et il aurait voulu attendre mais, au dernier moment, il fut appelé d’urgence pour un accouchement.

Vers 16 heures, le pasteur Blumhardt s’approchait du village lorsque quelqu’un se précipita à sa rencontre, le priant de se rendre sans tarder chez Gottliebin. Le prêtre se hâta, et, en arrivant, il vit partout des gens remplis d’effroi qui regardaient par sa fenêtre. En le voyant, ils s’écrièrent:  » Monsieur le pasteur, comme l’on a besoin de vous!  »
Quand il pénétra dans la pièce, un relent étouffant de sang faillit le faire ressortir aussitôt. La jeune femme était assise au milieu de la pièce, et elle tenait devant elle une cuvette à moitié remplie de sang. Dans toute la chambre, devant et derrière elle, s’étalait une grande flaque de sang. Elle-même en était tellement recouverte que l’on distinguait à peine ses vêtements. Jamais le prêtre n’avait vu chose plus horrible. Du sang s’écoulait rapidement de ses oreilles, de ses yeux, de son nez, et même du sommet de sa tête. Certaines personnes regardaient furtivement de l’extérieur, mais devant un tel spectacle, aucune ne s’attardait.
Sur le moment, le pasteur ne sut que faire mais comme il se devait d’agir, il poussa un profond soupir, et lui fit laver le visage du sang qui la rendait méconnaissable. Après quoi, il lui palpa le crâne, découvrant rapidement un petit clou tordu qui se tortillait vers la surface, juste au-dessus du front. A l’arrière de sa tête, quelque chose tournait et se déplaçait vers le bas. Finalement, un clou tordu de menuisier apparut et l’hémorragie cessa.

Le pasteur Blumhardt, qui éprouvait le besoin de trouver des explications aux phénomènes, réfléchissait énormément à la manière dont les forces maléfiques agissaient. Il en était venu à la conclusion que les puissances des ténèbres utilisaient la magie, qui était une science mystérieuse, pour dissoudre les liens des atomes entre eux, ce qui leur permettrait de transformer des objets ou de les rendre invisibles. Cependant, certaines manifestations restaient un mystère. Un jour, alors que Gottliebin venait de jeter les reste d’un poulet, aussitôt il se mit à courir, comme enragé, avant de s’effondrer brusquement sur le sol. Intriguée, la jeune femme ouvrit la tête et la gorge du poulet et, à son grand effroi, elle y découvrit une quantité de clous de cordonnier.
Quand le prêtre demanda à Gottliebin comment certains objets venaient se placer dans sa tête ou dans son thorax, la jeune femme lui expliqua que la nuit, elle voyait venir à elle toutes sortes d’esprits qui l’immobilisaient, puis ils lui enfonçaient quelque chose de semblable à du pain dans la bouche ou touchaient un endroit de son corps et immédiatement elle sentait la pression des objets. Les clous qui lui avaient causé sa dernière hémorragie lui avaient été implantés un soir, en pleine rue, par un esprit présentant l’apparence d’un prêtre. La jeune femme n’avait pu lui opposer aucune résistance et aussitôt l’hémorragie avait commencé.

Une nuit, trois esprits masculins s’étaient placés devant elle, tenant à la main une sorte d’alcool empoisonné. De nouveau, il lui avait été impossible de bouger. L’un d’eux lui avait ouvert la bouche, un autre lui avait maintenu la tête et le troisième lui avait fait absorber cet alcool. Cela avait duré un court moment, puis ils l’avaient forcée à refermer ses mâchoires, qui avaient été maintenues de force. Gottliebin pensait qu’ils avaient cherché à l’étouffer mais, fort heureusement, la vapeur lui était ressortie par les narines, ce qui l’avait sauvée. Quand ses agresseurs avaient compris qu’ils ne parviendraient pas à leurs fins, alors ils avaient versé le reste du flacon sur sa tête et ils étaient partis. Au petit matin, son bonnet de nuit était complètement rongé par une substance jaunâtre qui dégageait une vilaine odeur, si bien qu’il en était tombé en lambeaux.

Une autre fois, alors que Gottliebin était allongée dans sa chambre quand elle aperçut une ombre se diriger vers sa jupe, qui était accrochée à la porte, et en sortir divers objets, parmi lesquels un petit porte-monnaie de métal, comme en possédaient les paysans. Au petit matin, la jeune femme vomit, entre deux violents étouffements, des pièces d’argent et une petite boite. Cette nuit-là, une sœur était restée pour la veiller et elle pouvait jurer que Gottliebin n’avait pas bougé de son lit.

Pour le pasteur Blumhardt, il devenait de plus en plus évident que ces objets implantés de manière magique étaient manipulés par les esprits de personnes disparues ou par des démons, qui pénétraient dans le corps de la jeune femme au même moment. Finalement, tous les problèmes de Gottliebin n’étaient dus qu’à des pratiques magiques, et plus qu’un exorcisme, il fallait la délivrer d’un sortilège.

Gottliebin était une personne stable, particulièrement croyante, et il était surprenant qu’elle ait pu être l’objet d’attaques sataniques aussi horribles. Cette question restait une énigme pour beaucoup de ceux qui entendaient parler de cette affaire et pour tenter de la résoudre, il fallait plonger dans le passé de Gottliebin. Voici donc son histoire, telle qu’elle la raconta au pasteur Blumhardt, de manière décousue et presque par hasard, mais qu’il finit par trouver digne d’intérêt.

Quand Gottliebin était enfant, sa mère lui racontait souvent que peu après sa naissance, elle la mettait près d’elle, dans son lit. Mais une nuit, alors qu’elle dormait, soudain elle avait ressenti une brusque inquiétude, qui l’avait réveillée. S’apercevant que son nouveau-né avait disparu, la malheureuse s’était écriée:  » Seigneur Jésus, mon enfant!  » A ce moment-là, quelque chose était tombé à terre près de la porte de la chambre, et c’était le bébé. La même chose s’était produite un peu plus tard, de manière analogue. Certaines légendes parlaient de tels événements, le pasteur Blumhardt n’avait jamais cru en toutes ces histoires, mais à la lueur des révélations de Gottliebin, elles prenaient une nouvelle importance.

Peu de temps après, l’enfant avait été en contact avec une cousine, que tout le monde craignait car elle avait la réputation d’être méchante. Cette cousine avait dit à la fillette, alors âgée de sept ans:  » Lorsque tu auras dix ans, je t’apprendrai quelque chose de bien. Si seulement tu ne t’appelais pas Gottliebin (qui aime Dieu en allemand) et si tu avais d’autres parrains, j’aurais pu te procurer de grands pouvoirs dans ce monde.  » Ces déclarations avaient paru suspectes à la petite fille, mais, après y avoir réfléchi, elle en avait conclu que ces mots importaient peu car seul Dieu dirigeait le monde.
Cette cousine était morte l’année suivante, elle n’avait donc rien pu lui enseigner, mais tout au long de son enfance, lorsque Gottliebin avait été malade, elle avait été soignée par des moyens occultes ce qui avait probablement attiré les puissances maléfiques. Par la suite, Satan avait tenté de l’attirer vers la magie noire, afin de la tenir véritablement en son pouvoir mais la jeune femme avait résisté à leurs tentations, se révoltant contre leurs prétentions. Cette résistance avait attisé leur haine, et depuis, sans cesser de la tenter, ils lui faisaient payer sa fidélité envers Dieu.

Ainsi, en février 1840, il arriva qu’un jour il ne resta plus qu’une pièce de monnaie et un peu de pain, pour ses sœurs, son frère et pour elle-même. La jeune femme se mit en route pour aller chercher un pot de lait mais en chemin, elle se dit:  » Si seulement tu avais une pièce de plus, tu pourrais aussi rapporter du sel pour une soupe.  » Brusquement, elle sentit deux pièces dans sa main, et cette expérience l’effraya. Gottliebin se souvenait des anciennes légendes qui couraient sur de l’argent magique et elle se demandait avec inquiétude avec quelle pièce elle devait payer le lait mais heureusement pour elle, on lui en fit cadeau, et elle s’en retourna avec ses deux pièces. En chemin, elle parvint à un fossé rempli d’eau. Son angoisse était telle qu’elle y jeta les deux pièces en criant:  » Non, Satan! Tu ne m’auras pas encore de cette manière! Dieu va me faire sortir de cette situation!  »

Ayant agi ainsi, elle se sentit soulagée, mais en entrant dans sa chambre, elle trouva le sol couvert de pièces d’argent. Elle les poussa d’abord du pied, pour s’assurer de leur réalité, et en entendant leur tintement, elle dut se rendre à l’évidence. Cependant, une question la perturbait: d’où provenait-il? Ce genre de miracle ne lui semblant pas d’origine Divine, la jeune femme en fut terrifiée. Elle sortit de la pièce, y pénétra de nouveau pour voir si elle n’avait pas d’hallucinations, mais les pièces d’argent étaient toujours là. Puis, arriva un petit garçon d’environ quatre ans, et Gottliebin lui dit:  » Entre dans la pièce. Ce que tu y trouveras t’appartient!  »
Le petit garçon pénétra dans la chambre, et quelques instants plus tard, quand il en ressortit, il lui dit:  » Petite cousine, je n’ai rien trouvé!  » Alors, la jeune femme alla inspecter la pièce, d’où les pièces d’argent avaient disparu.

Ce genre d’événement se produisait très fréquemment, mais la seule idée de toucher l’une de ces pièces donnait des frissons à Gottliebin qui préférait rester dans la plus grande pauvreté plutôt que de  » se faire enrichir par le diable « , selon sa propre expression. Souvent, le pasteur entendait les démons s’interroger, se demander par sa bouche:  » Pourquoi cette fille ne veut-elle donc rien accepter ? Nous les avions pourtant si habilement disposées à chaque fois!  » Parfois, les maléfiques créatures parlaient des ruses utilisées par Satan pour entrainer des âmes dans la perdition mais ces histoires étaient si horribles que le prêtre refusa de les raconter. De toutes façons, comme il n’avait pas confiance en eux, généralement, il refusait de les écouter.

Comme ses tentatives étaient restées vaines, le diable s’était montré plus rusé encore. Un jour que sa famille manquait de nourriture, Gottliebin aperçut sur la table une manche de chemise d’homme remplie de farine, une pièce d’argent posée dessus. Vu les nombreuses tentations dont elle avait été victime la jeune femme était devenue prudente mais cette fois, ignorant son instinct qui lui criait de refuser, elle décida de les garder et en remercia le ciel. Par la suite, elle effectua diverses recherches pour découvrir son bienfaiteur, sans jamais y parvenir. Et puis un démon avoua que c’était là une ruse diabolique, et que jamais elle n’aurait du accepter.

Le pasteur Blumhardt pensait que sa protégée avait été, durant son enfance, liée au démon par l’usage de la magie mais que tout sa vie elle lui avait résisté. Un combat s’était alors engagé, qui avait pris d’extraordinaires proportions, les puissances des ténèbres refusant de s’avouer vaincues. Quand le prêtre était rentré en scène, repoussant avec succès les démons, alors ils avaient cherché à tuer Gottleibin, lui faisant subir les pires tourments.
Depuis qu’il combattait les créatures maléfique, le pasteur Blumhardt sentait que sa force, son courage et sa foi avaient grandi. Il s’agissait pour lui du plus grand des miracles, et il considérait cela comme une grâce directement accordée par Dieu. La victoire était à portée de main, il le savait, et il s’apprêtait à porter le coup quand soudain, le chef de toutes ces forces sataniques entra en scène. Les attaques contre la vie de Gottliebin s’intensifièrent alors, devenant chaque jour plus terribles. Elles avaient pour but de la faire mourir et la malheureuse était très souvent poussée au suicide, même si elle n’en avait pas conscience.
Un jour qu’elle se trouvait dans un état second, la jeune femme empila des pierres assez haut dans la forêt puis elle noua son foulard assez habilement à la branche d’un arbre et se pendit. Mais alors qu’elle se balançait soudain le foulard se déchira, et la violence de sa chute lui fit recouvrer ses esprits. Le soir venu, avant que le prête ne fut informé de cet incident, un démon s’écria par la bouche de Gottliebin:  » On arrive pas à supprimer cette fille! Elle s’est pendue, il a fallu que son foulard se déchire!  »

Souvent, de véritables hématomes apparaissaient sur son corps, et la jeune femme semblait près de la mort. Parfois, elle paraissait déjà morte. Quand elle était prise de convulsions, il arrivait souvent que sa respiration et son pouls s’arrêtent pendant plusieurs minutes, et les marques de la mort apparaissaient alors sur son visage. Une jour, alors que le prêtre était absent et qu’elle se trouvait dans un état de semi-conscience, Gottliebin se transperça la peau de l’abdomen pour en faire sortir une aiguille. Elle prit visiblement plaisir à fouiller l’intérieur de son corps avec un couteau, jusqu’à ce que son estomac soit percé et que la nourriture qu’elle avait consommée s’écoule par l’ouverture. Bien évidemment, le pasteur Blumhardt comprenait que beaucoup aient du mal à croire en cette histoire, mais ses amies en avaient témoigné, et un médecin avait pu observer la blessure, à un moment où elle était encore assez visible, et il pouvait attester de la véracité de ce récit. Cependant, comme la jeune femme n’avait pas agi de sa propre volonté, la blessure ne pouvait pas être mortelle.

A une autre occasion, toutes ces blessures, y compris cette dernière, se rouvrirent subitement, et la jeune femme se trouva dans un danger extrême. Le prêtre le sentit au plus profond de lui-même, dans cette foi qui le soutenait et ne le laissait jamais abattre. Lorsque, profondément émue, son amie se précipita chez lui pour lui rapporter que chaque minute perdue pouvait lui être fatale, alors il tomba à genoux et fit une prière. Cette fois-ci, il se sentait empli d’une telle force qu’il refusa de faire au diable l’honneur de se rendre auprès de Gottliebin. Sur de son fait, il fit demander à la jeune femme, par l’intermédiaire de son amie, de se lever et de venir jusqu’à chez lui. Quelques instants plus tard, le pas de Gottliebin résonnait dans l’escalier.

Il s’était passé tellement de choses durant cette période que le pasteur Bumhardt regrettait de ne pas avoir tenu un journal. La fin tant attendue de cette histoire se produisit durant la période de Noël, du 24 au 28 décembre 1843, alors que tout ce qui s’était passé auparavant semblait encore une fois s’accumuler. A cette époque, l’action des puissances des ténèbres semblaient également s’étendre au frère malvoyant de Gottliebin et à l’une de ses sœurs, Katharina. Le prêtre dut donc livrer un combat désespéré et complexe pour ces trois personnes, et ce furent des jours qu’il n’aurait pas voulu revivre. A ce stade, il s’agissait de vaincre ou de mourir mais le pasteur Blumhardt sentait planer sur lui une protection divine. Malgré l’intensité de ses efforts, il n’éprouvait pas la moindre fatigue, pas même après quarante heures de veille, de jeûne et de combat.

Johann Christoph Blumhadt, Gottliebin et Katharina Dittus

Johann Christoph Blumhadt, Gottliebin au centre, et Katharina Dittus

Le frère fut le premier à recouvrer sa liberté, de telle manière qu’il put ensuite fournir une aide efficace. Les principales attaques ne concernaient pas Gottliebin mais sa sœur Katharina. Celle-ci n’avait jamais vécu ce genre d’expérience, mais elle se montrait tellement enragée qu’il était difficile de la maitriser. Elle menaçait le prêtre de le déchirer en mille morceaux, et il n’osait pas s’approcher d’elle. Elle tentait de se déchirer son corps de ses propres mains ou alors elle regardait sournoisement autour d’elle, comme si elle préparait quelque chose d’horrible à ceux qui la tenaient. Tout en faisant cela, elle haletait et pleurnichait si violemment que des milliers de contestataires semblaient vociférer par sa bouche. Contrairement à sa sœur, elle restait pleinement consciente et il était possible de discuter avec elle. Elle conservait également des souvenirs de tout ce qui s’était passé, même de ses affreuses tentatives de meurtres, ce qui la déprimait à tel point que le pasteur dut s’occuper particulièrement d’elle pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que ces images s’estompent. En outre, le démon se fit entendre par sa bouche. Cette fois-ci, il se présenta comme un envoyé du diable, une autorité suprême qui avait reçu tous ses pouvoirs de Satan, et qui œuvrait pour la gloire du royaume des ténèbres. Ce fut à lui que le pasteur Blumhardt donna le coup de grâce.

Vers minuit, le démon sembla voir s’ouvrir l’abîme devant lui car il poussa brusquement un hurlement de désespoir qui dura bien un quart d’heure. Rien n’était plus horrible que ce cri, qui était d’une puissance à faire s’écrouler la maison, de telle sorte que la moitié des habitants du village l’entendirent, non sans un effroi.
Puis Katharina se mit à trembler violemment et le démon défia Dieu, déclarant qu’il ne sortirait pas du corps de la possédée tant qu’un signe du ciel n’aurait pas ébranlé toute la localité. Il ne voulait pas abdiquer aussi vulgairement que les simples esprits, il voulait retourner en Enfer avec les honneurs. Il était un sinistre mélange de désespoir, de méchanceté, d’obstination et d’orgueil mais cependant sa chute était inévitable et le moment fatidique semblait approcher.

Finalement, l’instant le plus saisissant se produisit. Il est difficile de se l’imaginer avec exactitude, à moins d’en avoir été un témoin oculaire direct. A deux heures du matin, l’ange présumé de Satan poussa un hurlement, et la tête de Katharina bascula en arrière, contre le dossier de la chaise. Alors, une voix qui semblait ne pas pouvoir sortir d’une gorge humaine se mit à hurler:  » Jésus est victorieux! Jésus est victorieux!  »
Ces mots résonnèrent au loin. Ils furent entendus par de nombreuses personnes, leur laissant une impression inoubliable. Puis le démon se fit plus calme, silencieux et finalement, il disparut de manière imperceptible, comme s’éteint la flamme d’un mourant. Il était huit heures du matin et face à cette victoire éclatante de Dieu, le pasteur Blumhardt ne put contenir sa joie.

Pendant quelques temps, les forces des ténèbres tentèrent de s’emparer de Gottliebin, mais leurs pauvres tentatives restèrent infructueuses. Finalement, la jeune femme recouvra peu à peu une excellente santé, et bien plus encore. Toutes ses infirmités antérieures, bien connues des médecins, furent entièrement guéries, y compris sa côte déplacée, sa jambe plus courte, ses maux d’estomac etc… Par la suite, sa santé se fortifia encore et le prêtre y vit un miracle divin.

Les bruits dans la maison, qui atteignaient une violence particulière lors des journées de prière et de pénitence, ne cessèrent définitivement qu’au début de l’année 1844. Certains signalèrent encore diverses apparitions, ainsi que de petites lumières se déplaçant le long des murs, mais jamais le pasteur Blumhardt ne les vit de ses yeux, aussi refusa-t-il de se prononcer à leur propos.

Gottliebin, dont la foi s’était renforcée, se montrait humble et modeste. Elle possédait un véritable donc avec les enfants, s’en occupant avec patience et amour et souvent le prêtre lui confiait les siens, de préférence à toute autre personne. D’ailleurs, l’année précédente, elle avait travaillé comme enseignante et le pasteur Blumhardt pensait que personne n’était plus avisée qu’elle pour s’occuper de l’école maternelle qui allait ouvrir.

Cette victoire contre les forces démoniaques avait permis au prêtre de gagner la confiance des villageois qui se présentèrent bientôt en masse pour confesser leurs péchés. Le premier janvier 1844, un homme de mauvaise réputation vint se confesser, puis, après s’être libéré, il partit en témoigner à ses amis et la rumeur se répandit qu’un pasteur extraordinaire officiait à Möttlingen. Quelques semaines plus tard, plus de cent personnes venant d’un peu partout se présentaient au village, espérant voir le prêtre, se confesser, l’entendre dire la messe ou juste s’entretenir avec lui. En 1846, Gottliebin s’installa chez le pasteur Blumhardt, afin d’aider sa femme, qui avait un pied bot, dans ses tâches journalières.
Au cours de l’été 1852, le prêtre déménagea à Bad Boll avec sa famille, et Gottliebin les suivit. En 1855, elle épousa Theodor Broderson, avec qui elle eut trois enfants. Elle mourut en 1872, sans que jamais aucun démon ne soit revenu la tourmenter. Le pasteur Blumhardt décéda quelques années plus tard, en 1880. Depuis l’exorcisme de Gottliebin, sa devise était  » Jésus est victorieux  » et ces quelques mots furent gravés sur sa tombe.

Source: Combat contre les Démons à Möttlingen de Johann Christoph Blumhardt.

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